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Du néon dans l’art

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Sous le charme archaïsant d’une tournure latine en guise de titre, voilà un inventaire succinct de l’usage dans l’art  d’un matériau très contemporain: le néon. L’installation du jeune plasticien chinois, He An, composée d’enseignes lumineuses récupérées dans sa ville natale et  présentée actuellement à la Fondation  Clément dans le cadre de l’exposition de la  Collection Renault n’est – elle pas une invitation à parcourir l’histoire de l’insertion du néon dans l’art ?

En 2012, La Maison Rouge initiée par le collectionneur Antoine de Galbert avait d’ailleurs réalisé une rétrospective d’œuvres intégrant le néon pour  célébrer le centenaire de cette invention. Inventé en 1910 par le chimiste Georges Claude, le néon est un tube contenant du gaz qui se colore au contact de l’électricité.  Cette lampe électrique émet une lumière teintée grâce au gaz rare qu’elle contient. La lampe tire son nom du gaz « néon » utilisé : ce dernier une fois au contact de l’électricité, colore la lumière en rouge orangé. Par abus de langage, on appelle « néon » toutes les lampes de ce type, alors que pour obtenir d’autres couleurs, il faut utiliser des gaz différents : l’argon donne du bleu, l’hélium du jaune. Le premier néon publicitaire géant est ainsi installé en 1912 sur les Champs Elysées.

Les premiers artistes à utiliser le néon dans leurs œuvres sont Gyula Kosice et Lucio Fontana. Gyula Kosice,  sculpteur argentin, plasticien et poète d’origine tchécoslovaque est  l’une des figures les plus importantes de l’art cinétique et des créations plastiques lumineuses.   En 1946, Gyula Kosice crée  le Grupo Madi.   Il prône la liberté d’inventer des formes nouvelles, mobiles et ludiques, qui modifient le rapport de l’oeuvre au mur et engagent une communication directe avec l’environnement, l’architecture et  le spectateur.  Il est l’un des précurseurs de l’art abstrait,  non-figuratif en Amérique latine et  de l’usage du néon comme le démontre sa série d’  Estructura lumínica Madí .

 En 1951, pour la IXe Triennale de Milan, Lucio Fontana  réalise  Luce spaziale , une structure monumentale de cent trente mètres en néon blanc, qui propose une réflexion sur l’espace, caractéristique récurrente du travail de Fontana.

Dès 1962, l’artiste Pop, Martial Raysse découvre les possibilités qu’offre le néon : « Le néon c’est la couleur vivante, une couleur par-delà la couleur… avec le néon, vous pouvez projeter l’idée de couleur en mouvement, c’est-à-dire un mouvement de la sensibilité sans agitation ». Il souligne au néon certains éléments de ses portraits colorés.

De très nombreux plasticiens créent des oeuvres à partir de néons : Jean-Michel Alberola, Martial Raysse, François Morellet, Claude Lévêque, Pierre Huygue, Pierre Bismuth, Daniel Buren, Dan Flavin, Bruce Nauman, Joseph Kosuth, Tracy Emin, Cerith Wyn Evans, Jeff Koons, Alfredo Jaar, Mario Merz, Carsten Höller. Plusieurs mouvements artistiques  l’intègrent dans leur démarche, du Pop Art à l’Arte Povera, des minimalistes aux conceptuels. Désormais au lieu de reproduire la lumière avec des pinceaux comme Le Caravage,  Veermer, De la Tour ou les impressionnistes, les plasticiens contemporains  l’intègrent directement  dans leurs installations.

Néon, abstraction et espaces publics

Certaines œuvres sont abstraites et minimalistes comme celles de Dan Flavin. Dan Flavin réalise en 1961 ses premiers Icons, tableaux bordés de tubes fluorescents, avant d’expérimenter plus avant les effets de la lumière colorée et de ses mélanges. Il utilise le tube fluorescent pour la première fois en 1963 dans Monument dédiée à Tatline.  Ces premières œuvres sont en effet dédicacées à d’illustres plasticiens, Brancusi ou Tatline.

Buren et Morellet travaillent aussi dans une dimension abstraite et créent des œuvres dans l’espace public. Buren crée « Les anneaux », de larges cercles colorés installés sur les quais de Nantes.  Morellet ourle les structures architecturales de néons clignotants programmés par ordinateur

Néon et langage

D’autres œuvres sont liées au langage,  soit en lettres majuscules soit en lettres cursives. Elles diffusent – ou pas – des messages philosophiques, poétiques, absurdes ou politiques. Picasso, photographié par Gjon Mili en 1949, alors qu’il pratiquait le  light painting avec une lampe de poche n’annonçait – il pas la fascination à venir pour l’écriture lumineuse ?

