Du 17 septembre au 1er novembre, La Fondation Clément présente
𝗘𝗿𝗻𝗲𝘀𝘁 𝗕𝗿𝗲𝗹𝗲𝘂𝗿
𝗔𝘂-𝗱𝗲𝗹𝗮̀ 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗳𝗼𝗿𝗺𝗲, 𝗳𝗼𝗿𝗺𝗲𝘀 𝗱𝗲 𝗹’𝗮𝘂-𝗱𝗲𝗹𝗮̀
𝟰𝟬 𝗮𝗻𝘀 𝗱𝗲 𝗺𝗲́𝘁𝗮𝗺𝗼𝗿𝗽𝗵𝗼𝘀𝗲𝘀
Co-commissariat : Dominique Brebion et Olivia Maëlle Breleur.
Deux regards se croisent sur l’oeuvre d’Ernest Breleur. Deux approches qui, loin de se superposer, se répondent et s’éclairent mutuellement.
Vous trouverez sur le blog de l’Aica Caraïbe du sud une série de textes liés à cette exposition .
Pour commencer celui d’un des commissaires, Dominique Brebion de l’Aica Caraïbe du Sud

Ernest Breleur, anatomie du mystère
Ce miracle que quelque chose naît de rien et défie néanmoins le temps, il existe un domaine dans lequel il est parfois donné d’en faire l’expérience : celui de l’art.
Stefan Zweig
L’œuvre d’Ernest Breleur, polymorphe et foisonnante, est structurée en périodes distinctes. Elle se veut résolument contemporaine et singulière, toujours en quête d’innovation. Chaque série est une étape ouvrant sur de nouvelles problématiques picturales tout en demeurant concentrée sur une thématique cohérente, le mystère de la vie.
Une double quête structure son œuvre.
Une quête existentielle susceptible de toucher le cœur de tous les hommes. Interroger le destin humain et percer ses arcanes.
Une quête plastique formelle, volontaire, visant à conquérir son originalité plastique.

radiographie, photographie, apparats féminins, 62 x 62 x 4 cm//32,5 x 24 x 3 cm (x2)
Collection de l’artiste – Photographie : Robert Charlotte
Les hommes meurent et ne sont pas heureux
Albert Camus, Caligula
Souffrir. Mourir. Sonder l’au-delà.
Née d’une profonde et intime inquiétude métaphysique face à l’absurdité de la destinée humaine et l’inexorable finitude, la création plastique de l’artiste s’élève progressivement en un acte de solidarité envers les déshérités et les opprimés.
Ce vertige existentiel se décline dans des problématiques plastiques autour de la représentation du corps : la touche expressionniste et dramatique de la Mythologie de la lune, les raccourcis dynamiques et baroques du corps hérités de Rubens de la Série noire et de la Série grise, l’interprétation picturale de la chair décomposée et suppliciée de la Série blanche et des Christs.
Plus tard, celui-ci se déploie dans des installations complexes composées de film radiographique découpé, torsadé, sculpté, telles que Le Cambodge sous Pol Pott, Femmes lacérées en Syrie, Les enfants soldats.

