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Visions Archipéliques : Préface, vidéo et permaliens

Visions Archipéliques

Fondation Clément

13 octobre-1 décembre 2016

 

L’exposition Visions archipéliques est née du désir de combler une lacune, comme une  amorce de rééquilibrage avec pour objectif de valoriser la création photographique de Martinique et de la connecter avec celle de la Caraïbe dans son ensemble. L’inventaire des pratiques photographiques les plus répandues en Caraïbe a révélé la prévalence du portrait. Visions archipéliques est un état des lieux plus qu’une prospective, sans prétention à l’exhaustivité. L’exposition révèle comment, par petites touches, chaque photo participe de la construction d’une image globale de la région Caraïbe.

Les œuvres de la première salle restent centrées sur la représentation fidèle des traits d’un visage ou de la singularité d’un être humain, que ce soit comme élément d’un groupe social ou comme expression d’une individualité en lien avec son lieu de vie. Elles correspondent à la définition canonique du portrait. Cependant, des artistes contestent parfois ces canons photographiques en fragmentant et déstructurant le visage.

La seconde salle propose une approche post-moderne. La photographie permet ici d’interroger le genre,  l’ethnie, l’orientation sexuelle, de déconstruire  des stéréotypes sociaux ou de porter une  contestation politique ou écologique. Ce qui prime, c’est la problématique posée par l’artiste à travers la mise en scène de son propre corps plus que le reflet fidèle d’une individualité.

Dans cet ensemble, quelques œuvres questionnent les frontières du portrait et les limites de la photographie.

Portraits et société

Ces dix ou quinze dernières années, les photographes de la Caraïbe ont développé une pratique souvent sérielle du portrait social. Plutôt que de tenter de capter la personnalité, l’essence d’un individu, ils représentent des groupes sociaux. Ainsi Gens de pays de Jean-Luc de Laguarigue,  Vis-à-vis de Robert Charlotte, From the serie US de Pedro Farias-Nardi ou Families de Jean-Michel André. Certaines séries documentent le plus souvent des groupes sociaux restreints liés par une pratique partagée : Veyé la vi’w, Ma grena et moi, Léopards, The Mike Men, Black-out : Kingston 12 Jamaïca, Let me introduce you, The Others, Trinidad artists series, Nord plage. D’autres ensembles organisés soulignent quelquefois une relation très forte des individus avec leur territoire, particulièrement Totems à la frontière, Canaries, Garifuna, Jardins créoles ou bien les captent dans leur univers familier, Interiores et Gens de pays.

Même lorsqu’elle se détache du cadre strictement documentaire, la photographie caribéenne contemporaine continue de privilégier la série avec DouxDoux, Son of a champion, Bakra Build, Mythobidon, Fonds Noirs, The rest, Fighting the currents, Impossible mask, Identity : In Post-Independent Trinidad and Tobago, Pop, Whitey, Vagina Jyoti Singh Pandy, Hotmilk, Liberté Égalité Fraternité Identité, Lambeaux.

La série comme processus créatif témoigne d’une démarche cohérente, fonde le caractère artistique du projet et a participé, avec les précurseurs Walker Evans et Bernd & Hilla Becher comme avec les contemporains John Coplans et Cindy Sherman, à la reconnaissance de la photographie comme création artistique.

La photographie, du côté de la relation

La photographie du quotidien comme les mises en scène fantasmagoriques offrent, selon deux modes certes différents, une lecture de la Caraïbe et insistent sur les similitudes de postures, de contenances ou de thématiques.  Certaines images les intérieurs de Jean-Luc de Laguarigue, Polibio Diaz ou Robert Charlotte mises en relation dans l’exposition le démontrent.

