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Ceci n’est pas une rétrospective

Palette palimpseste visible sur les cimaises de la Fondation Clément jusqu’au 14 février 2023 n’est pas une rétrospective mais présente une sélection d’œuvres de Serge Hélénon réalisées ces vingt dernières années. Uniquement ce que l’artiste désigne lui-même comme des lieux de peinture.

 C’est une aventure plastique qui a commencé dans les années soixante-dix. Alors professeur à l’Ecole des Beaux-arts d’Abidjan, Serge Hélénon encourage ses élèves à se dégager d’une approche académique héritée de la période coloniale de l’art. Il les encourage au contraire à rechercher librement leurs matériaux et leurs techniques. Ainsi naîtra le groupe Vohou-Vohou de Côte d’Ivoire. Et il applique lui-même ce précepte.   En hommage à l’habitat précaire des Antilles et d’Afrique, à une modalité culturelle de construction par récupération et accumulation, il abandonne la surface lisse de la toile tendue sur châssis pour la surface accidentée et composite d’assemblages de résidus de bois. Ces réalisations sont parfois perçues par le public comme des sculptures. Cependant pour Hélénon, les enjeux restent ceux de la peinture : la perception du dedans-dehors, des recoins, les contrastes de qualité et des jeux de clair-obscur. « J’assemble, je colle, pour peindre. Il n’y a pas collage de quelque chose sur autre chose, mais collage d’éléments entre eux pour constituer un lieu de peinture ». Dans cet impressionnant ensemble d’une soixantaine d’œuvres, la frontalité domine à l’exception d’une petite dizaine de pièces soclées autour desquelles gravite le regardeur, par exemple Liberté, Egalité, Authenticité, Hybridamant ou encore Face coiffée, Pavé sous pression.

HYBRIDAMANT – 2017 (Expression-Bidonville) Technique mixte et collage sur assemblage bois palette, bois-caisse, divers débris de mobilier, branchages et matière toilée 205 x 63 x 31 cm et plus @Adagp, Paris 2022 Crédit photographique : Roland Michaud

Hélénon confectionne lui-même ses pigments pour doser avec justesse le liant et la poudre afin d’obtenir l’intensité qu’il recherche. Il additionne parfois du coke pilé pour densifier le noir, un noir grave, profond, texturé.  Il mène une quête du bleu de son enfance, le bleu que les lavandières utilisaient pour faire paraître plus blanc le coton ou le lin, ce bleu d’outremer artificiel -thiosulfate d’aluminosilicate de sodium- disponible à l’époque en petites billes avec lequel, enfant, il aimait jouer et qui lui laissait des trainées de bleu sur les doigts. Il réfute vigoureusement toute référence à Soulages pour le noir ou à Klein pour le bleu.

L’insertion d’objets ou de fragments d’objets n’exclut donc pas les problématiques qui relèvent de la peinture. Tout a déjà été dit -et souvent- sur les assemblages d’Hélénon.  L’on peut découvrir dans cette exposition deux œuvres, Caddie d’une collecte (2019-2020) – titre à prendre au sens strictement littéral- et Résumé pluriel en tourniquet (2022) – accumulation de fragments divers en attente d’assemblage.  Elles offrent toutes deux une approche sensible et concrète de sa pratique du recyclage, d’appropriation, révèle une étape de son mode de création.

Atelier de Serge Hélénon

Tout en restant fidèle à la technique de l’assemblage, Hélénon s’inscrit dans les problématiques contemporaines de l’éclatement du cadre et de l’objet.  Il cherchait déjà avec les Expressions-bidonville, à s’affranchir d’une création académique occidentale, de la toile tendue sur châssis et de son cadre traditionnel. Il prolonge et dépasse cette étape, confirme sa volonté de remise en question du cadre avec ses titres Hors–cadre, Hors Cadre n°2 et les fragments de cadre brisé de Deuil en survivance. Il fait également une part de plus en plus belle à l’intégration du réel dans ses œuvres à travers des objets.

Parmi ces objets, bois de palettes, tissus, clous, boîtes de conserve, vieille rame, fermeture éclair, escabeau et tourniquet usagés, souvent débris, résidus, rebut, il en est un, pourtant banalement usuel, et quotidien, qui a retenu l’attention de nombreux artistes, qu’il soit représenté dans des peintures ou présenté dans des installations. C’est la chaise. On se souvient de la chaise de Van Gogh ou de l’autel, Silla, de Wifredo Lam. Marcel Duchamp, avec son premier ready- made de 1913, Roue de bicyclette, élevait un tabouret de cuisine au rang d’œuvres d’art :  Mon idée a été de trouver (…) un objet qui ne m’attirait ni par sa beauté, ni par sa laideur. De trouver un point d’indifférence. (…) en réalité, il n’y en a pas tant que ça, c’est très difficile, précise – t-il. 

