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D’un songe à l’autre à la Station culturelle

Du 26 octobre au 4 décembre Elladj Lincy Deloumeaux a présenté l’exposition D’un Songe à l’autre à la Station culturelle de Fort – de – France. D’une grande cohérence plastique, D’un songe à l’autre, réunit six portraits sur papier d’un même format et d’une même tonalité chromatique.  Sur un fond vaporeux, nuageux peint à l’huile se détache, vêtu de blanc,  un personnage en plan taille ou plan poitrine d’un noir profond réalisé au feutre noir agrémenté de quelques rehauts de bleu sombre au pastel. L’expression créole I telmen nwè ké y blé (il est tellement noir qu’il est bleu) émerge à l’esprit. Cependant pour le peintre, le noir n’est pas ici une couleur biologique mais une tonalité symbolique et spirituelle. Cette série marque une évolution de sa pratique picturale devenue moins narrative, moins colorée.

Self portrait 65×60

DB : Bonjour Elladj. Pouvez- vous commencer par vous présenter ?

ELD : Je m’appelle Elladj Lincy Deloumeaux, j’ai 27 ans, je suis né en 1995 en Guadeloupe et à l’âge de huit ans je suis parti avec ma famille pour m’installer en France à Paris. Je suis artiste peintre issu de l’École des Beaux-Arts de Paris. Je vis et travaille à Paris où je prépare mon DNSEP

DB :  Comment interpréter le titre de votre exposition à la Station culturelle de Fort – de – France, D’un songe à l’autre ?

ELD : Cette exposition comporte des portraits de personnes que j’ai rencontrées, de personnes issues de ma propre famille aussi. Ces portraits sont comme une porte ouverte vers l’intimité. Il y a pour commencer un dialogue, c’est vraiment un échange, un moment d’évocation de souvenirs, un moment de réflexion que j’essaye de traduire par la suite au sein de mes toiles. C’est pour cela que les personnages semblent très pensifs.  C’est un moment particulier, une émotion,  que j’essaye de capter, de traduire dans mes peintures. D’où le titre, D’un songe à l’autre.

Oracle 2019

 Et de manière globale, dans mon travail je m’intéresse aux connexions entre différents territoires, à l’influence que peuvent avoir des personnes ou des individus sur des territoires et des imaginaires, et vice versa, à l’influence que des imaginaires ou des territoires peuvent avoir sur des individus ou des personnes en général.

DB :  Abordez- vous le portrait de manière traditionnelle ? Est-ce que votre modèle pose ou est-ce que vous travaillez d’après photo ? Ou est-ce que vous recomposez le visage en l’imaginant à postériori ?

ELD : J’opte pour la dernière méthode. Avant de commencer à peindre, j’ai commencé par la photographie et je trouve la frontière entre la photographie et la peinture vraiment infime. Les personnes que je peins sont des personnes que j’ai rencontrées et que j’ai photographiées. Par la suite, je les ai peints sur papier. J’essaye de recomposer par rapport à ce que je vois, à la sensation et l’émotion que j’ai pu vivre avec ces personnes. Mon décor est très nuageux, vaporeux pour laisser parler l’imagination.  Il n’y a plus d’éléments narratifs, juste un visage, une présence.

DB : Comment choisissez-vous vos modèles ?

ELD : Par affinité, par ce que dégage la personnalité. C’est vraiment par rapport au feeling, à l’émotion, c’est comme une rencontre qui peut être amicale ou amoureuse que  vous essayez de retranscrire

DB : Il y a malgré tout une cohérence dans vos portraits. Une cohérence plastique en terme de chromatisme, en terme de posture du personnage. Que pouvez- vous en dire ?

ELD : J’essaie de capter ce moment, où le modèle voyage dans ses pensées. Je conserve le même format, 65×50, un petit format qui permet d’être plus connecté au modèle. J’utilise parfois de grands formats pour des scènes avec inclusion d’éléments narratifs importants pour créer une immersion.

 

La calebasse 2021

DB : Vous exposez pratiquement en même temps dans une boutique Yves Saint-Laurent à Paris.  Comment s’est organisée cette exposition ?

Boutique Yves Saint – Laurent Paris

ELD : J’ai eu une première exposition à Paris qui s’appelait Mody, celui qui vient des deux mondes à la Galerie Cécile Fakhoury, avenue Matignon et les directeurs de création de Saint-Laurent ont pu voir cette exposition.  Comme ils organisent beaucoup d’événements culturels au sein de leurs deux boutiques, rue Saint-Honoré à Paris et Los Angeles. Ils ont pu voir mon exposition à la rue Matignon. Ils ont apprécié mon travail et m’ont proposé d’exposer dans leurs deux boutiques. J’ai créé une scénographie dans  l’espace de leur boutique en instaurant un dialogue entre les différentes œuvres. A l’entrée, il y a cinq portraits au-dessus desquels j’ai créé un énorme plafonnier. A l’étage j’ai créé une sorte de rideau de dentelle pour les nombreuses fenêtres et aussi des jeux avec des miroirs pour créer des connexions entre les différentes œuvres.

Mody celui qui vient des deux mondes Galerie Fakhoury Paris

DB : Avez- vous déjà attiré l’intérêt de collectionneurs ?

ELD :  J’ai la chance de pouvoir exposer et être collectionné partout dans le monde que ce soit en Amérique, en Australie, en Afrique, en Europe.

