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Articles en français

Des diplômés pleins d’avenir artistique (2)

Une série d’articles de Géraldine Constant, sociologue, AICA Caraïbe du sud.

LA FOI ET L’AUTRE

Mon intention artistique, en lien avec la communauté indo-martiniquaise, est de raconter une histoire. Celle d’un ancrage spirituel qui habite un lieu imaginaire. Bien que tiraillé entre plusieurs environnements culturels, il est invention, transmission, altérité, espoir et tolérance. Par le récit visuel, je veux sortir mes aïeux de l’oubli… Keycia Virapin

Eia ! Pour cette histoire autre !

Eia ! Pour l’explosion artistique, une explosion magnifique.

Eia ! Pour ce premier chapitre artistique, impérieux et spectaculaire.

Keycia Virapin dénoue un temps précieux de respiration et de dépassement pour créer un récit plastique de (sa) résistance spirituelle. L’histoire de l’immigration indienne a été volontairement occultée dans le récit national français.

Sa démarche créative s’empare d’intentions personnelles sincères et d’horizons mémoriels essentiels. Elle illumine le vaste chantier de déconstruction d’une vision ethnocentrée où l’immigré demeurerait sans passé, sans histoire personnelle et sans relation au monde. Avant qu’il ne se conforme culturellement à la place assimilée, sous la forme du tribut inavoué à l’hospitalité promise…

Et il nous faut avancer.

Alors, la jeune plasticienne s’écarte, avec subtilité, de la mécanique socio-culturelle du non-dit sclérosant et des clichés rébarbatifs qui traversent le sens commun de notre territoire affectif à la Martinique.

Elle choisit d’ignorer les autorités en perfidie, embusqués dans les parages. Quant à ce plafond de verre, même pas peur…

Keycia Virapin veut s’exprimer, elle veut créer.

Keycia Virapin, LA GARDIENNE, 2026, cuivre, brasure d’argent

Elle veut du changement, au présent. Et cela passe par la connexion de sa narration au passé. L’individualité gagne à être approchée pour raconter l’Histoire.

Le dispositif scénographique rend compte d’une recherche esthétique et sémantique d’une grande maturité. Il sert un récit convaincant et poignant. « La migration de la dévotion » énonce le narratif visuel de l’immigration indienne à la Martinique en y célébrant des éléments biographiques et les liens spirituels ininterrompus. La violence coloniale est tout aussi présente en omettant, très habilement, de la représenter. Faire de l’art est aussi un acte politique mesurable à l’espoir en l’humanité, à l’espoir en des sociétés plus empathiques et solidaires.

Au premier regard, le projet et l’artiste semblent se sentir redevables, l’un et l’une, de cet aménagement conjoint en paliers d’audace et de persévérance créatrices. Ils se confient leurs vocations, surtout dans l’atelier. Le projet et l’artiste ont grandi ensemble.

Keycia Virapin a engrangé, pendant des années et des années, des questions et encore des questions. Elles s’accompagnent de pauses, tantôt enduites de perplexité, tantôt conduites par un traité de convictions. Elles entretiennent bon an mal an, les épisodes d’inspiration, parfois d’évagation, de sollicitude et de révolte face aux lectures de sa société et du monde. Face aux lectures des possibles contemporains, aussi. Face aux lectures, d’autant plus émues, quand celles-ci se posent sur la vie et sur les souvenirs de son grand-père. Main dans la main, sur le chemin des récits découverts.

C’est comme si l’histoire familiale l’attendait. Un accord du plus profond de l’intangible qu’elle a saisi telle une évidence.

La plasticienne considère l’ensemble des enjeux conceptuels et sensibles anticipant la réalisation de ses différentes créations. Il y a de l’angoisse, il y a du courage.

La tête haute et l’émotion emballées par les choses de l’art, il lui reste à savoir le point d’équilibre de l’ouvrage pour l’engager vers un partage collectif. Une énergie obstinée porte sa stratégie de création. Les archives ont servi à fonder et à légitimer un et unique point de vue de la narration mémorielle : l’artiste s’applique à mythifier les codes de l’empreinte officielle, politique, protocolaire, administrative et irrécusable de ces documents pour toucher merveilleusement à l’utopie. Ainsi la voilà née. Vibrante, dans les interstices imposés par l’Histoire. Heureuse, dans l’effervescence de cette création artistique.

