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Antilles, je me souviens ou la Caraïbe dans l’oeuvre d’Hervé Télémaque

L’exposition « Hervé Télémaque » la Fondation Clément ( 23 janvier au 17 avril 2016) est accompagnée d’un programme de conférences, d’activités familiales, d’ateliers pédagogiques  et de visites gratuites.

Vous trouverez sur le blog de l’Aica Caraïbe du Sud des notes de  présentation de certaines de ces conférences.

 

Antilles, « je me souviens  »

ou la Caraïbe dans l’oeuvre d’Hervé Télémaque

Dominique Brebion

 14 Février 2016

C’est le titre d’un tableau d’Hervé Télémaque, Antilles je me souviens, qui a inspiré le thème de cette rencontre .  En effet, il s’agit de retrouver des réminiscences caribéennes dans l’œuvre de Télémaque, dans les titres, les références picturales, les références historiques, l’évocation de croyances ou d’objets du culte vaudou, les paysages, les silhouettes humaines ou animales, les problématiques post coloniales, l’évocation de  faits d’actualité.

 

Dimension internationale et ancrage dans le pays natal

Lorsque l’on pense à Hervé Télémaque, on envisage d’emblée un artiste international bien plus qu’un artiste haïtien. On le situe  dans la mouvance surréaliste  mais on l’associe aussi au Pop art  et enfin, on le sait acteur actif de la Figuration critique, théorisée par Gérard Gassiot –Talabot en 1964.

 Plusieurs galeries parisiennes et internationales (Galerie Adrien Maeght, Galerie Louis Carré, Galerie Jacqueline Moussion entre autres) ont exposé ses périodes successives.

Il a participé à la Documenta 3 en 1964, à la Documenta 4 en 1968 ainsi qu’à la Biennale de Venise en 1968 et 1972

Ses œuvres ont été accrochées aux cimaises de la FIAC en 1982, 1985,1992, 1996, 2003 et 2007, y compris sur deux stands voisins en 1996 avec les galeries Marwan Hoss et Louis Carré. A cette occasion, la couverture de Beaux-arts Magazine lui a été  consacrée comme plus récemment la couverture du N° 62 d’Art Absolument ou celle d’Artpress en mars 1965.

Son tableau, One of the Marines over our Antilles a paru à la Une des quotidiens de 1965,  de l’Humanité au Figaro.

Ses œuvres figurent dans d’importantes collections publiques : le Fonds National d’Art Contemporain , huit Fonds régionaux d’art contemporain , vingt-six musées français dont le Centre Pompidou et le musée d’art moderne de la ville de Paris, dix – neuf musées étrangers dont le MOMA de New- York.

Il a conçu en outre une bonne quinzaine d’œuvres monumentales pour l’espace public .

Vingt – six ouvrages retracent et analysent son parcours ainsi que six recherches universitaires, quatorze films, trente- huit catalogues d’exposition ….

 Bien souvent la stature internationale d’Hervé Télémaque éclipse en partie sa relation étroite avec la Caraïbe. Né en Haïti, il poursuit ses études à New- York avant de s’installer à Paris mais conserve des liens étroits avec son île natale et la Caraïbe.

Programme de l'Ecole régionale d'arts visuels de Martinique: intervention d'Hervé Télémaque sur la clôture martiniquaise

Programme de l’Ecole régionale d’arts visuels de Martinique: intervention d’Hervé Télémaque sur la clôture martiniquaise

Hervé Télemaque a d’ailleurs exposé en Martinique, en Haïti et à Cuba. En 1985, à la Mairie de Fort – de – France, à la II Biennale de La Havane en 1986,  à l’Institut français de Port au Prince en 1994, à l’Institut régional des arts visuels de Fort – de – France en 1994  et le voici en 2016 à la Fondation Clément.

Hervé Télémaque le souligne lui-même, son œuvre est imprégnée par son pays natal et par la Caraïbe.

