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Le murmure de la brise. Biennale de Venise, 2022.

2e partie : Les Eaux Sonores.

Zot Konn-Yeman/or They Know-The Wise

(Zot Konn-Yeman/ou Ils savent-Le sage).

« Ils savent », je sentais la réverbération des voix se déverser de mes oreilles sur mon corps.

J’étais au petit théâtre de Groggia. « Ils savent », j’entendis encore.

Et encore un sifflement. Le bruit de graines qui s’entrechoquent.

Diaspora Pavilion Brochure 2022

Entre les tissus traditionnels mauriciens imprimés de plantes tropicales en serre et deux écrans montrant des images d’archives coloniales provenant de lieux « lointains et inconnus », j’avais la sensation de traverser un jeu de matriochkas depuis son centre. Comme si la nature était simultanément piégée à l’intérieur, mais qu’elle s’échappait à l’extérieur.

Pour arriver sur le site du pavillon de la diaspora de la 59e édition de la Biennale de Venise, il fallait traverser un jardin. J’étais entourée par le « ici » et le « là-bas », parmi les plantes exotiques prisonnières de l’architecture britannique. Au temps de la colonisation, la tropicalité été montrée, préservée et échantillonnée, comme si l’on anticipait l’extinction des espèces et devoir les reproduire. Au cœur de l’installation, j’étais métaphoriquement transportée dans les sous-sols d’un musée ethnographique.

Ce pavillon proposait une performance  éphémère, continue et itinérante, qui est  l’objet d’une étude : une installation-performance créée par l’artiste Shiraz Bayjoo en collaboration avec Siyabonga Mthembu et Nicolas Faubert. Le public devait prendre place au sein de l’installation et ressentir les documents d’archives.

Extrait vidéo d’une des représentations du samedi 23 avril.

Le danseur touché hapitquement par les images d’archives, délimitait  physiquement ce qui est autorisé à faire partie de l’histoire et qui dépend d’une action de cadrage délibérée. L’œuvre tout entière invitait le public à dépasser cet institutionnalisme en incorporant les archives et en les laissant vivre dans le présent. Au même moment, la voix du chanteur nous berçait pour nous emmener à l’époque des  ancêtres.

Cette proposition artistique examine l’extraction, la méthodologie de sélection des archives, le recensement et la reproduction des espèces endémiques des régions tropicales du monde en l’Europe. Tout dans ce théâtre vénitien, les images, le son et le mouvement, me poussait à me poser des questions. Qui a décidé de ce que l’on appelle l’histoire aujourd’hui ? Et qu’en est-il du passé caché qui a été systématiquement occulté  ? Mimant l’action de cadrage du danseur, j’incarnais une contre-agence imposée par la muséologie. Appuyée par les voix d’ancêtres qui relataient ce qui a été réduit au silence, je faisais partie du portail liminal entre les espaces.

Le pavillon de la diaspora lui-même est une double déclaration à l’égard de la structure de la Biennale, qui est traditionnellement organisée en pavillons nationaux. Il montre que la notion de « patrie » n’est pas faite de frontières, mais de flux migratoires relationnels qui prennent racine dans les déplacements. Et c’est dans la continuité de cette déclaration que les participants représentent une identité plurinationale, à l’instar de la diaspora. Le pavillon a ouvert avant les autres en exclusivité pendant trois jours, afin de pousser le public à s’interroger sur les capitaux économiques et symboliques implicites qui permettent à chaque nation de participer à l’événement.   

Les histoires entrecroisées des diasporas de l’Adriatique et de la Méditerranée se transportent dans les brises iodées des eaux de Venise et rencontrent de celles qui surgissent des courants océaniques.

Deep Dive (Pause) Uncoiling Memory

(Plongée Profonde (Pause) Dévoiler la mémoire)

En franchissant les ponts de Venise, je pouvais sentir diverses présences autour de moi.

« Les murs et les eaux parlent  », ne cessais-je de me dire en me dirigeant vers le pavillon de l’Écosse, installé sur le chantier naval du quai Cantieri Cucchini, un emplacement chargé de sens.

Alberta Whittle remet en question les expressions contemporaines du racisme, du colonialisme et des migrations de notre héritage culturel, en utilisant la tapisserie,  la sculpture et la vidéo. Dans cette dernière qui dure 40 minutes, elle explique que « les prisons sont les nouvelles formes de plantations ». Elle retrace un calendrier hebdomadaire inachevé fait de chapitres visuels allant du lundi au samedi et explore également les thèmes de l’amour, de la migration et de la mort.