Les témoignages inespérés démasquent les formes de silences. L’élaboration de ses archives fictionnelles autour de l’identité spirituelle indo-martiniquaise touche à la réalité humaine et à ses perceptions.

L’art traduira ce qui lui tient tant à cœur. C’est la mise en œuvre d’un projet rêvé et réfléchi : « La foi composite : puis-je prendre à mon compte l’endurance de mes aïeux, leurs accommodements d’hier, les rejets de l’Histoire et les transmissions inachevées ? Je crée une histoire authentique, en articulant les expériences esthétiques entre un passé et mon présent, vers du plus beau et du plus humain. Je ne cherche à imposer aucune vérité. Je raconte des hommes et des femmes immigrés, je raconte mes aïeux : les engagés venus d’Inde jusqu’à la Martinique. J’imagine leurs résistance et survivance spirituelles à travers l’écriture de mon identité personnelle et artistique. J’invente un récit d’impossible dénuement spirituel. J’invente ou si peu, je raconte à ma manière un lien qui fait du bien, maintenant. »

La dualité historique et constitutive, elle la pense en artiste.

La composition de nouveaux symboles, la présence d’une tonalité chromatique récurrente, le trajet émotionnel entre les éléments du langage visuel, les rappels signifiants à une sacralité ambiant e, produisent une efficacité artistique brillante. L’enthousiasme et l’exigence de l’expression artistique honorent l’humanité de ses identités poétiques.

Elle fait apprécier l’impression d’une harmonie. Sa manière de suggérer des questions de société reflète une grâce esthétisante. La multiplicité des pratiques artistiques maitrisées côtoie un domaine intermédiaire de frottements culturels et historicisés : le tissage, la ferronnerie, la vidéo, la photographie, la soudure hétérogène, la sérigraphie, la poésie, la sculpture, la couture…

Keycia Virapin, GRAINS D’OR À GRAINS DE SUCRE, 2026, 5m x 90 cms, saree, sucre, feuilles de canne, sac boineau, fusain, peinture, laiton, sérigraphie

Le fictionnel s’instruit de la spéculation plastique par autant d’objets et d’images, prompts à naviguer sur l’évocation formelle d’une installation, à la confluence des héritages et de l’idéalité.

L‘artiste, insubordonnée à la brutalité et à l’injustice, veut transcender leurs effets émotionnels dans sa recherche plastique.

Son projet, il commence l’observation. En profondeur et en conciliations métaphoriques. Le projet colonial, il force la conquête sans aucune limite.

La foi, le fait religieux, la spiritualité fondent, indéniablement, un patrimoine intime.

La valeur humaine, de ceux qui le transportent avec et en eux, précède l’acte artistique, la représentation et les institutions.

La mise en écritures plastiques du rapport au monde répond à la somme des moments d’attention et de transformation des matériaux que l’artiste est prête à mobiliser.

Elle travaille beaucoup à la force de ses mains, comme pour signifier le marquage des évènements et des gestes sur la mémoire des corps. Elle repousse les limites de ses propres défis pour ne pas abandonner son univers de création. Sa raison d’être est artistique à ce moment-là. L’imaginaire, l’histoire et la religiosité annoncent la fabuleuse qualité créative de sa traversée des oxymores. Elle a besoin de manipuler le fer et les plantes, le feu et le tissu, les couleurs et l’armature, les textures à l’apparence douce et les matériaux rudes, l’ancrage et l’élévation. Elle en a besoin, pour tendre une invitation à unir les complexités et les différences.

