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Erró : citation ou remix ?

Les oeuvres d’Erró, présentées actuellement à la Fondation Clément dans le cadre de l’exposition de la collection Renault aident à mieux définir les différentes appropriations plastiques de chef-d’oeuvres de l’histoire de l’art : citation, remix, remake, détournement.

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La réappropriation d’œuvres antérieures comme démarche artistique existe depuis longtemps. Les artistes instaurent des liens de connivence, une certaine dialectique entre leurs œuvres et celles du passé, par la copie, l’appropriation, l’emprunt, la citation, le détournement, la parodie, le remix, le remake. Comment les distinguer ?

L’emprunt en esthétique est ce qu’un artiste va puiser, prélever, prendre dans une œuvre antérieure afin de l’incorporer dans sa propre pratique. Si la source n’est pas citée volontairement l’emprunt se fait plagiat, si c’est involontaire cela s’apparente alors à une réminiscence. Le véritable emprunt est donc conscient et exposé comme tel, il se revendique comme un hommage. La femme à la perle de Jean Baptiste Corot est une transposition toute personnelle de La Joconde. On a pris autrefois pour une perle la petite feuille qui se détache sur le front de la jeune fille. Le titre évoque également  le portrait d’une autre jeune femme, celui de Jan Vermeer. Le bœuf écorché de Chaïm Soutine est inspiré du Bœuf écorché de Rembrandt dont il reprend le titre.

En littérature, une citation est un extrait court emprunté à un auteur qui vient expliquer, illustrer, conforter.

Dans une œuvre plastique, c’est une référence directe à une œuvre connue à laquelle on emprunte des éléments thématiques ou plastiques. Ainsi Cindy Sherman propose une interprétation photographique du jeune Bacchus malade du Caravage.

Le détournement, inspiré de Marcel Duchamp mais promu par les Situationnistes, éloigne le fragment cité de son contexte original,  souvent pour exercer une critique irrévérencieuse. Duchamp s’empare de la Joconde en 1919 pour en faire le célèbre LHOOQ. Il ne s’agit pas  de transformer une tradition picturale mais bien détourner une œuvre avec humour et dérision. LHOOQ de Marcel Duchamp est une version impertinente de La Joconde comme Perspective : Portrait de Madame Récamier est un détournement du portait de David, le Portrait du Pape innocent X de Bacon du tableau de Velasquez ou les Mona Lisa en beurre de cacahuète et confiture de Vik Muniz de l’œuvre de Léonard de Vinci.

En 2006, Paul Ardenne  théorise une subtile différence entre le remake et le remix. Le remake, c’est la réactivation de l’œuvre originale hors de son contexte temporel initial, donc déplacée dans le temps. Le remix, c’est une reprise de l’œuvre originale à des fins de ré-exploitation.

 Le remix est une nouvelle forme d’expression intrinsèquement combinatoire, devenue fréquente dès la fin du XXeme siècle. C’est la reprise et ré-exploitation d’une oeuvre originale qui appartient quelquefois au passé, sa réactivation et sa reconfiguration  dans le présent. Certes l’emprunt et la référence ont toujours existé mais le remake, le recyclage, la parodie sont particulièrement caractéristiques de l’art contemporain

Remix et remake sont proches. Tous deux consistent à copier un original. Mais la différence réside dans l’intentionnalité : Le remake réactive une œuvre originale et conserve sa dimension symbolique alors que Le remix évacue la dimension symbolique  et ré-exploite l’œuvre.

The big one world  de Bruno Peinado est un exemple éclairant de remix et permet de bien saisir la différence entre la citation et le remix, tout comme la double interprétation d’une photographie de guerre de Robert Capa. La sculpture est un remake car elle conserve la dimension symbolique de la photographie alors que le bonhomme en légo de Marcos Vilarino,  un remix ré- exploite l’œuvre en y ajoutant une dimension critique.

Manet, par exemple,  s’est inspiré  d’œuvres antérieures qu’il a transformées: Le déjeuner sur l’herbe (1862) trouve son origine dans les œuvres de Raphaël et Giorgione.  L’Olympia (1863) de La Vénus d’Urbino du Titien. Le balcon (1868) des Majas au balcon de Goya.

Ce qui intéressait Manet,  précurseur de la peinture moderne, c’était la transformation des procédés picturaux académiques. Il révisa la perspective, le modelé, le contraste du clair/obscur, pour transformer des thèmes classiques en œuvres modernes.

