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Le goût du risque dans l’œuvre de Carlos Martiel, artiste actuel cubain – 1re partie.

Sophie Ravion D’Ingianni

On appelle risque le produit d’un aléa (événement susceptible de porter atteinte aux personnes, aux biens et/ou à l’environnement) et d’un enjeu susceptible de subir des dommages et des préjudices. Un événement grave observé en un lieu désert n’est donc pas un risque important.

Un risque est la probabilité qu’une personne subisse un préjudice ou des effets nocifs pour sa santé en cas d’exposition à un danger, et c’est le cas de l’œuvre du jeune artiste cubain Carlos Martiel[1]. Cette notion peut également s’appliquer à des situations où il y a perte de biens ou d’équipement ou des effets nocifs pour l’environnement. Pour replacer cet aspect du risque dans nos sociétés actuelles, je fais référence à l’ouvrage d’Ulrich Beck, professeur de sociologie à l’université de Munich et à son ouvrage, La société du risque[2]. Car si nous ne vivons pas dans un monde plus dangereux qu’auparavant, le risque est désormais, sous la plume de l’auteur, beaucoup plus qu’une menace : il est devenu la mesure de notre action, ce qui est récurent dans chaque œuvre performative de Carlos Martiel. Ulrich Beck, analyse dans notre société contemporaine globalisée, comment à une répartition des richesses, des savoirs et des existences, a succédé une logique de la répartition des risques : contrainte dès lors de poser continuellement la question de ses propres fondements, La société du risque fait de l’avenir la question du présent.

Ainsi, l’actualité artistique internationale nous conduit à New York, au Musée Salomon R. Guggenheim, où l’artiste d’origine cubaine Carlos Martiel (né en 1989 à La Havane, vit et travaille entre New York et La Havane) expose une œuvre intitulée Monument II de 2021.

Carlos MartielMonumento II – 2021 – Performance présentée le mercredi 10 novembre 2021 au Solomon R. Guggenheim Museum de New York city.

Carlos Martiel est un artiste cubain qui crée des installations et des performances où son corps solitaire et solidaire de sa pensée subit des actes rituels, de la douleur et un stress physique extrême avec un risque certain pour sa propre personne. 

Alors que son travail socialement engagé remet en question les systèmes des violences, des déplacements et des immigrations, le corps de Carlos Martiel  sous la contrainte que lui impose l’artiste, fonctionne comme un conduit pour les histoires et les expériences vécues du corps noir. Ces projets agissent comme un commentaire sur les structures de pouvoir oppressives et racistes, l’hégémonie culturelle et la géopolitique mondiale. « Le XXe siècle a été riche en catastrophes historiques : deux guerres mondiales, Auschwitz, Nagasaki …On a toujours répondu à la souffrance, à la misère, à la violence causée par les hommes à d’autres hommes en recourant à la catégorie de « l’Autre » – les Juifs, les Noirs, les femmes, les demandeurs d’asile, les dissidents, les communistes… »[3]. Ces idées sont entièrement contenues dans l’œuvre de Carlos Martial que nous allons découvrir.

Monumento II (Monument II, 2021) est une installation corporelle in situ qui rend visible les préoccupations de l’artiste à l’égard des structures de pouvoir invisibles. Cette œuvre fait suite à Monumento I (2021), qui présentait le corps nu couvert de sang de Carlos Martiel en tant que monument temporaire évoquant les minorités historiquement discriminées, opprimées et exclues aux États-Unis. Pendant toute la durée de Monumento II, les visiteurs ont pu voir la performance sous plusieurs angles autour de la rampe ascendante du musée et aux côtés des expositions en cours.

Ainsi, l’œuvre de Carlos Martiel propose sa propre « physicalité » pour sublimer les luttes du corps noir, à l’aide de symboles réfléchissant un racisme systématisé, normalisé par l’acculturation s’utilisant lui-même comme dispositif de monstration et de canalisation. Il souligne et amplifie directement des situations sociales souvent vécues dans des moments abstraits, notamment par ceux qui ne sont pas explicitement impliqués.[4]

Le drapeau américain est un tel symbole, teinté de bleu, blanc, rouge et blanc, des mêmes couleurs que l’on retrouve sur le drapeau cubain. Le rouge pour l’artiste est la teinte du sang et devient organique et symbolique : une nouvelle affirmation pour les droits civiques au 21 me siècle. Il a été choisi aussi par l’artiste pour toutes ces histoires fragiles, mais selon Carlos Martiel il est vu en état de régénération   pour une foule de regardeurs portant le sang des afro-américains et des immigrés latinos.