Elle s’investie dans le franchissement des connaissances. Un autre voyage se prolonge en passant par Tamul Nadu, la Réunion, Zanzibar, Paris, Londres… Les travaux de l’historienne Géneviève Léti, sur l’immigration indienne à la Martinique après l’abolition de l’esclavage, rencontrent la monumentalité des œuvres de Raphaël Barontini. Les études de Gerry L’Étang, ethnologue et indianiste croisent les propos plastiques et réflexifs de Wilhiam Zitte, Bharti Kher et Jean-Claude Jolet. Les littératures de Raphaël Confiant et Abdulrazak Gurnah incitent à la réappropriation artistique des récits concernant les exilés et les migrations.

Les articulations entre les savoirs accumulés et les intuitions de création présagent la recomposition expressive d’une dignité mémorielle.

Elle a confectionné minutieusement chaque boule en céramique de ses colliers de prière…

Elle a forgé l’âme de ses arguments protecteurs…

Elle a cousu l’immense et inachevable madras flottant en étendard de liberté…

Elle a travaillé l’acier pour inscrire les noms de famille d’origine indienne dans les vides ornementaux d’un ancien portail en fer forgé…

Elle revendique la tension exténuante et gratifiante à dépasser une succession de niveaux d’engagement pour rallier sa narration à une réalité neuve certes mais pas neutre.

Hommage, évidemment. Résistance spirituelle et culturelle, assurément. Pratiques contemporaines de réparation, pour qui ? Pourquoi pas. 

Sacrée canne à sucre…il faut reconnaître que les histoires autour de toi et de tes terres, sont bien particulières. Sacrée canne à sucre…Comment contempler encore tes champs en évacuant la beauté douloureuse et triomphante de toute dimension spirituelle qui affole le balancement de tes fleurs, au vent dominant, au vent de longtemps.

Sacrée canne à sucre…L’œuvre de Keycia Virapin est mémorable.

G.C

DE LA MONTAGNE

Ma perception artistique dialogue avec le territoire, la Martinique, dans une impermanence située où se déroulent le fil de mon parcours et celui de mon imaginaire. La montagne du Vauclin qui surplombe ma maison, mon quartier Ensfelder, mon rété et les autres lieux ont-ils construit celui que je suis, maintenant… Damien Pierre

Une haie altière de troncs de bambou, vert éclatant, accueille le regard. Elle n’impose pas de salut ! Elle indique l’élaboration en cours d’un phrasé d’images. Il rassemble en lui tout l’attachement aux souvenirs.

Quand Damien Pierre raconte son jeune périple de vie, depuis la campagne du Vauclin vers différents lieux transitoires à la ville de Fort-de-France, ce sont nos propres trajectoires, nos séparations, nos allers et nos retours, nos relations perdues de vue, nos alliés pour d’autres batailles, notre mémoire des jeux, des sonorités, des saveurs et des arômes qui s’illuminent à l’unisson des évocations.

Le passage représente l’invite du projet esthétique. Le lieu est un point de vue et de vécu. Comme une intention délicate venant raconter le rythme d’un temps où plusieurs impressions et plusieurs mémoires s’associent.

Damien Pierre, MATIÈRE D’UNE MONTAGNE, 2026, 102 x 222, transfert d’image sur bois

Le plasticien est émouvant dans son attitude créatrice, humble et déterminée, généreuse et imaginative. Son travail plastique l’est autant. La dernière ligne à franchir et la première marche à gravir, car demain, il doit vivre de son art…

L’émotion palpite sur le chemin des épreuves, le jeune artiste regarde déjà derrière lui.

Il estime y retrouver ce qu’il a su nommer comme ce qu’il a laissé. Il retrouve ce qu’il espère, il retrouve ceux et celles qui l’accompagnent d’une manière ou d’une autre.

Son langage visuel est empli de reconnaissance envers les empreintes historiques et personnelles. Il est confondant de prévenance et d’endurance. Il remercie les sourires et les hospitalités chaleureuses. Il remercie le bruit du vent dans les bambous. Il remercie les interminables repas de famille. Il remercie la touffeur des rues foyalaises, bien las pourtant d’attendre un voyage en commun. Il imagine les conditions d’un parcours métaphorique à force d’aller au fond de ses conversations prêtées aux réalités environnantes.

Damien Pierre partage l’expérience intimiste et fondatrice autour de la conscience émanant de ses univers mentaux et géographiques.