 « Tout ce que je fais ou dis contient la composante suivante : fils d’esclave, né dans la Caraïbe » (1)

«  Ma peinture est enracinée dans ma vie, dans des anecdotes, des petits incidents que j’ai vécus » (2)

«  Tous mes tableaux sortent de l’autobiographie… Je pars de l’autobiographie pour aller vers le neutre » (3)

La Caraïbe et Haïti sont donc très présentes dans l’œuvre de Télémaque.

«  Haïti est pour moi la référence… ma peinture dévoile le fantasme d’une terre – mère, nourricière et protectrice, idéalisée mais bien présente dans mes visions multiples de la baie de Port – au – Prince, de la végétation luxuriante, du rappel de mon premier âge si protégé. Ce contenu primitif et émotionnellement intense a toujours nourri ma peinture…(4)

« Les références coloniales se succèdent dans mes œuvres mêlées, çà et là, à la beauté moite des paysages et de la mer » …(4)

L’oeuvre Confidence bien qu’elle ne participe pas de la thématique Présence de la Caraïbe dans l’œuvre de Télémaque est un bon exemple de la manière dont l’autobiographie s’insère subtilement dans la peinture de Télémaque. Ce combine-painting, qui associe peinture et objets réels (escabeau, trapèze, marteau) fait allusion à un épisode de la jeunesse du peintre. Champion junior de sport,  il a dû renoncer à la compétition et à la pratique sportive à la suite d’un accident de santé. Vous voyez représentée dans ce tableau la ceinture herniaire qu’il a dû porter ainsi que les mots 13 ans Etre trapéziste, le verbe être étant rayé d’un trait. Enfin un véritable escabeau symbolise l’ascension difficile vers un vrai  trapèze,  désormais interdit.

 

La Caraïbe dans le titre des œuvres

Les allusions à la Caraïbe  sont fréquentes dans l’œuvre de Télémaque dans le titre de certaines peintures : La Mère patrie (1981), Ravine (1995), Caraïbe I, la ville des nègres, baie, Fonds des nègres (1993), Mornes III (1995), L’île aux nègres (1993), Antilles, je me souviens (1982), Clôture Martiniquaise (1988  ), Port – au – Prince, la rose (1987), Chauve-souris IV et la Gonâve (1994), Le silence veille à Saint – Marc (1975), Port – au – prince n°2 (1987).

 

Références picturales à la Caraïbe

Différentes Tableaux de Télémaque font directement référence à des peintres haïtiens, notamment deux d’entre eux, cependant diamétralement opposés pour ce qui concerne leur style.

A partir d’Enguerrand Gourgue (1960) fait allusion à un peintre haïtien dont la toile La Table magique a été exposée en 1948 au MOMA avant d’entrer dans la collection du musée. Il avait alors dix – huit ans. Télémaque le considérait comme le seul peintre haïtien authentiquement surréaliste même s’il a été aussi formé au Centre d’art de Dewitt Peters, lieu d’émergence de l’art naïf Haïtien.

Deux autres tableaux des années 2000  saluent le  célèbre peintre naïf Hector Hyppolite et évoquent le rêve d’Hyppolite d’un retour à l’Afrique. Hyppolite  était, dit – on,  un hougan, un prêtre vaudou.  Le voyage d’Hector Hyppolite en Afrique N°2 est une version revisitée d’un tableau du maître de l’art naïf haïtien. C’est une œuvre de la collection du musée haïtien du Collège Saint – Pierre, Femme Assise (1947-1948),   aux couleurs dominantes bleu et rouge rosé,  proches des couleurs du drapeau haïtien.