Dans les intérieurs de Polibio Diaz, les habitants ne sont pas figés en train de poser. Ils sont endormis, en mouvement ou apparaissent comme par hasard à travers  une ouverture. Et l’on devine  la vie qui palpite à l’extérieur ou à la frontière du cadre. Le photographe semble s’intégrer à l’intimité des portraiturés au point qu’ils l’oublient, se déshabillent ou portent des bigoudis. Ils lui offrent une vision intime, privée, leurs cadres familiers révélant leurs personnalités. Même si l’on ressent davantage de retenue dans les poses de Jean-Luc de Laguarigue ou Robert Charlotte, le portrait est  pratiqué aujourd’hui en Caraïbe de manière plus ou moins dialogique comme le préconisait Raymond Depardon qui a ressenti dans les années quatre-vingt le besoin d’introduire dans le processus photographique « une part d’échange pour que ce ne soit pas complètement un vol, pour tenter de laisser aux gens leur autonomie, leur liberté » (1).  Jean-Luc de Laguarigue comme Robert Charlotte ont bien insisté sur cette importance de l’échange lors de la prise des clichés. Et s’il n’y a pas d’immersion à la manière d’un Marc Pataut, ce n’est pas non plus l’image à la sauvette d’un Cartier-Bresson : « J’ai sonné, la porte (de Frédéric et Irène Joliot Curie) s’est ouverte, j’ai vu ça, j’ai tiré, j’ai dit bonjour après. Ce n’était pas très poli.» (2)  Il est sans doute ainsi possible d’éviter la mise en scène de soi-même que décrit Roland Barthes dans La Chambre Claire « Dès que je me sens regardé par l’objectif, tout change. Je me constitue en train de poser, je me fabrique instantanément un autre corps, je me métamorphose à l’avance en image. Devant l’objectif, je suis à la fois celui qu’on me croit, celui que je voudrais qu’on me croie, celui que le photographe me croit » (3).

Certains clichés conservent une fonction documentaire mais ce ne sont pas de froids enregistrements. « Le document réputé le plus pur est en fait inséparable d’une expression.  La photographie n’enregistre jamais sans transformer, sans construire, sans créer». (4) Ils témoignent surtout du regard de leurs auteurs et dénotent une vive attention à l’humain. Doit- on y déceler une forme d’enquête sociale sur l’homme caribéen dans son environnement à la poursuite d’une identité régionale ?

Ces images  affirment l’individualité du photographe,  la subjectivité de l’auteur. La forme prime. Les écritures photographiques explorent les composantes, cadrage, lumière, point de vue, composition, distance, couleurs, netteté, matière, temps de pose, mise en scène et témoignent de la culture photographique des auteurs. « Entre le réel et l’imaginaire s’interpose toujours une série d’autres images invisibles mais opérantes qui se constituent en ordre visuel, en prescriptions iconiques, en schémas esthétiques» (5)  qui construisent l’esthétique originale de chacun.

Au-delà du portrait, certains comme Anabell Guerrero ou Gilles Élie-dit-Cosaque fragmentent, déstructurent, superposent des fragments de visages soit pour insister ainsi sur le caractère composite des identités et des cultures soit pour préserver l’individu lui-même.

De nouveaux territoires photographiques

Lorsque les plasticiens s’emparent de la photographie pour en user comme d’un matériau plastique, il y a rupture. Dans les portraits sans visage d’Ernest Breleur, le cliché devient matériau plastique aux côtés du film radiographique, des agrafes… « Inventer un type de portrait qui soit dépourvu de la référence traditionnellement attestée, celle du visage comme critère normatif, aux découpures reconnaissables, au tracé à peu près attendu sans surprise. » (6)

Dans cette seconde section de l’exposition, les pratiques sont plus libres, hybrides, moins traditionnelles et parfois moins centrées sur la perfection de la prise de vue. La représentation n’est plus la finalité. L’essentiel est au-delà de ce qu’il y a à voir.

Loin de sombrer dans l’introspection narcissique, l’autoportrait photographique contemporain privilégie en Caraïbe  le questionnement des notions d’identité, de genre,  de race, de sexualité. Il aborde également des thématiques historiques, sociales ou politiques, écologiques, locales ou globales et travaille à déconstruire les stéréotypes. L’artiste peut insérer sa propre image dans la réalité quotidienne ou inventer des personnages de fiction. Il peut aussi quelquefois dissimuler son visage ou celui de ses modèles derrière un masque. Des manipulations numériques permettent des changements d’échelle ou la duplication d’un même personnage comme dans les séries de Stacey Tyrell ou Joshua Lue Che Kong. L’artiste  se met en scène à travers la photographie pour exprimer un trouble intime ou encore manifester son  engagement. Il extériorise ainsi son moi profond ou ses convictions tout en traitant des problématiques communes à l’humain. «La photographie des artistes n’a pas pour principal projet de reproduire le visible mais celui de rendre visible quelque chose du monde, quelque chose qui n’est pas nécessairement de l’ordre du visible.» (7)

Les clichés peuvent être les traces de performances publiques ou être captés dans la solitude et la stricte intimité  du studio, par l’artiste lui-même comme ils peuvent être aussi  le résultat d’un travail en équipe coordonné et dirigé par l’artiste. La photographie peut être le matériau vecteur prioritaire  ou n’être qu’une des facettes de l’expression artistique parmi d’autres comme l’installation.

