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Les corps intranquilles

Sayuri Guzman

 

Pour clore très momentanément cet inépuisable  chapitre sur les femmes radicales et engagées, deux axes, après les premiers déjà traités, https://aica-sc.net/2017/01/11/radicales-engagees-ou-embarquees/    et   https://aica-sc.net/2017/09/25/femmes-artistes-et-deconstruction-critique-de-lesclavage/     peuvent être retenus : exhiber sa féminité pour la revendiquer d’une part et d’autre part, dénoncer – protester. Ces artistes revendiquent  l’émancipation féminine, militent contre les stéréotypes sexistes et une conception minorante de la féminité, luttent contre les violences faites aux femmes. Certaines d’entre elles font du sexe féminin un objet de représentation.

Exhiber et revendiquer sa féminité

Les organes génitaux de la femme figurent dans les œuvres Judy Chicago, Carolee Shneemann, Valérie Oka sous la forme d’empreintes, de moulages, de sculptures.

Dans la première partie de cet inventaire non exhaustif sur les femmes radicales et engagées, The Dinner party de Judy Chicago a déjà été évoqué. The Dinner Party (1974-1979) est une installation que l’artiste féministe américaine Judy Chicago a réalisée dans le but de « mettre fin au cycle continuel d’omissions par lequel les femmes sont absentes des archives de l’Histoire ». The Dinner Party est une installation composée d’une table triangulaire d’environ 15 m de côté. Chaque place de la table comporte un chemin de table brodé du nom d’une femme célèbre ainsi que des images ou des symboles qui lui sont liées, une serviette, des ustensiles de cuisine, un verre ou un gobelet et une assiette. Beaucoup d’entre elles portent un relief en forme de papillon, ou de fleur, symbolisant une vulve.

 Les noms de 999 femmes mythiques et historiques sont associés aux couverts des   39 convives.

On retrouve ce dispositif de la table dressée dans l’installation – performance de Valérie Oka, En sa présence (2015). Mais le dîner est terminé et ce sont les reliefs d’un moment de dialogue qui subsistent sur la table. L’artiste investit en effet l’espace d’exposition comme un lieu d’échange et invite le public à s’asseoir autour de la table pour discuter et participer à la déconstruction des stéréotypes sur la femme noire. Sur la nappe, parmi des tasses de café, des assiettes, quelques phrases manuscrites, le croquis d’un corps féminin où la vulve est représentée par une tâche rouge.

Les vulva prints de Carolee Schneemann ( 1987) appartiennent également à cette catégorie d’oeuvres où les organes génitaux de la femme sont représentés, exhibés.

Carolee Schneemann Vulva print n°4

D’autres artistes, Carolee Scneeman, Valie Export, Deborah De Robertis choisissent d’exposer leur féminité dans des  performances, utilisant leurs corps comme matériaux, même si leurs actions peuvent sembler quelquefois à la limite de l’insoutenable.

Une extrême audace caractérise les performances de Valie Export, qu’il s’agisse de Tapp und Tast Kino (1968) où elle offre ses seins au toucher du public masculin au travers d’une boîte qui les rend invisibles ou bien  d’ Aus der Mappe Der Hundigkeit (1968), lorsqu’elle promène Peter Weibel en laisse dans le centre-ville de Vienne. Dans les années 1960-1970, renonçant aux musées et aux galeries, trop conservateurs pour ses propositions expérimentales, Valie Export  a choisi l’espace public,  les rues pour ses performances. Ainsi lors d’Aktionhose : Genital Panik ( 1969) , elle entre dans un cinéma pornographique et circule entre les spectateurs, le sexe découvert   par un jean très échancré et une mitraillette   à la main. D’objet elle devient sujet, s’inscrivant contre les représentations traditionnellement avilissantes du regard masculin désirant.

D’autres  artistes femmes se réapproprient  le motif de la vulve,   le remettant parfois en perspective dans l’histoire de l’art comme Deborah de Robertis en 2014. L’artiste luxembourgeoise Deborah de Robertis a présenté une performance, intitulée Miroir de l’origine.  La plasticienne, dans une robe dorée,  s’est assise au sol, dos à la célèbre toile de Courbet accrochée au Musée d’Orsay, avant de dévoiler entièrement son sexe. La direction du musée a appelé la police. Deborah De Robertis a été placée en garde à vue mais le procureur de la République a classé l’affaire sans suite et a ordonné un simple rappel à la loi.

