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Rencontres photographiques de Guyane

ESTELLE LECAILLE

Dans le cadre des Rencontres Photographique de Guyane qui se sont déroulées en novembre 2021 dans plusieurs villes de Guyane sur le thème Juste à côté de nous, l’Amazonie ? l’association la Tête dans les images a mené en partenariat avec la Station culturelle en Martinique un projet regroupant plusieurs photographes invités en résidences croisées en 2020 et 2021 entre Guyane, Guadeloupe et Martinique: Nicolas Derné, Anaïs C. et Gerno Odang et ce, afin de renforcer les liens tant géographiques, sous-marins,  symboliques, historiques que culturels avec les Antilles françaises dans un territoire dont l’économie est encore très tournée vers la métropole.

Nicolas Derné, La Nature a Horreur du Vide, 2021
Vues d’exposition Maison de l’architecture, Cayenne, Guyane

Nicolas Derné, La Nature a Horreur du Vide, 2021
Vues d’exposition Maison de l’architecture, Cayenne, Guyane

Menant une recherche qu’on pourrait qualifier d’ethnofiction[1] sur les carbets[2] en Guyane, le photographe martiniquais Nicolas Derné est parti à la découverte de lieux qui représentent à la fois des jalons dans la forêt amazonienne en servant de points de chute mais également des lieux d’extraction et d’auto-isolement du monde. En effet, le photographe mêle allègrement, dans un travail photographique particulièrement poreux à son époque, la fiction à des images oscillant entre documentaire et pur esthétisme, présentant ainsi les carbets tantôt comme l’antre où trouver refuge et tantôt comme de fragiles constructions humaines incapables de défier Mère Nature. En intitulant son exposition La Nature a horreur du vide, il nous rappelle que depuis l’Antiquité, l’esprit humain a toujours manifesté un vertige instinctif face au vide : cette notion d’horror vacui développée par Aristote signifie que la nature évite le vide et cherche à le remplir de n’importe quelle façon. Dans l’exposition à la Maison de l’Architecture à Cayenne, le visiteur était ainsi happé par des photographies de carbets totalement engloutis par la forêt. Vidées de toute présence humaine, ces images nous emportent dans un récit fictionnel : on prend la route avec lui à travers la forêt amazonienne dense, imposante et d’une éclatante beauté verdoyante jusqu’à découvrir des carbets, des petits bouts d’architecture, vestiges d’une présence humaine depuis longtemps tombés en désuétude face à une nature (bien trop) luxuriante. On ressent physiquement la pleine puissance de cet environnement auquel nul ne peut échapper et ces images nous mettent en perspective face à celle-ci : où et comment prendre place, où se trouve l’équilibre et la juste harmonie ? Une fois que nous sommes absorbé.es par cette force quasi surnaturelle, Nicolas Derné nous montre le chemin vers ce qui pourrait être l’aboutissement d’un parcours, un effacement lent et progressif des images à la mesure de l’effacement rétinien, des images résiduelles et de la disparition de tout être vivant, le tout mis en scène à l’aide de bougies plantées dans des bouteilles qui confère une ambiance très solennelle et empreinte d’un certain mysticisme, et qui sont non sans rappeller la série Chasing Shadows du photographe sud-africain Santu Mofokeng dans laquelle il interroge la notion de paysage elle-même , voire également les questionnements des photographies du coréen Bae Bien-U sur la recherche d’harmonie entre l’homme et la nature.

Nicolas Derné, La Nature a Horreur du Vide, 2021
Vues d’exposition Maison de l’architecture, Cayenne, Guyane

Nicolas Derné, La Nature a Horreur du Vide, 2021
Vues d’exposition Maison de l’architecture, Cayenne, Guyane

On pourrait aussi y lire une métaphore de la déforestation massive en Amazonie qui à terme menace toute l’humanité mais également de ces périodes successives de confinement qui ont isolé les humains et détruit les liens sociaux. Enfin, notre propre vulnérabilité et notre disparition progressive sont également évoquées dans ces images de paysage et de carbets évanescents : une belle métaphore entre la fragilité du support photographique et le souvenir « substitut de la vie ». L’art reste pour le photographe cet espace de liberté et d’esthétique pur où infini et multitude de la forêt peuvent se mêler aux rêveries personnelles et intimes.

