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Jean – Baptiste Barret, Distance et dérision ou une photographie surréaliste et cultivée

Jean - Baptiste Barret, Survivance primordiale

Jean – Baptiste Barret, Survivance primordiale

  Arc magazine logo-01-1Entretien de Jean Baptiste Barret et de Dominique Brebion, Aica Caraïbe du sud

ARC6BONPublié dans ARC Magazine n°6 de septembre 2012          

 Archéologue de formation, Jean-Baptiste Barret a fait de la photographie son métier depuis 1991. Lauréat en 2002 du prix Arcimboldo, décerné par Gens d’Image, la Fondation HP et la Maison Européenne de la Photographie à Paris, il a participé à de nombreuses expositions en Europe et dans la Caraïbe. Ce numéonirique* pratique le photomontage informatique depuis 1998. Les références à l’histoire de l’art et la citation, un humour subtil, une attention particulière au paysage sont les constantes qui sous – tendent ses différentes séries : Contes de nuit (2002), S’insérer dans un paysage.

Se familiariser et décrypter son univers insolite, fantasmagorique voire discrètement loufoque réclame un œil et un esprit aiguisés.

Le sentiment d’étrangeté naît sans doute de la juxtaposition de paysages urbains délaissés et désenchantés, le plus souvent nocturnes et de personnages empruntés à l’histoire de l’art, citations allant de Raphael à Gauguin ou bien évocations de différents types humains issus de sa propre “mythologie“ : le conquistador, le primitif (l’homme premier), le consommateur, ou le rastafarian campés par JB Barret lui même, rarement reconnaissable sous le travesti. Des animaux exotiques, girafe,  éléphant, zèbre se mêlent à la scène. Ces mondes contradictoires coexistent baignés d’un humour subtil disséminé au moyen d’indices à décrypter avec soin : la signature JBB aux détours du décor, le rallye du cosmos bleu étoilé d’une photographie à l’autre. Les images jouent sur les contrastes voire les antagonismes aussi bien dans d’infimes détails (la femme de Behanzin et sa bombe de tagueur) que dans la structuration même de la scène (le primitif et le paysage urbain). JB Barret intensifie le jeu et entraîne le regardeur sur de fausses pistes : le primitif des hauteurs de Fort-de-France n’est pas un amérindien mais un Papou. C’est  de  la mise en abîmes de sa culture picturale, littéraire, ou cinématographique que naît l’humour de JB Barret qui fait partager, toujours dans une certaine légèreté, son questionnement sur la place de l’homme dans la société. L’image et le titre forment un tout et traduisent une  distance et une ironie face à la réalité comme y invitent Abolir les pensées séparatrices, ou Chercher une ouverture.

            Si l’on pense à Cindy Shermann pour le goût du travesti, à Mariko Mori pour l’insertion d’un personnage fantastique dans un décor urbain nocturne, à Sandy Skoglund pour l’univers loufoque et le questionnement sur la place de l ‘homme, la démarche originale de Jean Baptiste Barret  s’en démarque sur plusieurs points. Son centre d’intérêt réside davantage dans la relation du personnage et du décor  que de l’auto – portrait impliquant sa propre identité et son corps  à la manière de Shermann, il utilise le photomontage et non la prise de vue en décor réel comme Mori ou en décor scénographié comme Skoglund                                      

DB : Vos images sont très construites. Comment se déroule leur conception ?

Le Roi exilé,2002
Le Roi exilé,2002

Ce qui m’aide à créer c’est la série. Je pense toujours en terme de série. Une image ne vient jamais seule dans ma tête. Il y en a forcement plusieurs qui se répondent ou qui racontent une histoire. Une série avec personnages est pensée à l’avance (même si elle évolue par la suite). Une série de paysages “vides“ peut se construire au fil du temps avec moins de rigueur.

Le plus souvent je recherche d’abord à photographier des lieux (des paysages). Cela peut être une fin en soi, car dans mon esprit un lieu est toujours habité, même si les êtres (humains) qui le peuplent ne sont pas visibles dans l’instant immédiat et photographique.

Les figures viennent ensuite. Le lien entre le décor et la figure se fait dans mes pensées. Sans lieux il n’y a pas de personnage. Ce qui compte chez l’homme tel  que je le vois c’est qu’il est au monde, c’est à dire sur la terre. L’homme n’existe pas s’il n’a pas cette relation à l’espace géographique.

L’insertion n’était pas une démarche philosophique au départ mais elle l’est peut-être devenue par la suite. Il y a-t-il un rapport avec la “relativité des individus“ et la précarité de la vie ? « Il est là, mais il pourrait ne pas être là…“

Insérer les personnages dans un deuxième temps me permet aussi de réaliser une image qui de ce fait est encore plus abstraite ; une image qui n’est pas vraie ! Pour l’instant j’ai besoin de sentir que je fabrique les images. (Même si cela ne m’empêche pas de pratiquer aussi l’image directe et de rêver à de véritable reportage).

 DB : La place du temps dans votre démarche : temps de conception, temps de réalisation pour ce qui vous concerne,  temps de décryptage pour le regardeur, temps de l’évolution du cadre de vie…

Oui bien entendu je mets beaucoup  (trop) de temps à concevoir et réaliser une image, plusieurs jours.