Installation sonore
Tout ce qui jamais fut déchiré en moi s’est déchiré tout ce qui jamais fut mutilé en moi s’est mutilé……
jadis ô déchiré
Elle pièce par morceau rassembla son dépecé et les quatorze morceaux
s’assirent triomphants dans les rayons du soir.
Aimé Césaire, Dit d’errance
Pour conjurer la finitude humaine, l’artiste tente une reconstitution métaphorique du corps, puis de la tribu. L’atelier devient salle d’opération où le plasticien, dans un jeu de rôle, opère sous un scialytique pour rassembler les parties éparses de corps radiographiés.
L’artiste délaisse la peinture pour explorer les potentialités d’un matériau rarement valorisé par la création plastique, le film radiographique.
Ainsi, il épuise quelques questionnements plastiques, le collage et l’assemblage. Il aborde le rôle du vide en sculpture : comment passer du plan au volume, comment créer l’illusion du volume par la concentration irrégulière des gommettes autocollantes. Comment obtenir par la découpe le relief et le volume réel. Comment modeler le vide à l’aide d’agrafes. Enfin comment y inscrire discrètement la couleur par l’ajout de photographies, puis par celui la lumière colorée.
Parce que la finitude est inscrite dans le destin humain, sa quête de cet inconnu qu’est l’au-delà l’obsède de la Mythologie de la lune jusqu’aux aux Paysages célestes. Il approfondit ainsi la réflexion plastique sur la représentation de l’espace. Un miroir fixé sur la paroi d’un coffret vient démultiplier l’espace dans ses premières tentatives de création de boîtes emplies d’objets porteurs de vécu. Ce même dispositif du reflet mobile et changeant instaure un nouvel espace, questionne le visible et l’invisible dans les photographies : Rituel de réparation pour la mangrove. Dans la suite des Paysages célestes, c’est l’étagement des éléments dans une boîte écrin qui simule la profondeur. Aujourd’hui, E Breleur continue à interroger les procédés plastiques susceptibles de donner l’illusion de la profondeur dans une recherche encore in progress : Dans la vallée de l’ombre de la mort, les arbres se cachent pour mourir et les hommes meurent debout. Il déconstruit la perspective classique illusionniste mise à mal dès 1860 par Gauguin, Van Gogh, Monet et quelques autres mais propose une vision traversante. Le support matériel du tableau n’est plus une surface opaque mais celui-ci se construit sur deux pans transparents, travaillés recto verso, puis réunis après que, du croisement des formes, émerge l’image finale.

peinture industrielle sur film transparent – 157 x 125,5 cm
Collection de l’artiste – Photographie : Jean-Philippe Breleur
Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre
Albert Camus
A l’inverse, pour analyser le mystère de la vie sous tous les angles, en 2015, dans une série d’imposants dessins de 150x150cm, il élude la question de la profondeur et ne hiérarchise pas les éléments. Il s’agit d’une reconstitution de la genèse où L’énigme du vivant se manifeste par des rondes ou des cascades de corps féminins. Ce que Breleur recherche alors, c’est la frontière entre la peinture et le dessin. Comment par le graphisme faire surgir des plages colorées.

A partir de là, des colifichets colorés, produits de la société de consommation sans grande valeur, viennent s’insérer dans les installations légères et aérées, réunies sous le titre Le vivant passage par le Féminin. Il compose alors des assemblages d’éléments autonomes avec des matériaux incongrus. Ce sont des œuvres suspendues, comme en flottaison que le spectateur expérimente en déambulant en leur sein. Légèreté, oscillation, miroitement. Ernest Breleur questionne la notion de sculpture. Il n’y a aucune hiérarchie, le regard traverse l’œuvre car tout est transparence. Vide et plein s’associent pour définir les formes. Le projet entamé depuis les sculptures radiographiques se poursuit : donner une forme au vide. Ces créations rejoignent également la problématique contemporaine de l’objet comme matériau plastique. Dans le contexte caribéen, l’originalité de Breleur, c’est de privilégier la fonction poétique de l’objet et de l’inscrire dans le champ de la légèreté, du ludique, de l’onirique.

Dans les Paysages célestes, ces mêmes babioles, scories d’une société de consommation qui privilégie le superficiel jusqu’au kitsch, inscrivent la démarche de Breleur dans la crise du cadre de l’art contemporain : comment créer un continuum entre le dedans et le dehors de l’œuvre. Pour Ernest Breleur, comme pour Edouard Glissant « Il n’y a de frontière que pour cette plénitude enfin de l’outrepasser ». Toujours en quête de sa singularité plastique, Breleur redéfinit l’espace de l’œuvre en transgressant les limites du cadre.

Série Paysages célestes
Technique mixte
156 x 156 x 6 cm
Photographie : Jérôme Michel
Breleur réussit une symbiose parfaite entre une thématique intime obsédante et la conquête méthodique et acharnée de son propre vocabulaire formel. Certaines œuvres charnières marquent la transition d’un questionnement plastique à l’autre, lorsque différentes potentialités ont été épuisées.
L’œuvre d’Ernest Breleur n’apporte pas de réponse : elle maintient ouverte la question essentielle, celle du vivant confronté à sa finitude, et fait de l’art un lieu de résistance, de réparation et de lumière.
Dominique Brebion, Aica Caraïbe du sud


Discussion
Pas encore de commentaire.