Le voyage d'Hector Hyppolite N°1 Acrylique sur toile 2000 161,5 x 243 cm Collection Musée d'art moderne de la ville de Paris

Le voyage d’Hector Hyppolite N°1
Acrylique sur toile
2000
161,5 x 243 cm
Collection Musée d’art moderne de la ville de Paris

C’est la croyance dans un retour à l’Afrique après la mort  que représente Le voyage d’Hector Hyppolite n° 1 (2000), directement inspirée par le tableau d’Hector Hyppolite, Papa Loco ( 1945). La moitié inférieure de la peinture montre Le Baron samedi avec son haut de forme et sa redingote dans la partie centrale droite du tableau et sur la gauche la dépouille mortuaire ainsi que  trois croix noires. Dans la partie supérieure, tous les noms des dictateurs africains sont inscrits sur un tableau noir pour souligner les similitudes (misère et dictature) entre ces deux pays. Pour les Haïtiens, le retour mythique en Afrique est une utopie que dénonce avec ironie Hervé Télémaque. « J’ai fait d’Hector Hyppolite, le zombie qui va voyager en Afrique. Mon tableau est une petite leçon sur tableau noir « , dit – il   (5).

 

Références historiques à la Caraïbe

Descendant d’esclaves noirs, Toussaint Louverture  joue un rôle historique de premier plan en tant que chef de la Révolution Haïtienne (1791-1802) et devient une des grandes figures des mouvements anticolonialiste, abolitionniste et d’émancipation des Noirs.

Toussaint Louverture à New York 1960 Huile sur toile 176,9 x 195 cm Dole, musée des Beaux-Arts Acquis en 1988

Toussaint Louverture à New York
1960
Huile sur toile
176,9 x 195 cm
Dole, musée des Beaux-Arts
Acquis en 1988

Télémaque lui consacre la peinture, Toussaint Louverture à New – York (1960) mais le profil du héros haïtien apparaît dans d’autres œuvres comme Voir ELLE (1964).

Son profil rappelle l’œuvre de Jacob Lawrence.  Jacob Lawurence est un peintre afro américain (1917- 2000). Ce dernier veut raconter en peinture l’histoire des noirs américains par chapitres comme dans un livre. Le premier de ses cycles, en 1937, est consacré à la vie de Toussaint Louverture, qui fit la révolution à Haïti et fonda la première république noire. Pour le concevoir, Lawrence commence par des recherches documentaires en bibliothèque.

Peintre d’histoire, il veut connaître celle-ci avant de la projeter dans des scènes tantôt narratives, tantôt allégoriques. Il peint également la vie quotidienne à Harlem en 1938. C’est le premier peintre afro – américain célébré de son vivant.

 

Allusions aux croyances ou aux  objets du culte vaudou

Outre les voyages d’Hector Hyppolite en Afrique, certains titres sont des allusions directes à certaines croyances haïtiennes. Ainsi, Le guérisseur (1992), La séancière (1996), Baron Samedi ou encore Port au Prince, le fils prodigue (1970).

Et si l’on considère la toile Port – au – Prince, le fils prodigue (1970), que voit – on au premier coup d’œil ?

Au centre, un avion, un cocotier, un phylactère. Ce tableau  reproduit en partie une page déchirée de bande dessinée que Télémaque aurait trouvée par hasard dans la rue et  à partir de laquelle il a imaginé et construit sa toile dont le titre biblique évoque le retour du fils à la maison, sans doute en relation avec le contenu de la bulle : Port – au-Prince, Mesdames et messieurs, attachez vos ceintures. L’artiste exprime – t- il ici son propre désir de rentrer dans son île natale ?

Cependant il a détourné cette image proche d’une publicité d’agence de voyage par l’adjonction d’éléments insolites dans le contexte comme la canne et  le sifflet.

La peinture se présente comme une image bi dimensionnelle, sans profondeur et sans perspective.  Il n’y a ni modelé, ni clair-obscur mais une multiplication de plages de couleur où le gris domine. Le rendu est froid et les objets semblent projetés en avant vers le regardeur.