 En 1968, le plasticien italien, Mario Merz,  écrit en lettres blanches de néon une citation politique du Général Vo Nguyen Giap sur une œuvre circulaire de sacs en plastique remplis d’argile posés sur une structure métallique. C’est L’igloo de Giap : « Se il nemico si concentra perde terreno, se si disperde perde forza »/ « Si l’ennemi concentre ses forces, il perd du terrain. S’il les éparpille il perd de la force. » 

 Giap est un général vietnamien, stratège autodidacte qui a triomphé des français à Dien Bien Phu. L’inscription de cette formule s’appuie sur la forme symbolique de la spirale, figure dynamique qui résout le dilemme entre la force et l’expansion exprimé par le général vietnamien. Mais la spirale se construit aussi grâce à la suite logarithmique de Fibonacci, où chaque nombre est la somme des deux précédents et où le rapport de deux termes consécutifs tend vers le nombre d’or. Par cette figure géométrique qu’est la spirale, l’art, la vie et la stratégie de résistance du général Giap sont posés en adéquation.

Merz, lié au mouvement de l’Arte povera, crée ses premiers igloos, formes organiques par excellence, dès   1968.  Il utilise des matériaux pauvres et informes comme la glaise. Le néon est un matériau plus technique mais à la différence des nombreux plasticiens qui travaillent le néon, Mario Merz refuse la séduction de la couleur qui pourrait détourner de son propos contestataire.

Les installations lumineuses de Bruce Nauman cherchent à immerger le spectateur dans une expérience sensorielle forte. Ses éléments linguistiques en lettres lumineuses ont un impact psychologique parfois angoissant en raison de l’association des mots et du clignotement hypnotique, rythmé et alterné des néons. Elles perturbent les habitudes de perception des spectateurs. Ainsi Human Desire exprime alternativement les besoins humains selon Nauman. Il pratique l’ironie et les jeux de mots en écrivant en 1972 Run  from fear, fun for rear. L’inversion des  lettres R et F modifie le sens de l’expression.  Ces deux phrases écrites en néons jaunes et verts sont une contrepèterie énigmatique.

Dans les années 2000, la création de messages en lettres lumineuses colorées se développe encore davantage.

L’artiste conceptuel Joseph Kosuth  affectionne les tautologies et fabrique en 1965 un néon de quatre lettres formant le mot NEON, l’oeuvre est intitulée Neon. Ou bien il  aligne les expressions et répète les mêmes phrases en différentes couleurs : modus operandi, self described and self defined, No one could see it (Personne peut le voir) ou I’am only explaining language, I’m not explaining anything (J’explique le langage, je n’explique rien).  A la biennale de Venise 2007, il a couvert les murs de l’église de l’Isola di San Lazzaro degli Armeni de néons jaunes formant des phrases en lettres cursives.

En 2006 Cerith Wyn Evans  expose un palindrome, une couronne de néon épelant en lettres blanches In Girum Imus Nocte et Consumimur Igni/Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu. La phrase peut se lire de gauche à droite ou de droite à gauche. Cerith Wyn Evans dispose ses lettres en cercle suspendu au plafond et peu importe alors le sens de lecture.  Le spectateur peut expérimenter lui-même cette lecture en tous sens .

Avec Jean-Michel Alberola et son message,  Rien, on abandonne les capitales pour les cursives et cette œuvre  en  forme de crâne propose une  version contemporaine de la Vanité.

Les injonctions en néon coloré du  plasticien Claude Lévèque  semblent tracées à la main d’une écriture tremblotante Rêvez, Irréel.  Regarde les rire  aux couleurs du drapeau français, est imaginée en 2015, année marquée par les attentats en France.

Tracey Emin se démarque en reproduisant en néons sa propre écriture. Ses messages ne sont ni politiques, ni philosophiques mais expriment ses propres sentiments, des déclarations intimes et étranges : Tu as oublié d’embrasser mon âme ( 2007).

Des artistes de la sphère caribéenne et africaine créent aussi des messages en lettres lumineuses comme par exemple Pascale Marthine Tayou ( Cameroun) lors d’une résidence à Cuba,  Valérie Oka ( Côte d’Ivoire),  Jérémie Paul ( Guadeloupe).

L’artiste camerounais Pascale Marthine Tayou, invité à exposer à Cuba par la Galerie Continua exprime ici sa relation particulière avec l’île de la Caraïbe. Le travail de Oka mélange divers médiums et disciplines artistiques. Ses performances, installations, dessins, peintures et sculptures explorent les principes fondamentaux des relations humaines : intimité sexuelle et affective, désirs, violences.