C’était un jour pluvieux et le destin avait voulu que se lève un petit vent frais au moment même où apparaissait, dans la vidéo, une jeune fille noire. Elle était en train de jouer sur ce qui ressemblait à des collines écossaises et un château en ruines. L’installation est faite de trois parties, dont deux avec des ouvertures d’espace à l’extérieur. Les deux mondes étaient reliés grâce à l’air humide et salé qui caressait mon visage à ce moment-là. Le vent froid faisait écho au vent présent dans la vidéo, et l’air salé avec les multiples voyages de la diaspora dont l’artiste parlait dans son œuvre. J’allais et venais entre Venise, l’Écosse, la Sierra Leone et la Barbade.

J’avais froid ; j’ai donc pris une  des couvertures créées pour l’occasion et mise à disposition dans l’installation. Je me suis sentie au chaud, avec la sensation que l’on prenait soin de moi ; la vidéo montrait l’artiste en train de parler chaleureusement avec une autre femme. C’est la sollicitude qui a étreint mes sens. En regardant la couverture de plus près, j’ai vu qu’elle était parsemée de noms. Et c’est là que, sur l’écran, l’artiste dénonçait les violences policières commises envers la population noire au Royaume-Uni et aux États-Unis. Certains des noms de ces victimes réchauffaient mon corps transi, au sens propre comme figuré.

Les mots de l’artiste (extrait) :

Pour moi (jeune et vieux et maintenant entre les deux).

Ma chanson damour est pour te garder au chaud et te rappeler les longues et douces nuits où tu frissonnais de joie.

De joie.

Peut-être était-ce la joie de te sentir libre dans ton corps,

Dans ton cœur qui s’élargissait pour respirer plus profondément,

Était cette liberté

Je lèche mon doigt. Il a le goût du sel.

Je sens le vent me guider sur mon chemin depuis le passé

(Je taime).

L’œuvre d’Alberta Whittle est un entre-deux, un pont entre les processus, les temps, les liens entre des personnes différentes et différentes générations du monde, dans la diaspora et au-delà. Là, je sentais le sel et la mer, mais aussi la bienveillance et l’amour.

Pendant ma visite au pavillon écossais, ces conditions ont été liées, ressenties et perçues.

En sortant, j’ai pris une tisane offerte à l’entrée du pavillon, et j’ai attendu que la pluie se calme.

Alors que je m’apprête à traverser de nombreux ponts pour parcourir cette Biennale de Venise 2022 et à accueillir ses mots, je vous invite, chers lecteurs, à me suivre :

« On y va ? »

Sovergnity

(Souveraineté)

Selon la commissaire Cecilia Alemani, l’œuvre de Simone Leigh pour le pavillon des États-Unis est une véritable « capsule temporelle ».

Carte postale du grand pavillon abritant l’exposition Cameroun/Togo à l’Exposition coloniale de Paris en 1931. Son œuvre : Façade 2022.

L’artiste a recouvert la façade du pavillon des Etats- Unis d’un matériau de toiture spécifique, pour lui donner l’aspect d’un palais d’Afrique de l’Ouest présenté à l’Exposition coloniale internationale de Paris en 1931[1]. Alors que je me tenais devant son travail , un mot ne cessait de résonner dans mon esprit : « Monumentalité. Monu-mentalité ». Simone Leigh[2] examine l’idéologie des monuments et leurs legs en investissant un espace supposé représenter une nation.

Le pavillon des États-Unis a été construit à Venise en 1930[3], un an avant[4] l’érection du palais du Cameroun à l’exposition internationale de Paris. L’artiste a décidé d’habiller le style néoclassique colonial inchangé du pavillon américain et de recréer une nouvelle représentation du palais africain, reproduit à l’origine en Europe. Au travers de ce jeu architectonique inversé, l’artiste parvient à refléter la capsule temporelle du mimétisme répétitif.

En visitant le pavillon, on sentait clairement   le désir de refabuler l’histoire. L’historien James Olney (1984)[5] m’est venu à l’esprit. Dans la période précédant la guerre civile aux États-Unis, les personnes esclavisées ajoutaient la mention Written by Himself  (« écrit par lui-même »), ou Written by Herself  (« écrit par elle-même ») dans leurs autobiographies (Yellin 1981)[6]. À cette époque décisive, indiquer l’autorialité des œuvres était une déclaration explicite de la subjectivation des auteurs comme personnes.