Carlos Martiel, Monumento I  2021 – Performance Musée du Barrio, New York, USA.
commissariat par Rodrigo Moura, Susanna V. Temkin, et Elia Alba.

Dans cette nouvelle présentation, Carlos Martiel restera nu et menotté au sommet d’un piédestal dans la rotonde du musée Guggenheim. Évoquant une sculpture vivante, il supportera cette position fixe en silence pendant plusieurs heures comme une forme d’activisme et de résistance physique contre les abus de pouvoir qui affectent les communautés de couleur marginalisées. 

Carlos Martiel – Monumento III – Performance – 2021

Dans une autre performance, Monumento III de 2021, Carlos Martial accroche directement dans sa peau des médailles. Voilà ce qu’il nous dit : « Je mets sur ma poitrine toutes les médailles décernées par l’État cubain à mon père pour ses mérites patriotiques ».[5] Dans son parcours, il faut noter que l’artiste a assimilé l’influence du point de vue pédagogique et artistique de l’artiste cubaine Tania Bruguera[6] et sa chaire à l’I.S.A.[7] d’Art de la conduite, d’où il sort diplômé de cette expérience d’enseignement.

ll faut préciser que la vidéo « Prodigal son », performance filmée en 2010 à la House Witch de Liverpool, est la première œuvre de l’artiste cubain Carlos Martiel à entrer dans les collections publiques françaises[8].

Carlos Martiel –  Prodigal Son –  2010 -Liverpool, Uk Collection Frac Pays de la Loire.
 

Agenouillé au sol et vêtu uniquement d’un pantalon, l’artiste épingle à même sa poitrine, lentement et méthodiquement, les cinq médailles officielles qui furent décernées à son père au cours de sa carrière de policier, puis de militaire. La performance, menée à la manière d’un rituel martial, traduit un sacrifice sociétal accablant et douloureux, transformant les cicatrices qui marquent le corps en une cartographie mémorielle du triomphe de la Révolution. C’est son action qui contient la vraie bravoure, bien plus que des breloques épinglées sur un symbole du pouvoir, l’uniforme militaire servant d’enveloppe de protection, d’armure ou même parfois de leurre. Pour ce fils prodigue, la seule médaille que l’on porte avec fierté est celle qui se lit dans les meurtrissures de la chair, témoin du combat physique, métaphore de celui, quotidien, que mènent nombre d’individus à Cuba, attendant toujours que l’Etat reconnaisse leur sacrifice pour la Révolution. La population compose une société mixte dans laquelle l’héritage afro-descendant est visible partout mais où le racisme est pourtant présent, bien que le gouvernement affiche une attitude égalitaire pour prétendre que ce problème n’existe pas.

Si les œuvres de Carlos Martiel dérangent par leur violence souvent trop intense pour être supportable, c’est précisément parce qu’elles se font le miroir de nos sociétés dans leurs pires expressions. Aux sévices physiques administrés à son corps répondent ceux, sociaux, tout aussi douloureux, qu’imposent les dominants à tous ceux qui ne correspondent pas aux critères normés qu’ils ont eux-mêmes édictés. C’est cette violence invisible, un état de risques sourds, insidieux, qui se matérialisent dans le martyre performé de Carlos Martiel, si bien qu’il rend impossible nos propres stratégies d’évitement, obligeant à sortir du déni pour regarder en face la violence sociale.

Carlos Martiel met en place un art de la protestation dont l’objectif n’est autre que le repositionnement social de l’être humain. La présence récurrente du sang – son propre sang –  apparaît centrale dans son processus de création. Pour lui, « le sang a un pouvoir que les humains ne comprendront jamais pleinement et est le seul élément que les hommes n’ont pas encore remplacé par une autre substance »[9]. L’artiste fait de son corps une toile sacrificielle qui dessine un récit intérieur nourri d’histoires personnelles. «Utiliser mon sang comme matériau dévoile mes absences, mes lacunes; même s’il scelle en même temps ce qui me lie au monde, au sacré et au banal » précise-t-il.