Je ne puis transformer la Photo qu’en déchet : ou le tiroir ou la corbeille. Non seulement elle a communément le sort du papier (périssable), mais, même si elle est fixée sur des supports plus durs, elle n’en est pas moins mortelle : comme un organisme vivant, elle naît à même les grains d’argent qui germent, elle s’épanouit un moment, puis vieillit. Attaquée par la  lumière, l’humidité, elle pâlit, s’exténue, disparaît ; il n’y a plus qu’à la jeter. Les anciennes sociétés s’arrangeaient pour que le souvenir, substitut de la vie, fût éternel et qu’au moins la chose qui disait la Mort fût elle-même immortelle : c’était le Monument.[3]

Anaïs C Appartenance 2021 Vues d’exposition Ecomusée de Regina Guyane

Quant à la photographe guadeloupéenne Anaïs C., elle nous convie dans un autre type de voyage : avec Appartenance, la photographe a en effet résidé à Régina en Guyane durant cinq semaines, une ville nichée au cœur de la forêt amazonienne le long du fleuve Approuague et qui recèle de nombreuses traditions qui tombent peu à peu dans l’oubli : une ville aux airs de Far West où l’on est accueilli par des chiens errants, des maisons en pans de bois traditionnelles héritées du siècle passé et une langueur et une quiétude envoûtante. Anaïs C. a été prise dans cette atmosphère si particulière qui émane de Régina et ses portraits des habitants et de leur environnement immédiat en dégagent une forte nostalgie. Son exposition propose aux visiteurs de recréer un lien avec notre terre nourricière, placée ça et là au sein de son installation. Cette terre qui nous nourrit est présentée comme un mets offert aux visiteurs et en appelle à la géophagie : en effet, certaines femmes enceintes ou non se nourrissent littéralement de terre pour ses propriétés nutritives[4].

Anaïs C Appartenance 2021 Vues d’exposition Ecomusée de Regina Guyane
Anaïs C Appartenance 2021 Vues d’exposition Ecomusée de Regina Guyane
Anaïs C Appartenance 2021 Vues d’exposition Ecomusée de Regina Guyane

Cette communion avec la terre nourricière, l’artiste Ana Mendieta l’a également explorée dans ses séries photographiques Silueta où elle essaye de retrouver le lien avec son île Cuba de laquelle elle a été arrachée adolescente, par des gestes artistiques rituels qui confrontent paysage et corps féminin. À travers mes sculptures terre / corps, je ne fais plus qu’un avec la terre… je deviens une extension de la nature et la nature devient une extension de mon corps. Dans la série de Nyaba Léon Ouedraogo Les Fantômes du fleuve Congo, on retrouve aussi des rituels qui permettent à l’artiste de mieux exprimer sa vision et d’asseoir sa voix. Ainsi Appartenance propose des photographies qui permettent de cadrer un environnement tellement particulier qu’il peut en être déstabilisant pour un étranger: à la fois très rigoureuses et symétriques dans leur composition mais aussi empreintes d’une certaine nostalgie, ces images sont présentées encadrées, eux-même suspendus dans un cadre. Le système d’accrochage choisi par l’artiste au delà des contraintes techniques du lieu nous amène sur un chemin bien jalonné par l’artiste. Enfin, cette série, dans son esthétisme formel, en appelle au travail de la photographe Nadia Huggins qui fusionne les pratiques et qui fait la part belle aux quatre éléments pour explorer l’appartenance aux paysages caribéens, notamment dans sa série Bush.