Son chez-lui s’appelle mon rété. Il est recommencé à chaque fois. Il est façonné par la matière de l‘habité. Parfois, nous oublions le paysage car il nous est familier. Le regard cède à l’accoutumance. Il suffit d’un détail, d’une échappée, d’une sensation pour que survienne l’enchantement. La tristesse, le trouble, peut-être. Les caractères du vivant, tellement surprenants.

L’artiste cherche à connaître comment les espaces s’inscrivent en lui. Il observe, il photographie, il collecte plusieurs marques d’attention mutuelle. Les technologies de l’image multiplient l’impact du récit et son souhait de capter les valeurs sensibles pressenties dans l’immatérialité du lieu. Le flux, les humeurs, le frôlement des images dans les pensées et les ambiances. À partir de ces données, entre fiction et réalités, il peut créer une nouvelle image, une nouvelle pensée, un simulacre romanesque, une esthétique processuelle : « Le lieu devient mental, presque imaginaire, tout en restant profondément réel à travers des images et des souvenirs reconstruits. C’est un récit intérieur, un rituel d’aller-retour, une réconciliation symbolique des formes de transformation pour sculpter mes élans vers les autres, habiter le monde, devenir celui que je suis maintenant, modelé par les héritages, les secrets, les choix et les possibles. » L’imaginaire est superbement plébiscité.

Les productions plastiques de Damien Pierre racontent, ce qu’il définit comme une dynamique inspirée, à l’écoute de trois voix aux récits mêlés, pour inventer la matrice d’une même représentation. La montagne comme lieu d’ancrage. La ville, indice de l’éloignement et des contraintes. La conscience, qui naît du va-et-vient entre ces deux espaces. La lecture du lieu s’évade ici. Les fragments de narration et leurs contextes se superposent par une association d’images.

L’artiste, graphiste-auteur distingue e les récits portés par la nature et transmis par les hommes. Le verbe de Monchoachi, la flûte des mornes de Mona, la ferveur des pèlerins du Vendredi saint sur les sentiers escarpés du calvaire au Vauclin, l’œuvre de Morrison, la langue de Chamoiseau, l’énergie des poésies visuelles de Pignon-Ernest, d’Hélénon, de Mert et de Pijnappel. Toutes ses influences culturelles sont des parts remarquablement choisies de l’histoire du monde.

Il crée et investit plastiquement l’essence des lieux à la Martinique. Le changement, le déplacement, la trace, la relation, la détérioration, la sécurité et l’imprenable magie des identités paradent sur ses interprétations texturées et contemplées avec grand plaisir.

Pierre Damien, NATURE HOTEL, 2026, 51 x 37, Sérigraphie sur bois

Les créations sont configurées pour délivrer une perception au-delà de ses propres limites dommageablement codifiées. Les matériaux portent une mémoire, une usure, une temporalité. Le bois et le bambou suggèrent le bâtisseur. Ils fleurent les hauteurs du geste ancestral. Le verre fragmente la lumière et le regard. Il rappelle la fragilité des souvenirs et la manière dont l’affect se noue à la mémoire. Les images anciennes, quant à elles, agissent comme des points de liaison entre les générations. Les échos épargnés par l’oubli continuent de colorer le présent dans ses créations. La photographie prélève le révélateur d’un conte improbable dans l’épaisseur de son quotidien. Les anecdotes autobiographiques et les nuances de la subjectivité résonnent dans un récit agréablement versatile. Les aspects techniques du shadow art lui conviennent dans l’approche, moins sage qu’il n’y parait, d’une image subversive. La sérigraphie occupe une place centrale dans la démarche appuyée, pour sa capacité à travailler la répétition, la stratification et la trace. Un passage, une couche, un décalage deviennent la métaphore du territoire et du souvenir. Jamais figés, voués à être recomposés. La fabrication des supports en bois, en bambou et en verre constitue le prolongement éminent d’une écriture plastique onirique, sublimée dans l’expression inventée d’un monde créole. Entre les ombres et la luminosité des mémoires, Damien Pierre éveille l’harmonie poétique des illusions nécessaires. Les assemblages merveilleux édifient un acte de participation. Il se positionne dans la matérialité d’une mémoire utopique. Le dispositif plastique de relecture du paysage, théâtralisée avec finesse et efficacité, image l’artiste, sa culture et ses souvenirs qui se modifient sans se renier. Ce n’est que le début de son itinéraire artistique, pâré d’une esthétique caribéenne éblouissante !

