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Le goût du risque dans l’œuvre de Carlos Martiel, artiste actuel cubain – (seconde partie)

Sophie Ravion D’Ingianni

Carlos Martiel dont les actions sont particulièrement provocantes en raison de la manière audacieuse dont elles compromettent la propre santé physique et mentale de l’artiste, associent des gestes d’autoflagellation et de sacrifice comme producteurs de sens. Généralement il y a un moment dans l’élaboration de l’œuvre où l’artiste perd le contrôle de son corps et de son destin futur, pour être soumis aux desseins du hasard, de l’environnement, des « autres » (comprendre collègues, inconnus, passants occasionnels). 

Pensons à une action comme Marea, de 2009, dans laquelle le créateur reste enfoui jusqu’au cou dans les sables de la plage de la capitale La Concha, pendant une marge de 2 heures, en attendant que la marée monte, mettant ainsi sa vie en danger. 

Carlos Martiel – Marea – Performance – 2009 – Plage de la capitale La Concha – Cuba

Martiel semble nous rappeler que notre rapport à la mer est marqué par le drame, la collision, la perte. Attendre l’arrivée de la mer dans un acte à caractère suicidaire ne peut qu’être associé à un discours sur l’émigration insulaire, ce qui nous paraît aujourd’hui un sujet très galvaudé, mais qui reste toujours très d’actualité, tant de vies continuent à dépendre d’elle, de la chance et de la tentative. La mer a pu décider dans ces deux heures de toute l’existence de Carlos, autant qu’elle a historiquement décidé celle de nombreux Cubains qui ont subi le déracinement. La question intéressante serait pourquoi un jeune homme qui n’a pas plus de 24 ans décide de se punir, de se livrer à une pénitence qui prétend être le résultat de la logique de l’absurde, mais qui en réalité devient une stratégie consciente de soumission, de risque, de déchirure individuelle, d’aliénation et de manque d’utopies. C’est peut-être sa façon de protester devant une société qu’il juge décadente et sordide.

Carlos Martiel – Où mes pieds n’arrivent pas – Performance – 2011 – Cuba

Une autre œuvre liée au thème migratoire est Où mes pieds n’arrivent pas (2011), dans laquelle l’interprète est soumis à l’injection d’un anesthésique qui le fera ensuite s’évanouir dans son empressement à se lancer sur un bateau. Ici, la complicité de l’infirmier dans son travail est révélatrice, de la clandestinité et de l’illégalité qu’implique l’incorporation d’une substance sédative sans consultation et autorisation médicale préalable. Cependant, il est évident que le créateur n’a pas intérêt à dénoncer une telle irresponsabilité dans l’ordre social. Je ne pense pas que ce soit son intention. Avant, il préfère approfondir la perte de contrôle individuel sur nos actions, ou la manière dont certains efforts de traduction sont entravés par la fragilité de certaines volontés franchement dérangeantes.

Corpus Christi (2009) est également au centre de ses préoccupations. Tenue à Galería Habana, dans le cadre de la Dixième Biennale de La Havane, dans cette performance Martiel apparaît nu devant le public (comme il est d’usage dans la plupart de ses actions). Avec un marqueur il trace, voire retrace les blessures existantes sur son corps, déjà cicatrisées, puis les rouvre avec une lame. Je me souviens de ce jour-là à Galería Habana, je me suis senti fortement impressionné par le courage de la proposition et par la dimension symbolique de ce sang versé par le corps de l’artiste. Les processus de cicatrisation et d’ouverture des plaies sont cycliques ; aucune fissure ou blessure n’est définitivement fermée, mais plutôt soumise aux aléas de l’histoire. Toute réhabilitation est apparente : derrière viendront de nouvelles fissures. Le Christ s’est immolé pour une humanité détériorée, démolie, criée au salut. Martiel fait de même dans un pays dans l’ombre, dans la misère, au bord de bien des abîmes.

Carlos Martiel – Corpus Christi– Performance – 2009 – Galería Habana, dans le cadre de la Dixième Biennale de La Havane – Cuba

Dans Letting go (2009), c’est un cheval qui décide de la direction à suivre, tandis que l’artiste reste allongé et immobilisé dessus, attaché avec des cordes à ses membres inférieurs et à son thorax. Penser la symbolique du « cheval » dans l’imaginaire populaire cubain, en relation avec son univers politique, impliquerait une lecture extrêmement simple et vulgaire. Je préfère penser à ces instincts animaux que nous avons tous incorporés, et à quel point nous sommes proches de ce royaume dont nous venons inévitablement, peu importe à quel point la raison et la pensée logique essaient d’affirmer notre supériorité. Cette fois les rôles habituels sont inversés : c’est l’animal qui nous subjugue dans un geste où nous sentons notre condition hégémonique minimisée face au risque de cette performance sans trajectoire précise.

Carlos Martiel – Letting go – Performance – 2009

Carlos Martiel s’inscrit dans la continuité des travaux des artistes cubaines Ana Mendieta (1948 – 1985) et de Tania Bruguera. Si la douleur et le risque dans leurs performances sont récurrents, elles n’en sont pas le centre. C’est un seuil et comme tout seuil, il sera traversé, transcendé.