Le rituel créé, alliant un certain goût du risque et de la douleur se lie ensemble et se mélangent dans un lien fort à travers la souffrance lui permettant d’atteindre ce qu’il décrit comme « l’épiphanie et la révélation ». Dans son approche artistique, la douleur physique et le risque sont des moyens d’atteindre le ressenti des charges sociales qui pèsent constamment sur son corps qui « a une charge, une mémoire qui, si elle se projette à partir des souvenirs personnels, n’en est pas moins universelle ».

Si certains incluent l’art de Martiel dans une histoire de l’art de la performance qui relève de l’automutilation en termes d’intention et de méthodologie, d’autres mettent l’accent sur une poétique rituelle proche des sacrifices religieux, dénonçant la violence subie par les populations non blanche.

Il affirme[10] : « J’ai compris assez tôt que ce qu’on nous présente comme « l’histoire » ou « l’actualité » a nécessairement été sélectionné parmi une quantité infinie d’informations, et que cette sélection reflète les priorités de celui qui l’a réalisée » poursuivant : « Ce fut pour moi un grand soulagement d’arriver à la conclusion qu’il est impossible d’exclure ses jugements du récit historique, car j’avais déjà décidé de ne jamais le faire. J’avais grandi dans la pauvreté, vécu une guerre, observé l’ignominie de la race humaine : je n’allais pas faire semblant d’être neutre. […] En d’autres termes, le monde avance déjà dans certaines directions — dont beaucoup sont atroces. Des enfants souffrent de la faim. On livre des guerres meurtrières. Rester neutre dans une telle situation c’est collaborer. Le mot « collaborateur » a eu une signification funeste pendant l’ère nazie, il devrait conserver ce sens ». Si l’histoire officielle reflète la pensée de ceux qui l’écrivent, alors l’engagement politique apparaît nécessaire. L’objectivité n’existe pas.

Fin de la 1re partie.


[1] Carlos Martiel est représenté en France par Maëlle Galerie, Paris

[2] Ulrich Berk, La société du risque, édit. Flammarion, France, 2003.

[3] Ulrich Berk, La société du risque, édit. Flammarion, France, 2003.P. 14.

[4] http://www.carlosmartiel.net/prodigal-son-2/  Consulté le 29 décembre 2021.

[5] Entretien avec l’artiste à Cuba.

[6] Tania Bruguera née à La Havane le 18 juin 1968, est une artiste-plasticienne cubaine qui se consacre à la performance et à l’art vidéo. Elle partage son temps entre Chicago et sa ville natale. Plusieurs de ses œuvres, dont Estadística (1996), se trouvent au Musée national des beaux-arts de Cuba.

[7] L’I.S.A. est l’Institut Supérieur d’Art de la Havane est une jeune université. Il a été fondé le 29 juillet 1976. Le lieu choisi pour placer la première pierre a été l’ancien select Country Club, un éden récréatif des plus favorisés par la fortune avant 1959. Depuis lors, l’environnement naturel stimule la création des jeunes talents qui réalisent leurs œuvres dans des installations spécialement conçues pour l’instruction et la pratique artistiques.

[8] Acquise par le Frac Pays-de-la-Loire, l’œuvre est dans les collections du Salomon R. Guggenheim Museum à New York et du Musée national des beaux-arts à La Havane. L’œuvre vidéo est tirée à cinq exemplaires + deux exemplaires d’artiste.

[9] Les phrases sont celles prononcées par Carlos Martiel lors de rencontres à Cuba avec l’artiste.

[10] Rafael Diaz-Casas, « The Performance Art of Carlos Martiel: Blood, Epiphany, Revelation », Cuban Art News, 28 avril 2013, https://cubanartnews.org/2013/04/18/the-performance-art-of-carlos-martiel-blood-epiphany-revelation/ Consulté le 29 décembre 2021.

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