G.C

LA COULEUR DE LA MER

Je vis sur une île, la Martinique. Je vis au Robert, une commune façonnée par la mer, la lumière et le temps. Dans ce paysage sans sable, bordé d’eau et de végétation, j’ai grandi au rythme des marées et des voix du quartier. La mer fait naturellement partie de nos vies. La mer, lieu de ressources, lieu de jeux, de respiration et de liens. Et puis, en 2011, quelque chose a changé. Les sargasses sont arrivées… Laurine Renar

En art et en sciences, l’une des perspectives est l’innovation. La mémoire d’un territoire modifié par une catastrophe naturelle et leur nouvelle relation dessinent des préoccupations écologiques et artistiques.

Laurine Renar développe une écriture plastique qui laisse devant nous une étendue réflexive sur notre perception du paysage. L’inscription visuelle, entre dessin et peinture est profondément gestuelle. Elle ondoie dans de grands formats pour déployer notre attention sur les manifestations d’irréalité empruntées à la présence des masses d’algues brunes sur l’océan. Certaines productions au pastel gras de sargasse1 peuvent rappeler les cartes postales d’antan à la Martinique, tout juste réanimées dans une salle d’archives. La nostalgie est tout un monde. D’autres productions, toujours au pastel gras de sargasse, apparaissent comme la représentation tourmentée d’un futur environnemental des plus chaotiques. La nature n’en peut plus, de nous.

Les flottements ressentis dans notre rapport à l’espace pictural proviennent de repères sensibles, volontairement brouillés et valorisés à la fois. Ce n’est plus l’heure de le regarder de loin. Ils donnent cette impression troublante d’être face à un territoire énigmatique. Même s’il veut laisser une chance au mystère pour se réparer et une chance aux gestes pour survivre.

Laurine Renar, PAYSAGE TRAVERSÉ, 2026, 1m52,05 x 1m 60,5, pastel gras artisanal à base de sargasse sur tissu en coton

Laurine Renar nous place devant l’inquiétude liée aux défis écologiques. La surexploitation des ressources naturelles, le dérèglement climatique sont des constats scientifiques et quotidiens. Le trait épais, quelque peu instinctif, quelque peu hyperactif, se charge de préserver ce qu’il peut encore l’être. La trace visuelle fixe ce qui se dilue. L’émotion est brute. L’écriture plastique vibre de toute la splendeur de sa fragilité exprimée. Le tissu semble avoir absorbé les tourments précipités par la mise en présence d’une tension picturale où la tristesse se heurte à l’audace, où le découragement se heurte à la frénésie. Le geste traduit visuellement le déferlement et l’enchainement de plusieurs sentiments pour contenir les détails d’un paysage environnant amarré à une mémoire éreintée. Le paysage semble mettre toutes ses forces à se libérer d’un équilibre qui ne lui ressemble plus. Il y a une rupture, physique et mentale, entre le fond et les formes dessinées. Le choc ressenti se détache de la représentation au point indéfinissable où ensemble se recueillent, le doute, l’épuisement, les idées et l’horizon inconnu de la création artistique. 

La plasticienne invente le moment présent. Elle peut revivre sa relation avec la mer. Elle peut entendre à nouveau tous les accents familiers de la vie au bord de mer au Robert. Les souvenirs communs et les peurs contemporaines se découvrent entre le paysage intérieur et la relation à la nature.

La sargasse, matière désespérante, est parvenue à détruire un mode vie. Les effets toxiques s’infiltrent à domicile. Les relations, entre tous, sont sacrifiées. Les pêcheurs ne peuvent plus sortir leur canot. Personne ne peut respirer. Le bord de mer est un désert.