C’est une banalité de dire que la pratique photographique est très liée au temps… fixer, mettre en mémoire…. Forcément ces notions sont présentes en moi, je travaille aussi pour l’Observatoire Photographique de la DEAL en Martinique. Je réalise même personnellement des inventaires gratuits et absurdes qui n’ont pour but que le fait de se dresser vainement face au temps. Cependant quand je prends le temps (!) de fabriquer une image je réfute ces notions temporelles puisque les instantanés construits sont alors des faux ! Mes plus belles images sont peut-être hors du temps. Ou du moins dans un instant indéfini ou le temps est télescopé, donc transcendé.

Enfin je crois en effet que regarder une image nécessite un peu de temps. L’effet immédiat est toujours un peu trompeur, comme dans une image de publicité. J’aime chercher des indices qui vont me permettre d’en savoir plus, c’est un peu plus long. C’est comme dans le fait d’échanger réellement avec quelqu’un, ça prend toujours un peu de temps.

 

DB : Vous exprimez autant à travers l’image qu’à travers le mot, que souhaitez vous dire de votre relation à l’écriture, à la littérature ?

La fiancée de Chine, 2000
La fiancée de Chine, 2000

En effet je ne fais pas de littérature, mais j’aime les mots. Chaque image construite est toujours accompagnée d’un titre qui parfois prête à sourire, ou qui a pour but d’orienter le spectateur ou au contraire de le désorienter. Il y a beaucoup de mots dans ma perception de l’existence. Parfois je lis le monde comme un enfant lirait un abécédaire. La série, l’inventaire, la liste, l’énumération. Le Je me souviens de Perec. D’ailleurs l’énumération me semble aussi importante dans l’oralité créole. Un calembour me fait toujours sourire. Les doubles sens (voire les multiples) me fascinent…

L’image est une écriture et de ce fait elle reste pour moi très proche des mots. Si je devais rapprocher mes images d’une littérature ce serait des dramaturges de l’absurde qui voient  “l’homme comme perdu dans le monde“ (Ionesco). Même si ce n’est pas une littérature que je fréquente, j’aime ces vérités philosophiques qui deviennent sentencieuse et du coup se mordent la queue !                                                                                                            

 DB : Vous jouez avec le regardeur : indices, fausses – pistes ….    

Le sens des images, des mots, des actes et des désires des humains ! Et puis toujours cette histoire du sens caché. C’est un jeu de chercher et un plaisir de découvrir. Cela donne l’occasion au spectateur de participer. C’est l’interactivité d’avant le numérique…

Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Nous savons depuis la caverne de Platon que l’image n’est pas la réalité, alors maintenant avec Photoshop ! Cela dit, je dois souvent expliquer que mes manipulations se limitent généralement au collage. Les couleurs de mes photos de nuit sont naturelles, comme peut l’être l’éclairage électrique, une surface sensible ou un capteur numérique !

 DB ; Valideriez vous l’utilisation de l’adjectif cultivée – dans son acception peinture cultivée, pittura colta   pour caractériser vos photographies en raison des nombreuses références picturales, littéraires, cinématographiques  … ?

Peut-être… mais il ne faudrait pas se prendre trop au sérieux.                

En fait j’ai un peu honte de ces références culturelles, mais je ne suis pas capable d’inventer ex-nihilo. Je n’arrive pas à reformater mon disque dur. Ces références me font sourire. Pour l’instant ma mémoire ne m’a pas fait défaut, j’en jouis, c’est tout. J’espère que ceux qui ne voient pas tous mes clins d’œil peuvent quand même apprécier mes images. D’ailleurs le plus souvent il n’y a que quelques références uniquement formelles et c’est ce que je préfère. C’est le cas pour beaucoup  de photographes. (Je pense par exemple au Sud-Africain Pieter Hugo qui a mon avis connaît la peinture de prés ou de loin). Si j’emprunte une posture à un peintre du passé je préfère citer ma source puisque j’ai pris plaisir à aller visiter cet auteur. Mais ça ne veut pas dire que je pense la même chose que lui ou qu’il est incontournable. En fait je préférerais dire qu’il y a plusieurs sens à mes images. Le regardeur peut les interpréter à sa convenance.

Imaginons que nous voulions faire l’inventaire photographique des vitrines de la rue Arago à Fort – de – France, je pense que se serait plus intéressant de le faire en se souvenant des photographes américains  (P. Strand et W. Evans) et de l’immigration “syrienne“ en Martinique plutôt que de faire comme si de rien n’était. Pouvoir dire que notre pierre photographique est petite, mais qu’elle participera à l’édifice commun, me paraît plus enrichissant.

Si la création artistique (c’est un trop grand mot) est une parole, c’est bien qu’elle est issue d’une conversation, d’un échange. En l’occurrence l’échange est différé et délocalisé mais à l’heure du facebook mondial… c’est permis. La référence est une manière de s’inscrire dans une lignée humaine. Cependant je sais qu’il y a une multitude d’autres groupes et d’autres humanités (de Papouasie par exemple !). Je regrette seulement de ne pas y avoir accès.

En fait je ne cherche pas à faire du neuf, de l’extraordinaire ou du savant, je cherche à faire les photos que j’ai envie de voir et qui me font voyager avec poésie et humour dans ma condition d’être humain. C’est cela qui me pousse à faire des images esthétiques (dans le sens le plus simple du terme) car je veux mettre en valeur notre monde et notre condition qui peuvent être tour à tour absurde, merveilleux, angoissant ou enthousiasmant.

 

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  1. Pingback: Jean – Baptiste Barret : dans la forêt magique | Aica Caraïbe du Sud - 21 mars 2014

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