A gauche un bananier

Vers la droite, une canne blanche

Et tout en bas de la toile, un sifflet et des pointillés semblables à du morse

Mais ce sur quoi je souhaite appeler votre attention, c’est la végétation sombre et menaçante sur la droite qui semble habitée par des démons du vaudou haïtien : « Tout le monde est focalisé sur le feuillage de bananier au premier plan et sur l’inscription tirée d’un comics, le fameux « Attachez vos ceintures! ». Personne ne remarque que la composition est peuplée de figures de Bakas, ces petits démons criminels vaudous. Le paysage idyllique de carte postale s’anime de visions mortuaires. La baie de Port-au-Prince, au loin… logique! Mais en réalité, Hervé Télémaque a changé le paysage du comics qui l’a inspiré. Contrairement à Roy Lichtenstein qui recopiait scrupuleusement le motif d’origine, l’artiste a peint un petit paysage à droite le long de la rive, des mornes haïtiens tout droit sortis de son imagination. » commente Alexia Guggemos (6)

Sifflet, canne et démons grimaçants viennent troubler cette ambiance de vacances.

Que signifie la canne pour Hervé Télémaque ?

La canne est une figure récurrente dans l’œuvre de Télémaque. D’abord objet, cassée et prise dans un filet (Territoire 1968), floquée c’est-à-dire recouverte de poudre textile pulvérisée (Retraite  1968) ou habillée de feutrine (En faisceau 1968), elle passe en peinture avec la série Passage en 1970. Elle ressurgit en 1991 avec Lame de fond – la chambre noire mais aussi dans Vent vert et Import – Export.  Dans Port – au – prince, le fils prodigue, elle a une portée inquiétante. S’agit – il d’une canne d’aveugle qui évoquerait la clairvoyance impossible et renverrait à la Parabole des aveugles de Bruegel ou s’agit – il de la canne du Baron Samedi, esprit de la mort et de la résurrection ?

Pour Renaud Faroux,  c’est un message aux touristes qui vont atterrir à Port – au – Prince  mais qui ne sauront regarder  ce qui est essentiel.

La canne, c’est aussi pour le peintre un objet qui lui permet d’aborder une problématique purement plastique : Comment traiter un volume en à – plat.

Parmi les objets du culte vaudou, on remarque,  outre la canne du baron Samedi, le paquet congo, l’asson comme dans Le miroir précoce et Chorus

«  La religion vaudou si puissante, cette croyance populaire, qui est l’âme du peuple haïtien, sa vraie foi et sa seule ressource spirituelle a laissé des traces dans mon iconographie  où de nombreux objets à caractère sacré peuvent être répertoriés : cruche, sacoche en fer, archets, canne du Baron Samedi, hochet et asson » …(4)

Les toiles de Télémaque sont jalonnées de références au culte vaudou :

Par exemple, objet vodou essentiel, le « paquet congo » incarne les esprits protecteurs de son possesseur. Tout sanctuaire possède des talismans de ce genre fabriqués en grand secret. C’est en général une calebasse  ou une sacoche de toile ou de soie, de la forme d’un oignon ou d’une fiasque de vin.  Des perles, des paillettes, des fragments de miroir, des rubans, des plumes décorent l’objet. Le paquet congo ,  dit aussi « paquett » est utilisé dans les cérémonies vaudou, Ces talismans se fabriquent au cours d’une cérémonie – « le marré paquett »- qui se déroule à la pleine lune sous l’invocation des loas (esprits) petro. Les cordelettes qui recouvrent les paquets d’un réseau serré sont obligatoirement noués sept ou neuf fois. Quant au contenu, la chair d’un « coq frisé » écrasée dans un mortier avec ses plumes est mélangée à des substances d’origine végétale..

L’asson, ou hochet rituel, sert à appeler les lwa, les esprits. La calebasse séchée et vidée est recouverte d’un réseau de perles de porcelaine dont le nombre et la couleur varient selon les lwa « maîtres du houmfo » (temple). Des vertèbres de couleuvre alternent avec ces perles. Les asson sont généralement munis d’une clochette que le prêtre fait retentir durant la cérémonie. Avant d’être utilisés dans le culte, ces hochets doivent être consacrés par un baptême. La personne qui prend le grade de houngan ou de mambo est couchée avec son asson auprès d’elle.