La chaise est un élément figuratif chez Vincent Van Gogh, La chaise avec sa pipe ,1988 ; Matisse La Chaise aux pêches,1919 ; Pablo Picasso, Le hibou sur la chaise, 1947 ; Magritte, La Légende des siècles, 1952 ou bien un matériau de l’art avec David Hockney, A Chair Jardin du Luxembourg 1996 ; Georges Meguerditchian, Chaise avec béquille 2011 ; Tadashi Kawamata Cathédrale de chaises, 2007 et dans toutes les variations sur la chaise de Dubuffet.

La chaise  peut véhiculer une mythologie personnelle chez Joseph Beuys, Chaise de graisse 1964 ; résumer une théorie plastique, l’art conceptuel, chez  Joseph Kosuth, One and Three Chairs 1965 ;  être exemplaire d’un mouvement artistique, le Nouveau Réalisme chez Daniel Spoerri, Le Petit déjeuner de Kichka I 1960 ; être tragique et meurtrière avec Andy Wharol, Electric chair 1964 ; remettre en cause les lois de la gravitation chez Philippe Ramette, Lévitation de chaise 2005 ; devenir une cathédrale symbolique avec  Tadashi Kawamata, Le Passage des Chaises 1997 ; dépayser l’objet chez  Michel de Broin, Black Whole Conference 2006 ;  adopter la monumentalité pour protester contre les mines antipersonnel et les bombes à fragmentation chez Daniel Berset, Broken Chair 1997.

Atelier de Serge Hélénon photo Giovanni Joppolo

La chaise chez Serge Hélénon a une dimension politique, incarne protestation et revendication. L’artiste veut – il jeter un pavé dans la mare avec son Pavé rebelle et Pavé sous pression ? Hélénon reste fidèle à l’engagement de l’Ecole Négro- Caraïbe : lutter pour la reconnaissance de la Caraïbe. J’attendais une réaction de nos hommes politiques en réponse à la subordination de l’Outre—mer au Ministère de l’Intérieur. En vain. J’aurais préféré un rattachement au Ministère de la Culture…. Même si les lieux publics de l’Hexagone restent encore souvent trop inaccessibles aux artistes des départements français des Amériques.

Serge Hélénon Rat Legliz

La présence de l’humain au cœur des œuvres semble aussi une évolution dans son parcours créateur On décèle des allusions anthropomorphiques dans de nombreuses œuvres, souvent renforcée par le titre de l’œuvre, Met Savann, Le grand paradeur et encore Marchandisation sous X, Rat legliz ou Instant de l’en soi, Instance Bling Bling, Crucifix, les Vigiles, Grand Habitacle, Insertion par 3. La verticalité et parfois un simple objet, un gant, un sac, un bâton de berger suffisent à l’évocation d’une silhouette humaine.  Les installations présentent souvent comme des ersatz de pieds ou de jambes : Grand retable, X Chemin faisant, salut Giacometti, Douvan dewè, Liberté Authenticité Solidarité Trompe direction anthropo-zoomorphe.

Atelier de Serge Hélénon photo Giovanni Joppolo

Une dimension mystique – Grand retable, 666 – et magique ne peut passer inaperçue :

 Mes œuvres prennent l’aspect d’objets fabriqués par le quimbois. J’ai côtoyé ces objets tout au long de mon enfance ; je les ai côtoyés tout au long de ma vie. Cet aspect participe de la singularité formelle et esthétique de mes œuvres en augmentant leur charge émotive en une présence syncrétique magique 

 Je n’ai jamais de projet préconçu. J’accorde une grande importance à ce qui se passe, au hasard qui m’apporte des éléments, des sensations. Je suis le fils d’une certaine magie, d’une manière de vivre, de dialoguer qui me ramène à notre vaudou martiniquais.

Dimension politique, dimension magique mais aussi dimension humoristique avec des œuvres comme Pavé Rebelle, X Chemin faisant Salut Giacometti, Pavé sous pression qui revisitent avec humour des chefs- d’œuvre ou des courants artistiques contemporains. X Chemin faisant Salut Giacometti est une référence un peu irrévérencieuse à l’Homme qui marche de Giacometti.

Atelier de Serge Hélénon photo Giovanni Joppolo

L’œuvre d’Hélénon est complexe et dense, toujours renouvelée, pleine de surprises et plusieurs visites sont nécessaires pour en extraire la substantifique moelle.  

Dominique Brebion

Remerciements à Giovanni Joppolo, commissaire de l’exposition

Serge Hélénon

Palette Palimpseste

Fondation Clément

16 décembre 2022 – 14 février 2023

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