L’artiste propose une nouvelle hybridité entre la première culture matérielle des noirs américains de Caroline du Sud et les expositions universelles. Elle n’inverse pas la relation dualiste entre celui qui regarde et celui qui est regardé telle qu’elle était présentée dans les expositions internationales coloniales (Apter 1996)[7]. Au contraire, elle remplace le stéréotype traditionnel objectifié de l’« AUTRE » par de nouveaux « objets » mystiques et personnels, basés sur des images héritées de la subjectivité féminine noire.

Sfinge, 2022, détail

Ici encore, chers lecteurs, je vous invite à m’accompagner pour une dernière visite. Joignez-vous à moi et préparez-vous à ressentir et à entendre l’amnésie collective transportée par les vents et les eaux de Venise.

Feeling Her Way

(Ressentir sa façon à elle)

“Feeling…”

Sonia Boyce nous invite à nous immerger dans la vie sonore de cinq musiciennes anglaises noires. Franchir la porte du pavillon britannique s’apparente quelque peu à franchir les barrières d’une communication intime, rendue possible grâce à une pratique artistique partagée. En entrant je me suis trouvée comme le reste du public, au milieu du processus de collaboration que Sonia Boyce a voulu exposer avec les autres artistes. Pourtant, en étant au milieu,  je n’avais pas le sentiment d’être dans un espace liminal. Je me trouvais physiquement dans ce qui pourrait être la chambre d’un adolescent noir britannique, avec ses murs couverts de papiers peints, de pochettes d’album de musique, d’affiches et de cassettes positionnés de manière chaotique. Le pavillon britannique est devenu un foyer multiple et un lieu partagé, où les artistes sélectionnés pour l’occasion peuvent parler de leurs expériences en tant que femmes artistes ( herstories). Pendant   qu’elles  chantaient, j’avais l’impression de les entendre bavarder, rire et échanger.

Je suis devenue un “nous » avec le reste du public, qui s’est fondu en un « nous » avec les artistes. 

Je, nous, étions ici avec vous tous.

« … Her… »
L’artiste a demandé aux femmes de dresser une liste des chanteuses noires britanniques avec lesquelles elles avaient grandi. Mais la première session a été « très très maladroite », selon elle, « parce qu’il a fallu attendre environ 10 minutes avant que quelqu’un ne se souvienne d’un nom. » Les participantes ont même dû consulter leur famille et leurs amis. Cette socialité, cette intimité et cette remise en question sont à la base du travail de Sonia Boyce. Et c’est cela que nous avons intégré, en « écoutant sa/leur voix »[8].

… Way »

Je me suis assise sur des chaises en pyrite ; un métal appelé « l’or des fous » à l’époque coloniale. J’étais donc assise sur des « folies historiques » tout en étant entourée de voix, de récits et de sons qui  nous atteignaient profondément.

Sonia Boyce brise les barrières entre le public et les artistes, accueillant celles et ceux qui sont prêts à être avec elle et elles.

Sonia Boyce, extrait d’un enregistrement sonore, installation Feeling her way, 2022

Mon « Je » est « Nous », est « Eux ». 

À la fin de ce voyage à la Biennale de Venise, plus aucune séparation n’existe entre vous et moi, cher lecteur.

Merci.

Les Eaux Sonores.

MAICA GUGOLATI


[1] NDLT: 1930 dans le texte original, or l’Exposition coloniale internationale de Paris a eu lieu en 1931: https://fr.wikipedia.org/wiki/Exposition_coloniale_internationale

[2] NDLT: Simone Leight dans le texte original.

[3] NDLT : 1931 dans le texte original, or le pavillon américain a été construit en 1930: https://en.wikipedia.org/wiki/American_pavilion

[4] NDLT: “après” dans le texte original.

[5] Olney, James. 1984 . “ ‘I Was Born’ : Slave Narratives, Their Status as Autobiography and as Literature.” Callaloo, No. 20 (Winter, 1984) : 46-73.

[6] Yellin, Jean Fagan. 1981. « Written by Herself: Harriet Jacobs’ Slave Narrative. » American Literature (Duke University Press) Vol. 53 (No. 3): 479-486.

[7] Apter, Andrew. 1996. “The Pan-African Nation: Oil-Money and the Spectacle of Culture Nigeria .” Public Culture 8: 441-466.

[8] https://www.nytimes.com/2022/05/13/arts/design/sonia-boyce-venice-biennale.html?fbclid=IwAR0s6D_jQa_Ifjv09i84Mj3WiYMEoQfdHHpiKDTmo_X86mXSNMcXjtfOnzw


 

Discussion

Une réflexion sur “Le murmure de la brise. Biennale de Venise, 2022.

  1. Excellent. A diffuser le plus posible…

    Publié par Marianne de Tolentino | 2 juillet 2022, 8 h 30 min

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