Les collections rattachées au vodou d’Haïti restent très peu nombreuses au musée du quai Branly (moins d’une centaine de pièces). Aussi, Hervé Télémaque a – t – il offert au Musée deux objets de sa collection personnelle acquis autrefois au petit musée d’Ethnologie de Port-au-Prince.

La cloche semble aussi un leitmotive de la peinture de Télémaque : Vue (1998), Miroir Précoce (1974), A saint – Marc , Le silence veille à Saint – Marc (1975), L’étoile proche

 Cette incursion dans les traces du culte vaudou présentes dans l’œuvre de Télémaque conduit à évoquer également l’usage du marc de café, clin d’œil à la fois à ses origines haïtiennes et au cubisme. En effet le marc de café est traditionnellement   utilisé pour tracer les vèvès du culte vaudou mais il s’agit aussi d’une denrée coloniale. L’emploi du marc de café comme médium est attesté dès 1963 sur la surface de la toile Ciel de lit n°2 et réapparaît en 1991 sur des volumes, la série Coco-fesse. «  Cela est issu du cubisme analytique,  précise Télémaque, qui est pour moi un des sommets de l’art moderne avec de nouveaux matériaux utilisés perfidement dans la peinture »(7). Matière granuleuse comme le flocage, le marc de café invite à une perception tactile et capte la lumière.

 

L’objet dans l’œuvre d’Hervé Télémaque

L’évocation des objets du culte vaudou entraîne  un commentaire plus général sur le traitement des objets dans la peinture de Télémaque.

Les objets peints par Télémaque sont souvent des objets utiles, manufacturés, des objets du quotidien qui ne cherchent pas à exercer une séduction particulière. Il y les objets du déplacement et des voyages : voile, avion, barque, tente… il y en a de plutôt statiques : maison, escargot… il y a des objets du monde occidental : poids, coffre – fort et des objets que l’artiste relie davantage à son pays natal : hamac, fronde, arc… Il y a des objets obsessionnels et fétiches : slip, canne, chaussure. Il y a aussi des objets du sacré haïtien : cruche, hochet, asson. Hervé Télémaque aime particulièrement ce qu’il appelle les objets paradoxaux, c’est-à-dire ceux qui contiennent leur propre contraire.  Par exemple, la cloche, c’est  à la fois le calme provincial et le réveil des consciences… Le sifflet, c’est à la fois l’avertissement policier et le plaisir de la fête… La gaine, c’est la valorisation érotique des formes féminines mais,  dans le  même temps, elle complique l’accès à ces formes qu’elle rend plus désirables.

Toutes sortes d’objets habitent les toiles de Télémaque. Ce qui inscrit sa démarche dans les problématiques modernes et contemporaines de l’objet. Quelles sont donc ces problématiques ?

Le cubisme représentait l’objet sous ses multiples facettes. L’objet est représenté. C’est une image. Le cubisme analytique, première période du cubisme, est un courant artistique de la peinture exploré notamment par Braque et Picasso au début du Vingtième siècle . Les artistes détruisent la notion d’espace régie par le point de vue unique et proposent une vision fragmentée et simultanée  de l’objet sous toutes ses faces. Or, cette abolition de l’espace classique pose un problème de lisibilité des toiles.

Les surréalistes détournent les objets pour créer de l’insolite. L’objet n’est plus représenté mais réellement présent. Avec le Surréalisme  apparaît une nouvelle conception de l’image et, partant, de l’objet. Le mouvement surréaliste entend redéfinir le rapport au réel. Il s’agit bien en effet de contester la perception usuelle que nous avons des choses et de casser dans nos rapports avec elles la primauté de l’usage pour exploiter leur vie secrète dans notre imagination, nos rêves ou nos fantasmes. Les surréalistes arrachent ainsi les objets à leur vocation utilitaire

Marcel Duchamp élève l’objet banal, usuel, industriel au rang d’objet d’art. En 1917 à New York, Marcel Duchamp présente un urinoir au comité d’accrochage du Salon des artistes indépendants. Présenté à plat, signé sous le pseudonyme de R. Mutt et titré Fountain, l’objet postule au statut d’œuvre d’art. La proposition divise le comité, qui décide de ne pas l’exposer mais  Fountain passe à la postérité, officialisant l’invention du readymade, innovation radicale qui instaure un art de l’idée. L’œuvre conservée dans les collections du Musée est une réédition de l’original perdu, produite en 1964 sous la supervision de Duchamp.