La sargasse, matériau artistique, est parvenue à transformer ce qui est. La poésie donne la vie à ces moments de plus en plus éloignés dans l’espoir de les retrouver.

La jeune plasticienne, graphiste-auteur, ne capitule pas. Elle engage sa recherche vers l’expérimentation d’une filière vertueuse de valorisation des algues sargasses. Son inventivité s’attelle à la détermination et à la subtilité. C’est dans l’éclat d’une douceur resplendissante qu’elle propose d’intervenir plastiquement sur la représentation d’une réalité effondrée. Et qui emporte avec elle le sentiment collectif qui fait battre, au quotidien, le cœur de l’espace défiguré.

Le processus de transformation de la sargasse est support et matériau de création, sous ces formes d’exploration scientifique, narrative et visuelle.

Le support, pour la collaboration réelle et la solidarité symbolique.

Le matériau, pour l’expérience artistique et la conception esthétique : « Mon travail est un témoignage et une recherche plastique. J’interroge la manière dont un phénomène écologique peut bouleverser un territoire et les attitudes humaines. J’interroge ce que la présence des algues toxiques provoque en moi, dans le paysage et dans ma manière de créer. J’expérimente et exploite plastiquement la matière même du problème : la sargasse. Je la ramasse, la nettoie et la transforme. J’en tire des pigments, des encres, des textures. J’en fais une matière d’expression. Je lui attribue une nouvelle fonction directement installée dans mon processus de création. Des gestes simples et laborieux me permettent d’entretenir un dialogue avec ce qui nous envahit. La sargasse devient un médium vivant : elle garde la trace du lieu, de la mer, du temps et du dérèglement. Travailler avec la sargasse, c’est accepter son instabilité, sa résistance, son odeur, ses complexités. C’est choisir d’inventer comment composer d’un point de vue artistique avec la nature… » Et c’est d’une beauté et d’une ouverture émotionnelle impressionnantes.

Laurine Renar, VESTIGE DU RIVAGE, 2026, 0,75 x 1m 59, pastel gras artisanal à base de sargasse sur tissu en coton

La rigueur intégrée à ces actions pour expérimenter les réactions chimiques et organiques de la sargasse ne néglige pas la notion d’émerveillement dans sa pratique. Une manière, pour l’artiste, de renouer avec un lieu, celui de l’enfance et des premières sensations, celui d’une manière de vivre la musicalité du bourg en bord de mer.

Quel ravissement de voir surgir de ces toiles autant de mémoire et de traditions.

Les heures du goûter, les courses de yoles, autant de makrélage, autant de touristes, autant de notifications sur les portables, autant de troisième mi-temps, autant d’amour, de costumes d’enterrements, de boudé aux dominos, de coucher de soleil et de colliers chou, autant de regards vers le ciel en attendant le retour des pêcheurs… Et si les violons de Malavoi entamaient Gens moin, le frissonnement supplémentaire…

La poésie visuelle échappe au catastrophisme. Il se devine en possible dans des zones secrètes et temporaires. L’imagination balaye derrière les idées noires. La représentation du paysage, c’est la culture et la nature, dans les processus de changement.

Dany Laferrière, Jacques Rancière, Maryse Condé, Aimé Césaire, Olafur Eliasson, Donna Haraway, Anna Lowenhaupt Tsing, privilégient dans leur univers de pensée et de création le fait de « composer » et non de « dominer ». Laurine Renar converse avec eux dans son approche singulière de l’art écologique.

L’expérience visuelle est somptueusement humaniste. Elle a cette volonté poignante d’employer la puissance artistique pour rappeler qu’elle fait aussi partie du paysage. C’est un incommensurable espace à partager ! La sargasse est alors considérée comme un élément de plus. Créer à partir de l’algue l’amène à connaître d’autres réalités. Elles sont effectivement susceptibles de s’effondrer… Son énergie vitale et artistique magnifie ce qui disparait comme ce qui se construit par le dépassement du réel. L’artiste le sait, l’imaginaire teinte les regards…

GC

1L’artiste Laurine Renar a déposé une demande de brevet auprès de l’INPI.

À suivre…

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