Carolee Schneemann, plasticienne  américaine  a beaucoup travaillé avec le corps, autour de la sexualité  et du genre . En août 1975, Schneemann réalise la performance Interior Scroll dans le cadre de l’exposition Women Here and Now. Elle se met en scène juchée sur une table, totalement nue, et propose une lecture de son propre ouvrage, Cezanne, She Was A Great Painter. Le point culminant de la performance la voit dérouler un rouleau de papier logé dans son vagin, lisant le texte qui y est inscrit.

Ces œuvres quelquefois provocatrices s’inscrivent dans une démarche féministe développée dès la décennie soixante – dix par des pionnières comme Judy Chicago, Carollee Schneemann, Valie Export, réactualisée aujourd’hui par des artistes comme Valérie Oka, Deborah de Robertis. Toutes appellent à une déconstruction des stéréotypes sexistes.

Le tabou des menstruations

Quelques artistes femmes radicales  s’attaquent au tabou des menstruations Susan Dayal ,  Kiki Smith, Jen Lewis, Marianne Rosenstiehl, Poppy Jackson et les évoquent  à travers la peinture comme Susan Dayal ( Trinidad – 2002 ) ou au moyen de sculptures-installations comme The Train de Kiki Smith (1996) , de la photographie et de la performance comme  Poppy Jackson.  Elles veulent se réapproprier ce thème tabou, absent de l’art.

Joana  Vasconcelos (Portugal)  aborde indirectement ce sujet avec The Bride ( 2001-2005)  , un lustre gigantesque en tampons hygiéniques. Elle s’approprie et  décontextualise  les objets du quotidien  pour offrir une vision critique de la société contemporaine, particulièrement sur la question du statut de la femme.

Maternité

La maternité est également présente dans des œuvres contemporaines. Notamment dans une œuvre de jeunesse de Raquel Païewonsky (République dominicaine) et des photo-performances plus récentes de Kelly Sinnapah Mary ( Hotmilk 2016) https://aica-sc.net/2017/01/02/hotmilk-de-kelly-sinnapah-mary/

Dénoncer/Protester

Kelly Sinnapah Mary vit et travaille en Guadeloupe. Ses installations, ses mises en scène photographiques, ses vidéos, ses dessins, ses collages témoignent de son regard critique sur l’oppression des minorités et tout particulièrement sur l’assujettissement des femmes. A travers les œuvres réunies sous le titre Vagina, elle dénonce les violences  dont les femmes sont victimes, et parmi celles – ci, elle stigmatise  un fait – divers, le viol collectif et le meurtre d’une jeune indienne dans un bus. Le  16 décembre 2012 , dans un autobus de New Delhi , six hommes ont violé et violenté Jyoti Singh.

Dans Cahier d’un non- retour au pays natal, elle dénonce la difficulté d’intégration des travailleurs indiens dans la société caribéenne. Engagés pour le travail du sucre après l’abolition de l’esclavage, ils ont été longtemps marginalisés.