Le Pop art introduit dans l’art des objets tirés du quotidien, des médias et de la publicité.Le mouvement artistique pop art a été créé au début des années 1950 à Londres. Il prend son inspiration dans la société de consommation, Les artistes utilisent ainsi les images qui les entourent ; elles proviennent aussi bien du cinéma, de la publicité, de la presse que de la bande dessinée. Comme chez Marcel Duchamp, l’intention est aussi de désacraliser l’œuvre d’art. C’est donc un art populaire (popular art) qui est issu de la société de consommation.

Le nouveau réalisme recycle l’objet. Il  lui offre une seconde vie en introduisant l’objet quotidien dans l’ œuvre d’art et en instaurant un nouveau  rapport à l’objet. Le mouvement   préconise l’utilisation d’objets prélevés dans la réalité de son  temps, à l’image des ready-made de Marcel Duchamp. Ces conceptions s’incarnent souvent dans un art de l’assemblage et de l’accumulation d’éléments empruntés à la réalité quotidienne.

Télémaque dépayse l’objet. Le peintre privilégie la simplification, la géométrie et fait la guerre au pittoresque, au détail inutile. Les objets stylisés sont représentés à – plat, sans trompe l’œil. Télémaque veut épuiser la forme et la pousser à l’extrême.  Chaque image est inséparable des autres et s’inscrit dans un réseau métaphorique qui fait sens.

Sur la surface de la toile, la  constellation d’objets ne livre pas immédiatement son secret. Cette dernière demeure énigmatique et ambigüe. Décrypter l’œuvre n’est pas aisé. Son  exploration est lente  car le spectateur doit en élaborer lui-même la signification. A celui qui regarde de relier mentalement les éléments comme il le pressent : « C’est toujours ainsi chez Télémaque : un tableau où lui- même a mis beaucoup ne se donne pas simplement à son tour. Chacun doit y mettre du sien » dit Serge Fauchereau .

Mais «  Ma peinture n’est pas un simple rébus » insiste Télémaque. Chaque image est inséparable des autres  et  l’ensemble forme des réseaux métaphoriques. Les objets s’assemblent  selon soit une logique thématique ou  une logique d’usage, soit  par associations verbales ou flashs mémoriels. Chez Télémaque, il y a, en outre,  des associations d’objets à des souvenirs personnels. Il suspend le sens habituel, littéral des objets pour en créer de nouveaux en fonction de leur  association.

 «  Le but recherché est de secouer le regardeur » dit Télémaque (9)

 

Présence de la Caraïbe à travers  des paysages ou des silhouettes humaines ou animales

On retrouve aussi la Caraïbe dans des paysages, des reliefs  ou des silhouettes :

     -la végétation, bananier et cocotier in Objets usuels pour Vincent Van Gogh (1970)

Objets usuels pour Vincent Van Gogh (1970), La Mère Patrie(1981) et Port – au – Prince, le fils prodigue, La Cicatrice mais aussi Eh ne dites pas tout l’or du monde(1970), des reliefs, Mornes (1995), Ravine (1995), Caraïbe I et II (1993)

 

Objets usuels, pour Vincent van Gogh 1970 Huile sur toile 120,5 x 180,4 x 6 cm Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne Acquis en 1972

Objets usuels, pour Vincent van Gogh
1970
Huile sur toile
120,5 x 180,4 x 6 cm
Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art
moderne
Acquis en 1972

           -des silhouettes, Marchandes (2001-2002 ) ou Infirmière de couleur (2011)