Les messages en tubes fluorescents ont un double impact. Il y a, en effet, d’un côté le sens véhiculé par le contenu et, de l’autre, l’impact purement visuel.

Néon et figures

Mais avec ce matériau flexible, on peut dessiner, écrire, réaliser toutes sortes de motifs ce dont ne se privent pas certains plasticiens comme Martial Raysse, Alain Sechas ou encore Bethan Huws qui propose un remix humoristique du porte – bouteille de Marcel Duchamp et aussi  Bruce Nauman, entre humour et provocation ou Li Songsong avec son tank lumineux.

Toutes ces références permettent de mettre en perspective et d’apprécier plus finement  l’œuvre d’ He An construites à partir d’enseignes lumineuses cassées dérobées dans sa ville natale.

 He An, artiste conceptuel chinois est né en 1972, après la Révolution Culturelle. Les sculptures en néon ou en Led d’ He An sont composées de caractères dérobés aux enseignes lumineuses de sa ville natale, Wuhan. A l’aide de ces idéogrammes récupérés, souvent abîmés par le temps et les intempéries, l’artiste reconstitue les noms de personnes qui lui sont chères. On retrouve par exemple celui de son père, ou le nom d’une actrice érotique japonaise, héroïne illicite de sa jeunesse dont les vidéos prohibées circulaient sous le manteau en Chine. L’œuvre exposée à la Fondation Clément pourrait se traduire par «  Oui, c’est toujours non »

Le travail d’ He An, autobiographique et obsessionnel, nous propose une approche à la fois intime et subversive de la société chinoise contemporaine.

La lumière, autrement

Mais d’autres artistes travaillent autrement avec la lumière. Carlos Cruz –Diez, dès 1965, immerge le public dans des environnements colorés, les Chromosaturations, pour une expérience sensorielle inédite.

James Turrell, l’un des rares artistes à utiliser la lumière comme médium exclusif, mène depuis le début des années 1960 une réflexion sur la transformation de l’espace. La plupart de ses œuvres reposent sur la sensation d’espace infini procurée par une lumière diffuse, qui noie les contours, les formes et jusqu’aux angles des volumes construits. Le spectateur se retrouve littéralement « immergé » dans une lumière saturée de couleurs, dont la gamme chromatique va du violet au rouge le plus vif.

Olafur Eliasson a présenté une série d’installations lumineuses et monumentales à la fondation Louis Vuitton en 2014. Le spectateur passe de pièces-miroirs en sculptures lumineuses qui jouent avec sa perception. Le regard troublé, le corps en suspens, le visiteur perd ses repères et ne les retrouve qu’en sortant de la fondation, comblé d’un bonheur nouveau, celui d’avoir été au centre d’une expérience sensorielle inédite.

On pourrait évoquer aussi Le Light Field de Walter  de Maria ou les rope- lights d’Ernest Breleur.

Néon et contestation 

Pour clore momentanément ce relevé partiel d’une pratique contemporaine bien présente dans le paysage artistique, voilà la création lumineuse, peut – être la plus récente, présentée à la toute dernière foire d’art Basel Miami en ce début décembre 2018. Son auteur est un artiste  majeur de l’ère contemporaine qui a vécu dix années à la Martinique, Alfredo Jaar. Scolarisé à l’école primaire de Plateau Fofo puis au Lycée Schoelcher, il répète fréquemment qu’il reste très marqué par la pensée d’Aimé Césaire. Sa récente création  vient faire écho à son animation informatique lumineuse, A logo for America,  visible sur un panneau géant de Times Square en 1987 : deux affichages apparaissaient alternativement : This is not America, entouré d’une carte des Etats- Unis et America dont une lettre reprenait la forme du continent. Cette œuvre dénonçait le fait que le mot Amérique est systématiquement appliqué à tort à une seule partie du continent. Intitulée This not America, la version  d’Art Basel 2018 reprend l’animation lumineuse de la pièce de 1987. Pour son incarnation à Miami, l’œuvre d’Alfredo Jaar a été installée sur un bateau autrefois utilisé pour faire la publicité des clubs et des bars de South Beach. Il navigue le long des rives huit heures par jour. C’est la première fois que cette œuvre est montrée aux Etats – unis depuis l’élection de Trump. L’artiste affirme  qu’elle a acquis un nouveau sens à la lumière de la crise internationale des réfugiés et des actions monstrueuses du  gouvernement américain à l’égard des immigrés.

Le néon est bel et bien devenu aujourd‘hui un matériau de l’art au même titre que la gouache, le carton ou la toile.

Dominique Brebion

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Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Néon et art contemporain en Caraïbe | Aica Caraïbe du Sud - 13 janvier 2019

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