https://aica-sc.net/2013/09/22/lartiste-un-etre-politique-en-eveil/

https://aica-sc.net/2017/05/02/loeil-du-lezard-kelly-sinnapah-mary/

If we must die d’Ebony G. Patterson présente deux installations de l’artiste d’origine jamaïcaine – le projet Out of 72 et des sélections de Invisible Presence: Bling Memories –exposées en vis-à-vis ensemble pour la première fois au SACD Museum of art de Georgie (USA) en 2016/2017. La performance 9 of 219 a été produite pour la première fois à Alice Yard, Port of Spain, Trinidad, en 2011 puis à  la Monique Meloche Gallery à Chicago. La procession des  neuf cercueils décorés d’une profusion de dentelles, de papier peint fleuri, de fleurs artificielles évoquait  la tradition jamaïcaine des  bling funerals décrite par Annie Paul dans un article de Small Axe, numéro 23 :  No Grave Cannot Hold My Body Down : Rituals of death and burial in postcolonial Jamaïca. Mais cette action performative stigmatisait  surtout le taux élevé de criminalité de Trinidad et la facilité avec laquelle on oublie ces morts. Out of 72, mise en scène pour une unique soirée à University Close, témoignait du massacre de 73 civils perpétré au cours de la traque d’un gangster en Mai 2010. Soixante – treize civils, soixante – douze hommes et une femme avaient été tués. Des  années plus tard, leurs noms n’ont  pas encore été révélés. Qui étaient – ils ?  Les soixante treize fanions, chacun portant au centre la photographie d’un visage dissimulé par un bandana et agrémenté à la manière de l’artiste,  de plumes, de perles, de napperons de dentelles, de sequins, de couleurs clinquantes, suspendus sur une corde à linge  témoignent de la tuerie de Tivoli.

Ebony G. Patterson If we must die SACD Museum 2016-2017

A l’occasion du dixième anniversaire  de la Sam Fox School of Design and Visual arts et du Mildred  Lane  Kemper Art Museum , Ebony G . Patterson, connue pour ses installations et assemblages   qui questionnent l’identité, le genre, la race en relation avec la culture populaire et le milieu du dance – hall jamaïcain,  a utilisé pour la première fois de son itinéraire artistique la nourriture comme matériau plastique.  Ebony a en effet proposé au public de partager un énorme gâteau  dont le superbe décor évoquait ses installations et tapisseries. Mais, à y regarder de plus près, cette séduisante pièce montée dissimulait un secret macabre. En effet, les fleurs en sucre étaient modelées sur des espèces vénéneuses et ensevelies sous des boisseaux de fusils – jouets. Plus encore,  cette pâtisserie de taille humaine une fois découpée révélait un intérieur rouge sang. Cet étrange mélange de beauté et de danger, d’innocence et de violence, volontairement provocant, voulait attirer l’attention, au cœur d’un moment convivial et festif, sur la perversité de la tradition des armes dans la culture américaine et de la violence qu’elle engendre.

https://aica-sc.net/2016/09/12/une-part-de-gateau/

 Sayuri Guzman  est une jeune performeuse extrêmement active de République dominicaine. Pour dénoncer le racisme qui sévit en République Dominicaine, les cheveux de huit dominicains et de huit haïtiens ont été tressés. C‘est une réflexion sur la réalité de deux pays réunis sur une seule île. Dans son travail, Sayuri Guzman  questionne la société et laisse chacun  répondre de manière personnelle.

Plasticienne, performeuse et vidéaste, Tania Bruguera naît en 1968 à Cuba. Son oeuvre hétéroclite ausculte les rapports entre pouvoir et domination. Elle utilise le corps comme support et véhicule de son discours artistique et politique.

Tania Bruguera  est internationalement reconnue pour son travail autour des relations entre art,vie et politique et sur l’interaction avec le public au travers de performances. Connue pour ses performances aux accents politico-sociaux, l’artiste cubaine Tania Bruguera cherche à mettre en place un « art utile, c’est-à-dire non pas une représentation de la réalité, mais un processus générateur de réalité, un système opérateur ayant un impact direct sur la vie des gens ». Arte de Conducta

Je suis une artiste dite visuelle, et chaque fois un peu plus dans mon travail, l’invisible prend le dessus sur le visible.

Cela ne m’intéresse pas de seulement créer, ce qui m’intéresse, c’est une expérience.  Lorsque quelqu’un ne voit pas, il a plus de potentiel, j’ai envie de diminuer l’impact du visuel, pour augmenter les autres aspects qui ne sont pas seulement sensoriels « .

La conducta  est la manière dont la société se régule, la seule chose vécue par tous. Elle parle de  » arte de conducta « .

Cet inventaire non exhaustif présente des pistes de recherche et ouvre des perspectives pour  un travail plus approfondi sur ce thème qui sera certainement développé ultérieurement sur ce blog.

Ces quelques exemples démontrent que le corps est le support privilégié de la création, le vecteur du message : Corps représenté, Corps exhibé, Corps mis en scène, Corps malmené.

 

Dominique Brebion

Pour voir le diaporama, cliquez une seule fois  sur la première image pour l’agrandir

 

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