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Les avant-gardes du début du vingtième siècle  vont, à leur tour, prendre des distances par rapport à lui et vont, davantage encore, ouvrir la porte de la citation aux connotations ludiques, voire franchement parodiques, en une attitude qui englobe hommage et dérision. De grands chef-d’œuvres comme Olympia ou le Déjeuner sur l’herbe de Manet connaissent des remix  en série, chaque version revisitée insufflant un nouveau glissement de sens. Ainsi la parodie  de Larry Rivers (I like Olympia in Black Face– 1970) est un bon exemple de remix. C’est une critique des stéréotypes utilisés pour  la représentation des noirs dans l’art occidental ainsi qu’une critique du contexte américain de l’époque comme le montre l’inversion systématique du noir et du blanc. Cependant le titre I like Olympia semble limiter la portée contestatrice puisque l’artiste emploie le pronom de la première personne, Je, et le verbe to like = J’apprécie, j’aime …  L’inversion Noir/blanc prive d’ailleurs  le chat de sa dimension subversive alors que la subversion de Larry Rivers réside dans cette inversion même. Larry Rivers confère une nouvelle signification à l’œuvre qui n’apparaissait pas dans l’œuvre de Manet.

Cette critique de la représentation des noirs dans l’art occidental on la retrouve dans les interprétations d’Olympia de Thierry Tian Sio Po et Oneika Russel alors que d’autres artistes entraînent l’œuvre vers d’autres significations.

Picasso lui aussi largement puisé dans le répertoire du passé En 1955, Les femmes d’Alger de Delacroix lui inspirent quinze toiles et en 1957, il peint et dessine une cinquantaine de Ménines, explorant chaque facette, prolongeant le questionnement de Vélasquez sur le thème du peintre et son œuvre. Ce qu’il cherche, c’est à partir de ces œuvres  aller encore plus loin, dire autre chose avec ses moyens propres.

A son tour Picasso sera abondamment repris, cité, pastiché, par toute la génération d’après-guerre,

Si les artistes désacralisent ainsi une œuvre unique et canonisée, c’est  au profit de l’échange, du dialogue par delà les siècles, avec ceux qui les ont créées. C’est une méditation sur leur propre activité, une réflexion sur la nature même de l’art.

Alors Erró, citation ou remix ?

Dans les œuvres exposées actuellement à la Fondation Clément, Erró conjugue deux mondes très éloignés, celui de l’automobile et celui de l’histoire de l’art. Il associe des images publicitaires de voitures Renault et des  fragments de chef – œuvres de l’histoire de l’art.

A l’origine de cette pratique, pourquoi ne pas évoquer le goût d’Erró pour les images découpées dans des magazines qu’il insère dans des collages. Pour lui, créer à partir de ces éléments préexistants est  aussi valable que les peindre au pinceau. Erró utilise ensuite ces collages, projetés à l’épiscope sur la toile, pour réaliser ses huiles sur toile.  De plus, la Régie Renault avait convié les artistes à créer des œuvres au sein de l’usine et à partir de matériaux qui s’y trouvent.  Sur ce point la démarche plastique d’ Erró et le projet artistique de Renault se rejoignent.

Les quatre  huiles sur toile intègrent à des intérieurs de voitures Renault des citations d’œuvres de Gauguin- Nevermore, d’Antoine Wiertz- la Belle Rosine, d’Ingres – le Songe d’Ossian et du dyptique de Melun.

Le Diptyque de Melun est un tableau votif peint vers 1452-1458, par Jean Fouquet, pour Etienne Chevalier,  trésorier du roi de France Charles VII. Il était  autrefois conservé à la collégiale de Notre – Dame de Melun  et mais il est aujourd’hui dispersé.

Le tableau était composé de deux panneaux, formant un diptyque, se refermant sur eux-mêmes. Le volet de droite représente une Vierge à l’enfant allaitante entourée d’anges, tandis que le volet de gauche représente le donateur présenté par Saint – Etienne, son saint patron.

A trois reprises,  c’est une femme qui est associée à la voiture. Les fragments empruntés sont fidèlement reproduits  sans modification et insérés dans un nouveau contexte avec qui il partage des parentés de formes ou de couleurs. C’est sans doute le choc des univers très différents qui intéresse l’artiste, tout comme dans cette  citation scrupuleuse d’un retable de 1435, associé à un blindé échappé d’un BD entré en coalition avec une jeep militaire. Vous notez l’opposition dans la construction, horizontalité de la scène de descente de la croix  et diagonale pour la scène de guerre.   Erró confronte en les juxtaposant  une image populaire et une œuvre de l’histoire de l’art  pour créer un choc visuel accentué par  les couleurs vives et contrastées empruntées aux  comics. Ces peintures semblent s’apparenter davantage à la citation qu’au remix car les fragments replacés dans un nouveau contexte restent fidèles.

Dominique Brebion

Pour découvrir des remix de la Caraïbe

https://aica-sc.net/2016/05/14/remix-en-caraibe-2016/

https://aica-sc.net/2012/12/02/remix-en-caraibe-3/

https://aica-sc.net/2012/12/18/remix-en-caraibe-episode2/

https://aica-sc.net/2012/12/27/remix-3/

https://aica-sc.net/2016/05/13/remix-in-the-caribbean-2016/

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