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Atis Rezistans : Des corps archétypaux

Atis Rezistans : Des corps archétypaux

 

Jean Hérard Céleur - triptyque, collection de l’artiste

Jean Hérard Céleur – triptyque, collection de l’artiste

 

La biennale apparaît à tous ceux qui l’ont visité comme un ensemble de débris entassés, des débris transformés en assemblages auxquels il faut donner une nouvelle valeur. Elle se présente comme un ensemble de produits esthétiquement ou poétiquement inconvenants, un défilé de signes tragiques, tourmentés, parfois hilares, qui constituent un discours à plusieurs voix insoumises. Opinant sur ces sculptures, Emmelie Prophète écrit : «Elles gueulent de la même manière. Elles peuvent faire peur, elles doivent faire peur, parce qu’elles traduisent tout un mode de vie, toute une façon d’être et expriment des manques et des désespoirs que nous connaissons tous et toutes.» C’est une utilisation de la réalité la plus élémentaire par des êtres qui, dans la cohue des ghettos de la ville, vivent un bavardage incessant et ont dans la tête une profusion de pensées, de fantasmes, d’images et de mots. Ceci expliquerait le nombre imposant des productions présentées à la Biennale, des productions qui a première vue paraissent superficielles, immédiates.
Dans le domaine de la création artistique, il faut se méfier de la virtuosité, Mario Benjamin l’a compris, mais à l’inverse, il ne faut pas non plus se laisser emporter par le provoquant, l’excès. Faire peur ne saurait être un objectif en art. Une participation au mystère de la création est de loin préférable, celle-ci étant l’ouverture d’une fenêtre sur l’inexprimable, une communication qui toutefois demeure imprévisible.
A titre d’exemple, on a beaucoup parlé de l’aspect sexuel de certaines de ces sculptures. Des photographies mises sur le net montrent en effet des corps archétypaux, autant de points autour desquels peut dériver l’imagination. De telles images sort uniquement que ce que nous y mettons et donc des interprétations diverses. Ainsi peut-on y trouver, entre autre, un jeu entre l’esthétique et le pornographique. Le phallus, en tant que référence à la sexualité, peut provoquer mais aussi surprendre. Pour justifier la présence marquée de membres virils en érection, Eugène a répondu : «c’est signe de vie, de puissance et de présence.»
Les spécialistes avancent que les corps archétypaux dégagent souvent l’idée de puissance, surtout quand les choses vont mal, quand il apparaît nécessaire d’opérer un changement, quand d’être face à la réalité est épuisant, inquiétant. De telles conditions existent à n’en point douter dans le ghetto. Mais en allant plus loin, comment peut-on ne pas lier les phallus que brandissent ces corps à l’attribut principal du lwa Guédé.

André Eugène - Chef section, collection de l’artiste

André Eugène – Chef section, collection de l’artiste

En effet, si l’on considère que la suggestion de l’acte sexuel de la danse banda est une manière de transcender la mort en créant la vie ne pourrait-on pas imaginer que l’ironie qui se dégage alors de ces corps archétypaux serait une manière d’exorciser une grande peur collective : la peur de la mort, la peur d’une destruction qui, au-delà de l’individu, intéresse toute la société ? Ceci apparaît d’autant plus plausible que les sculptures de cette deuxième édition trônaient au cœur de cette «ville-capitale qu’un tremblement de terre a convertie en un amas d’éléments hétéroclites, encombrants ou indésirables, jetés partout ».
Je ne peux m’empêcher dans des considérations sur la Ghetto biennale de me référer à un mouvement international antérieur lui aussi issu de la rue : le graffiti. Au départ produit par des marginaux, en opposition à la culture élitiste dans le domaine de l’art, dans une certaine violence face à l’establishment, ce mouvement s’est vite structuré et est rentré dans les circuits commerciaux et dans les musées. Selon la note de presse invitant la participation d’artistes étrangers, la première édition de la Ghetto biennale serait née du refus d’inclure les artistes de la grand-rue dans de grandes expositions, dans des biennales. Il y avait donc dans la Ghetto biennale une volonté de structurer le mouvement mais aussi, comme on l’a dit précédemment, la quête d’une reconnaissance, mais plus encore d’un certain allègement comme l’a exprimé Jean Hérard Céleur: «Bien que je ne puisse pas vivre de mon art, je me sens heureux. Mon œuvre est admirée et à cause de cela, je supporte toutes les privations.»
Les Atis rezistans suscitent de plus en plus d’intérêt et sont vu comme faisant partie intégrante de ce renouvellement dans l’art haïtien qu’apportent des artistes comme Mario Benjamin, Pascal Merisier (Pasko), Maxence Denis, Pascale Monnin et d’autres. L’avenir aurait donc pour ces innovateurs certaines promesses. Mais, on constate hélas que bon nombres de pièces présentées à la Biennale n’ont pas les qualités requises pour s’assurer un lendemain. Elles invitent même à une dénonciation péjorative de l’ensemble de la manifestation. On ne peut certes pas reprocher à la Biennale son aspect divergeant mais on est en droit d’exiger d’elle une certaine qualité même si, et surtout parce qu’elle se propose de diversifier les codes esthétiques. La présence, par exemple, de ces réalisations dénuées de sens, peut mener certains à y voir le signe que cet art «nouveau» se serait déjà essoufflé comme on l’a vu dans le cas de certains courants populaires antérieurs. Ce mélange de la «chèvre et du chou» ne peut donc que desservir les efforts des uns, et donner de faux espoirs à ces autres dont la place momentanée sur la scène artistique ne s’explique que par un caprice du marché.

Gérald Alexis

Critique d’art

Publié dans le nouvelliste du  16 décembre 2014

 Lire les quatre articles sur les sculpteurs de la Grand’rue et la ghetto biennale

https://aica-sc.net/2015/01/11/atis-rezistans-lart-de-recuperation/

https://aica-sc.net/2015/01/13/atis-rezistans-la-genese-dun-mouvement/

https://aica-sc.net/2015/01/15/atis-rezistans-la-ghetto-biennale/

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