DB : Et comment s’est passé votre contact avec votre galerie ? Avez-vous un contrat d’exclusivité ?

ELD : Ce n’est pas vraiment un contrat d’exclusivité, c’est un contrat de représentation.  Ma galerie dispose d’espaces dans trois territoires, la France, le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Je peux mener d’autres projets avec d’autres partenaires.

DB : Vous avez été invité en  résidence à Dakar, était- ce pendant la biennale ?

ELD : Oui, c’était pendant la biennale. Je me suis rendu à la biennale pour pouvoir rencontrer, les artistes, découvrir les œuvres, je devais rester deux semaines et je suis resté quatre mois. Du coup j’ai pu travailler et continuer à m’inspirer de ce que je voyais là-bas de scènes du quotidien, de scènes avec ces lumières qui dessinent l’espace. J’ai dû rentrer à cause des obligations de l’école, mais s’il n’y avait pas d’école j’y serais resté. J’ai aussi passé 4 mois en résidence en Côte d’Ivoire à Grand-Bassam, Grand-Bassam qui me rappelle beaucoup les architectures que l’on voit à Pointe-à-Pitre. J’ai eu le temps de pouvoir vraiment m’imprégner du territoire, m’imprégner de la culture, comprendre aussi certains éléments culturels qui nous lient et ce qu’ est la culture antillaise, comment l’on chante, comment on se déplace dans l’espace, comment on mange, … il y a beaucoup de connexions, de liens entre nous. A la suite, j’ai pu produire ce corpus d’œuvres avec la dentelle. Après j’ai exposé ces toiles à Paris. J’ai été invité également en résidence à Dubaï.

DB : Privilégiez-vous toujours le portrait ?

Galerie Perrotin

ELD : Non, pas spécialement. J’ai commencé par le portrait mais je réalise aussi des scènes architecturales, des scènes plus narratives. Lors de ma dernière exposition, j’ai travaillé sur la dentelle, le napperon comme on en voit beaucoup dans les foyers antillais, des chemins de table ou de la décoration de meubles.  Cette dentelle existe réellement, c’est une dentelle que ma grand-mère a commencée, que ma mère a poursuivi puis m’a transmise. C’est vraiment une dentelle qui est très grande à échelle humaine. Et pour moi elle symbolise vraiment l’héritage, la transmission, et elle tisse les liens entre différentes générations, différentes histoires, différentes personnes. Cette dentelle, j’ai voulu la montrer, la faire porter aussi dans mes portraits à mon personnage, à mon modèle… c’est comme quelque chose qu’on revêt, que l’on porte soit avec fierté ou parfois comme une sorte de fardeau.

Eloge à la mémoire 200×160

Je peins cette dentelle sur mes toiles avec du mortier que j’ai additionné avec du sable de Dakar. C’est très texturé, un peu comme de la sculpture.   Je pose ce mortier sur la toile et j’essaye de lui donner du relief.  

Eloge à la mémoire 200×160

DB : Comment vous positionnez-vous par rapport au courant du portrait, l’autoportrait qui a émergé chez les artistes africains, chez les artistes afro-américains dans les années 80 avec énormément de succès ? Comment vous vous positionnez par rapport à cette démarche ?

ELD : J’essaie de ne pas m’enfermer dans un courant ou dans un  style  de portrait. Je pense que le portrait est une façon de pouvoir se réapproprier son image, se réapproprier son histoire. Le portrait, comme je disais, c’est quelque chose de très intime et d’individuel, l’individu qui peut être quelque chose de très pluriel et très complexe. La déconstruction de l’image et la déconstruction de soi… et la reconstruction aussi c’est une démarche qui me tient à cœur et que j’essaye de mener au sein de mes expérimentations et de ma peinture. Et le portrait est l’un des moyens d’expression qui s’y prête.

DB: Comment s’est établi le premier contact avec votre galerie

ELD : Jusqu’à présent c’est beaucoup les réseaux sociaux qui m’ont permis d’avoir des opportunités à l’international. C’est comme une vitrine qui permet aux professionnels de pouvoir voir et accéder au travail, et pourquoi pas, par la suite  proposer une visite d’atelier. Et quand vous travaillez aussi avec des galeries, ça s’enchaîne vraiment, j’ai la chance que ça soit  ascensionnel, c’est-à-dire que quand vous faites un projet, après on vous en propose un autre et vous ne vous arrêtez jamais. En fait, tout dépend de vos collaborations, de vos échanges, des critiques. C’est un peu comme un transfert de notoriété, une exposition dans une institution influente, comme par exemple la galerie Perrotin où j’ai participé à une exposition collective, permet de pouvoir avoir d’autres propositions et d’avoir parfois aussi les moyens financiers ou l’espace pour pouvoir créer encore plus d’œuvres.

Galerie Perrotin

DB : Et alors maintenant, quels sont vos projets quand vous aurez quitté la Martinique ?

ELD : Humm… j’aimerais bien revenir…(rires)… Mon prochain projet, une foire à Cape Town, Il y a mon diplôme aussi. Et par rapport à mon travail, là, en ce moment j’essaye de développer un projet autour du cadre, que l’encadrement fasse partie de l’œuvre, qu’il y ait une sorte d’harmonie entre l’encadrement et l’œuvre, créer un dialogue, une narration entre cet encadrement et la peinture.

Propos recueillis par Dominique Brebion

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