Également à la Dixième Biennale et à Galería Habana, Integración (2009) a eu lieu. Performance dans laquelle l’artiste place des excréments sur ses yeux puis commence à lécher le sol de la galerie. Juste au moment où le thème de la biennale était « Intégration et résistance à l’ère du global », Martiel propose l’intégration comme obéissance, comme performance et humiliation. Dans l’énoncé de la pièce, le créateur précise : « Il suffit seulement de dégrader une visualité autrement marginalisée et d’essayer de s’intégrer dans la réalité insurmontable. Ce sont des sujets socialement marginalisés dépourvus de leur propre fierté ». Avec lequel il est évident qu’il pourrait y avoir une réflexion liée au sort de l’autre culturel(catégorie dans laquelle l’artiste se classe en trois volets : racial, géographique et socio-politique)[1]

De même, un commentaire cinglant s’impose au sein même de l’Institution-Art, notamment en ce qui concerne ses mécanismes de domination et de servilité. Glisser la langue sur le sol d’un site aussi légitimant que Galería Habana équivaut à reconnaître la persistance du carriérisme et de la flatterie comme des pratiques courantes d’insertion dans l’entourage des élus. Une stratégie efficace qui permet à ceux qui habitent la marge, de passer des fissures de la périphérie aux bénéfices du centre.

Carlos Martiel, Sagesse, 2007

En relation avec l’élément racial et l’axe de réflexion possible qui l’entoure, se situe également l’action intitulée Sagesse de 2007. Cette fois, le créateur se tient dans le jardin de l’Académie des arts plastiques de San Alejandro et, au-dessus du l’herbe, il dessine avec sa bouche – en arrachant l’herbe – un symbole qui, comme il nous le dit, « pour la tribu africaine du Mali représente la sagesse ». Proposition à forte dimension anthropologique, appréciée pour sa perspicacité. [2]

Quel lien pourrait exister entre le symbole de la cognition et la posture animale (quadrupède) dans laquelle l’artiste entreprend l’action ? Que veut nous transmettre le créateur ? Que là où l’Occident voit le primitivisme et l’animalité, l’un forme- t-il l’autre ?De savoir, non moins authentique ? Ou sommes-nous devant une métaphore du gnoséologique comme indocilité, comme intransigeance ? 

La réponse n’est pas très claire pour moi; pourtant la pièce m’intrigue, et cela suffit à me la faire aimer. 

Ce qui occupe le cœur de l’œuvre  de Carlos Martial est la révélation de la vérité, non pas au sens mystique mais au sens pratique : révéler les conflits distillés par les structures de pouvoir de la vie quotidienne, dont sont victimes des personnes trop souvent privées de parole publique. Allongé dans un bloc de glace pilé jusqu’à la limite de l’hypothermie, gisant en position fœtale, le corps recouvert de sang humain donné par des immigrants ou agenouillé remplaçant l’un des pieds d’une table sur laquelle est servie de la nourriture haïtienne préparée par un sans papier, Carlos Martiel construit une œuvre axée sur les questions sociales, culturelles et politiques complexes, qui dépasse le cadre national, que ce soit à Cuba ou aux États-Unis, pour s’engager dans une solidarité transfrontalière qui confronte les réalités des Noirs et d’autres groupes subalternes au sein du néolibéralisme mondial contemporain.

En ce sens, son œuvre est bien une œuvre de combat contre les préjugés et le rejet de l’autre, un moyen de décoloniser la pensée et de rendre visible les contradictions contemporaines. Un art de la protestation avec comme moteur le risque.

A propos de l’artiste

Né à La Havane en 1989, Carlos Martiel a étudié à l’Academia Nacional de Bellas Artes de San Alejandro à La Havane de 2005 à 2009. Ensuite il a été membre actif de la Cátedra Arte de Conducta, (Centre d’études de l’art du comportement) à La Havane durant deux années de 2008 à 2010, qui était alors crée et dirigée par l’artiste de performance cubaine Tania Bruguera), (née en 1968 à La Havane, vit et travaille entre Chicago et La Havane) qui y assure un atelier de séminaires performatifs interrogeant la manière dont l’art peut être intégré à la politique et utilisé pour transformer la société. 

Carlos Martiel a participé à de nombreuses biennales, dont la 10e Biennale de La Havane (2010) ; 6e Biennale de Liverpool (2010) ; 57e Biennale de Venise (2017) ; 14e Biennale de Cuenca, Cuenca, Équateur (2018), 14e Biennale de Sharjah, Sharjah, Émirats arabes unis (2019) ; et 4e Biennale de Vancouver (2019). Il a également largement exposé dans des lieux internationaux.

Carlos Martiel a notamment exposé à l’Academia Nacional de Bellas Artes, La Havane (2009) ; Centro de Arte Contemporáneo Wifredo Lam, La Havane (2012) ; Musée Hermann Nitsch, Naples (2013) ; Cisneros Fontanals Art Foundation, Miami (2014); Fondation Bruce High Quality, Brooklyn (2015) ; Padiglione d’Arte Contemporanea, Milan (2016) ; Musée d’art latino-américain, Long Beach (2018) ; Lux Art Institute, Encinitas (2020); El Museo del Barrio, New York (2021); et le Leslie-Lohman Museum of Art, New York (2021). Il vit et travaille entre La Havane et Brooklyn.


[1] Rafael Diaz-Casas, « The Performance Art of Carlos Martiel: Blood, Epiphany, Revelation », Cuban Art Newshttps://cubanartnews.org/2013/04/18/the-performance-art-of-carlos-martiel-blood-epiphany-revelation/ Consulté le 30 décembre 2021.

[2] Voir Marelys Valencia, « Carlos Martiel and the Transnational Politics of the Black Body », Parse journal, 10, printemps 2020, The University of Gothenburg & Platform for Artistic Research.

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