«  Mes Marchandes,  marchande de fruits ou de légumes transportant son panier sur le sommet de sa tête montrent l’état du monde visible, avec ce détail qui m’intéresse spécialement, le très beau geste du coude. C’est un signe qu’on peut dire « engagé » de l’état du monde et de sa misère, signe universel qu’on observe aussi bien en Afrique, en Amérique ou en Asie » (10)

  -l’anolis : La pantoufle de Braque, l’anolis d’Elodie, le vagin de… (1973)

 -l’âne: Le peintre explique que le premier âne qu’il a peint lui a été inspiré par une carte postale que lui a envoyée un ami. On y voyait un bât en bois, une selle sommaire qui va conduire l’artiste à l’importante série des Selles en cuir. L’âne est le compagnon de la marchande haïtienne et africaine. Hervé Télémaque l’associera à plusieurs reprises à Jacob Lawrence, le peintre afro – américain qui a mis en image l’histoire du peuple noir.

 

La Caraïbe à travers  l’évocation de problématiques post coloniales

Télémaque se sent manifestement concerné par la négritude, la situation sociale et politique des noirs, les problématiques post coloniales comme le prouve la toile Deep South (2001) qui évoque la ségrégation aux Etats – Unis.

Il a d’ailleurs souhaité que son exposition au Centre Pompidou soit d’accompagnée de lectures de textes de Césaire. A la Fondation Clément, un panneau cite aussi un passage d’Aimé Césaire.

La représentation caricaturale du noir l’interpelle également  comme le démontre série Banania

 

Infirmière de couleur, bouchon de canopée (Alchimie carnavalesque) 2011 Acrylique sur toile 160 x 130 cm et 37 x 81,5 cm Fondation Clément, La Martinique

Infirmière de couleur, bouchon de canopée
(Alchimie carnavalesque)
2011
Acrylique sur toile
160 x 130 cm et 37 x 81,5 cm
Fondation Clément, La Martinique

Des faits d’actualité relatifs à la Caraïbe

Des faits d’actualité intervenus dans l’archipel comme par exemple, la toile One of the 36 000 marines over our antilles, rend son intérêt palpable.

En 1965, sous une impulsion de colère – pour une fois, les Dominicains cherchaient à se débarrasser d’un ignoble individu nommé Trujillo et les Américains se sont autorisés à débarquer à Saint-Domingue pour soutenir ce tyran –, j’ai eu le malheur de peindre un marine américain, un marine ridicule (One of the 36.000 marines over our Antilles), et il est arrivé un truc incroyable, le tableau a eu un succès de presse extraordinaire, faisant l’unanimité depuis L’Humanité jusqu’au Figaro. Et ça m’a conduit à ce questionnement, travailler dans la bonne conscience, dans un convenu moralisateur, ça marche toujours et de tous les côtés, et donc ça ne sert à rien. Ce tableau n’a pas modifié les mentalités des bourgeois parisiens du XVème  arrondissement allant passer leurs vacances à Saint-Domingue. Mais j’admets ce mot assez fort de Rancillac, mon camarade de travail ou de lutte de ces années-là : « Le matin quand je me lève et que j’ouvre le journal, toutes les nouvelles de la planète me sautent à la gorge, je ne peux pas évacuer tout ça, j’en ai besoin, c’est ce qui nourrit mon travail ». Cette colère matinale est juste et utile, mais le nerf de la guerre de la peinture est ailleurs. J’éviterai par la suite le convenu. Ce n’était pas ma voie. »(11)

One of the 36 000 marines over our antilles de Télémaque, réalisé tout de suite après l’intervention américaine en République Dominicaine  le 28 avril 1965 a été exposée deux fois cette année- là. A la galerie Creuze, salle Balzac, dans l’exposition collective, La Figuration Narrative dans l’art contemporain,     dont Gérard Gassiot Talabot était commissaire.
Puis  à la Galleria Attico à Rome  lors d’une exposition individuelle de Télémaque. Elle a été vendue  aux enchères 292 000€ en 2006.