Enfin, des plasticiens intègrent la photographie à leur pratique en réponse à des questions spécifiquement artistiques, questionnant le medium soit en dépassant le processus photographique par l’intervention de produits chimiques soit en amenant  la photographie aux confins de la sculpture dans une interaction avec le son, la vidéo. « La photographie des artistes n’a guère de point commun avec la photographie des photographes, qui reste, elle polarisée sur la représentation alors que les artistes utilisent la photographie dans le cadre de leur art pour répondre à des questions spécifiquement artistiques. L’art des artistes est aussi distinct de l’art des photographes que la photographie des artistes l’est de celle des photographes. Bien que distinctes, l’une et l’autre ont en commun d’être évidement plurielles » (8). L’une comme l’autre participent également à l’élaboration d’un portrait de la Caraïbe.

Visions archipéliques est un voyage dans la diversité de la photographie contemporaine caribéenne : des portraits traditionnels en espace naturel ou domestique à des images très construites, comme les compositions recherchées de Jean-Luc de Laguarigue et les  polyptiques de Polibio Diaz ; des mises en scène complexes et minutieuses de Stacey Tyrell aux créations numéoniriques (9) de Jean-Baptiste Barret ; des prises de vue sophistiquées à des captures par téléphone portable ; d’une pratique post-moderne de la photographie à un détournement du medium avec Shirley Rufin et Steeve Bauras.

Dominique Brebion

Itinéraire de l’exposition et liste des oeuvres

Notes

1 DEPARDON, Raymond, Pour une photographie des temps faibles La recherche photographique automne

n° 15, 1993.

2 GUERRIN, Michel,  entretien avec Henri Cartier Bresson, Le Monde 21 novembre 1991.

3 BARTHES, Roland, La Chambre Claire, Paris Gallimard 1980

4 ROUILLE, André,  La photographie, entre document et art contemporain, Paris, Gallimard, 2005

5  ROUILLE, André,  La photographie, entre document et art contemporain, Paris, Gallimard, 2005

6 KASSAB, Samia,  Créer pour sauver la face. Ernest Breleur,  et le soleil cou coupé du visage,-Balises

n°15-16 Vérité et violence en art.

7  ROUILLE, André,  La photographie, entre document et art contemporain, Paris, Gallimard, 2005

8  ROUILLE, André,  La photographie, entre document et art contemporain, Paris, Gallimard, 2005

9 Contraction des deux mots numérique et onirique forgée par Jean – Baptiste Barret

Vous pouvez aussi consulter

https://aica-sc.net/2016/10/17/visions-archipeliques-visite-guidee/

https://aica-sc.net/2016/10/21/elise-fitte-duval-la-photographie-comme-document/

https://aica-sc.net/2016/10/13/anabell-guerrero-une-autre-forme-de-temoignage/

https://aica-sc.net/2016/09/09/nadia-huggins-fighting-the-currents/

https://aica-sc.net/2016/10/07/olivia-mc-gilchrist-ou-le-tableau-photographique/

https://aica-sc.net/2016/09/28/jean-luc-de-laguarigue-linvention-dun-langage/

https://aica-sc.net/2016/10/25/jean-philippe-breleur-lambiguite-de-limage-photographique/

https://aica-sc.net/2016/09/09/nadia-huggins-fighting-the-currents/

In english

https://aica-sc.net/2016/10/18/visions-archipeliques/

https://aica-sc.net/2016/10/23/jean-luc-de-laguarigue-a-whole-life-project/

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  1. Pingback: Curating the International Diaspora #3–Martinique & Barbados – Repeating Islands - 30 novembre 2016

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