Gerno Odang, Les libres enfants, 2021
Vues d’exposition, 32 bis, Cayenne, Guyane




Gerno Odang,Les libres enfants, 2021
Vues d’exposition,32 bis, Cayenne, Guyane


Gerno Odang,Les libres enfants, 2021
Vues d’exposition,32 bis, Cayenne, Guyane

Gerno Odang,Les libres enfants, 2021
Vues d’exposition,32 bis, Cayenne, Guyane

Avec son projet Les libres enfants, Gerno Odang, un photographe descendant de noirs marrons du Suriname basé à Cayenne, est quant à lui parti en résidence à la Maison Rousse de Fond Saint-Denis en Martinique dans l’idée de lier les différentes histoires des marronnages. A priori disparates, de multiples propositions photographiques se conjuguent sous nos yeux dans son travail : des traces d’anciens esclaves martiniquais, celles d’activistes contemporain.es décoloniaux comme Alexane Ozier-Lafontaine, ceux des paysages marqués par le marronnage mais aussi de sa propre histoire. On ressent dans ses photographies un besoin pressant de s’ancrer dans ces multiples langages tel un passeur d’histoires. En revendiquant et défendant le nègre marron « le seul vrai héros populaire des Antilles » selon Edouard Glissant, Gerno Odang prend une place symbolique dans la lignée de ses ancêtres. C’est d’ailleurs en connexion avec eux et avec les esprits des nègres marrons qu’il a réalisé ce travail photographique dans des lieux encore aujourd’hui habités par leur force et leur charisme. Ainsi trônent dans l’exposition des conques de lambi que l’on retrouve aussi en écho dans les photographies, ces conques ont été utilisées dans les Caraïbes comme moyen de communication par les esclaves et servaient à annoncer des grands événements rituels dans une végétation accidentée et touffue. Les présenter en Guyane, c’est créer un lien entre les différents marronnages et en faire une histoire commune. Elles sont aussi un appel aux luttes que ce soit celles du passé contre les maîtres que celles du présent contre un système colonial qui continue de perdurer. Mais Gerno Odang nous lie aussi à l’Afrique où sont nés ses ancêtres. Arrachés à leur terre natale, les croyances spirituelles et les rythmes leur ont servi de boussole. Dans La Lézarde d’Edouard Glissant[5], papa Longoué est un quimboiseur qui à la fin de sa vie, retourne symboliquement et spirituellement vers la terre ancestrale: il voit « une forêt immense, dans un lointain pays » où « il chantait et dansait au rythme du tam-tam, il vivait libre, dans la faim et la chaleur ». « Papa Longoué était emporté […] il y avait une odeur de mer pourrie, un grand indistinct roulis tourmentait le corps […] et papa Longoué était dans ce nouveau pays, avec la poignante nostalgie ; maintenant, il voyait distinctement son grand-père, un vieil esclave marqué de fers […] et toute la tradition de la famille, la fuite dans les grands bois, le commerce des esprits »……Comme la photographe afro-américaine Desiree Courtney Morris qui pratique une photographie réparatrice des traumatismes du passé en se photographiant dans les champs de canne à sucre de Floride où la diaspora antillaise anglophone a été exploitée massivement depuis les années 50 ou l’artiste guyanaise Tabita Rezaire qui pratique un art de la guérison, Gerno Odang se veut un guérisseur et un éveilleur de consciences en connexion avec ses ancêtres et de leurs luttes pour acquérir leur liberté.

A noter en écho aux Rencontres Photographiques, se tient une exposition conjointe de Nicolas Derné et Gerno Odang, Territoire Infini, du 15 décembre 2021 au 03 février 2022 à la Station Culturelle à Fort de France.

Vues d’exposition Territoire Infini, Nicolas Derné et Gerno Odang,2021
La Station culturelle à Fort – de – France
Vues d’exposition Territoire Infini, Nicolas Derné et Gerno Odang,2021
La Station culturelle à Fort – de – France
Vues d’exposition Territoire Infini, Nicolas Derné et Gerno Odang,2021
La Station Culturelle à Fort – de – France
Vues d’exposition Territoire Infini, Nicolas Derné et Gerno Odang,2021
La Station Culturelle à Fort – de – France
Vues d’exposition Territoire Infini, Nicolas Derné et Gerno Odang, 2021
La Station Culturelle à Fort-de-France

ESTELLE LECAILLE


[1]L’ethnofiction est un terme emprunté à Jean Rouch pour qualifier un travail artistique qui oscille entre fiction et documentaire et repris notamment pat la troupe de théâtre colombienne Mapa Theatro à propos de leur création La Lune est en Amazonie ?

[2]     Un type d’habitat traditionnel améridien qui sert d’abri temporaire ou de lieu d’habitation

[3]    In Roland Barthes, La Chambre Claire, pp 145-146, Cahiers du Cinéma Gallimard Seuil,1980

[4]La géophagie est l’acte de manger de la terre

[5]La Lézarde, Edouard Gllissant, éd. Du Seuil, 1958

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