Elle  est  divisée en trois parties : une partie centrale, la plus grande et deux parties symétriques de part et d’autre (des éléments comme les ceintures  placées sur la même ligne et les formes rondes se répondent).  L’un des panneaux est fixé sur des gonds se rabat.
Les textes, de taille, de forme et de couleurs différentes sont situés dans une diagonale.  L’expression à la française est à mettre en relation avec 1789, date de la Révolution française.
On y voit des objets familiers ou même fétiches de Télémaque (le slip)  ou des objets de la société de consommation (jean, lunette, mentonnière, carte à jouer, feu rouge )  qui semblent sans rapport avec l’évènement et sans lien entre eux.

Certains sont dotées d’une ombre des ombres (le marine, la tulipe, la carte).
Une phrase énigmatique en rapport avec l’image centrale est inscrite dans le panneau droit.
La partie centrale est elle- même scindée en deux portions par un fil téléphonique bleu
un marine, reproduction d’une photo de presse, court  de dos
Tout en bas, la forme d’un contour de l’île
Une couronne de pas entoure le marine comme indiqué dans la phrase énigmatique
oiseaux .

En conclusion, l’œuvre dense et complexe d’Hervé Télémaque permet de nombreux questionnements plus précisément plastiques :

Comment construire une image ?

Comment représenter un objet ?

Comment allier intime  et distanciation ?

Comment instaurer le dialogue entre écriture et peinture ?

Comment insuffler humour et ironie  dans la peinture ?

Comment contester le format traditionnel du tableau ?

Pour en savoir davantage

Cette succincte présentation aura montré à la fois la complexité de la démarche plastique  de Télémaque et l’omniprésence permanente de la Caraïbe dans cette œuvre.

Télémaque pourrait reprendre à son compte la phrase de Wifredo Lam

« Un tableau réussi, c’est celui qui fait travailler l’imagination même s’il y faut du temps. »

Mais laissons à Hervé Télémaque la phrase de clôture de cette présentation :

« Un minoritaire antillais est une sorte d’exilé à côté des modèles dominants. Comme un  » moraliste » irrégulier, il est acculé à pratiquer un art subtil de la  » limite ». Recherche des origines. Attention au magma caribéen. Le débat est ouvert depuis longtemps avec la Négritude, la Créolité »(12)
Télémaque 1994

Dominique BREBION

Aica Caraïbe du Sud

 

Photo David Gumbs

Photo David Gumbs

 

Conférence Télémaque

1 Télémaque, Flammarion, Paris 2015

 2 Guigon Emmanuel,  An image serves to drive away other images,  in Télémaque,  IVAM Centre Julio Gonzales 26 juin- 27 septembre 1998  page 149

3 Télémaque, Flammarion, Paris 2015

Hervé Télémaque ou «  l’or du temps », entretien avec René Faroux  in Art Absolument n°62 page 61

5 Alexia Guggemos, La version d’Hervé Télémaque d’Haïti : une petite leçon sur tableau noir

6 Alexia Guggemos, Hervé Télémaque, une expo et un livre: au-delà du pop, un « passage » obligé! In Huffington Post du 4 janvier 2016

7  Renaud Faroux  Hervé Télémaque, L’éternel retour in catalogue Hervé Télémaque Ed. Somogy pour l’exposition du Centre Pompidou et de la Fondation Clément 2016

8 Renaud Faroux  Hervé Télémaque, L’éternel retour in catalogue Hervé Télémaque Ed. Somogy pour l’exposition du Centre Pompidou et de la Fondation Clément 2016

9 Hervé Télémaque in Lettre du 19 mars 1973 à Giancarlo Politi

10 Propos recueillis par Gilles Bounoure. Publié dans le numéro 26 de Contretemps.

11  Propos recueillis par Gilles Bounoure. Publié dans le numéro 26 de Contretemps.

12 Hervé Télémaque Sous forme de lettre à mes confrères martiniquais, 1994

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