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Kelly Sinnapah Mary à la Ford foundation

Ford Foundation Gallery

Everything slackens in a wreck 

1er juin au 20 août 2022

Vue de l’exposition à la Ford foundation, photo Sebastien Bach

 Everything slackens in a wreck  est la première exposition de la Galerie de la Fondation Ford qui rouvre enfin ses portes après sa fermeture en mars 2020 en raison de la COVID-19.

La Fondation Ford est une organisation indépendante qui lutte contre les inégalités et construit un avenir fondé sur la justice. Depuis plus de 85 ans, elle soutient des visionnaires en première ligne du changement social dans le monde, guidé par sa mission de renforcer les valeurs démocratiques, de réduire la pauvreté et l’injustice, de promouvoir la coopération internationale et de faire progresser les réalisations humaines.

Le chercheur, auteur et artiste trinidadien, professeur à l’Université York de Toronto,  Andil Gosine y présente le travail de quatre  femmes :  Margaret Chen (Jamaïque/Canada) , Andrea Chung(USA)  , Wendy Nanan (Trinité-et-Tobago) et Kelly Sinnapah Mary (Guadeloupe). Elles sont liées par un patrimoine diasporique commun. Elles descendent de  migrants  emmenés jusqu’aux Amériques pour travailler dans les plantations après l’abolition de l’esclavage.

L’exposition évoque le colonialisme et la destruction laissée dans son sillage.  Elle  fait  écho à ce que le conservateur de l’exposition appelle le  travail de destruction  des populations marginalisées.  Ces quatre artistes répondent à cette destruction par un art innovant et subversif. Elles puisent dans leur histoire commune  et proposent des visions alternatives de l’existence. Au-delà de la complexité de cette histoire, elles combinent et imaginent, montrant comment des identités complexes fusionnent et évoluent. 

Le titre de l’exposition est emprunté au poème épique Cale d’étoiles , de Khal Torabully, auteur d’une épopée d’envergure exorcisant  la mémoire de l’immigration, de l’engagisme.

Fils d’Afrique de l’Inde de Chine et de l’Occident.

Pour moi, la seule patrie rêvée est celle de la grande fraternité… de la réconciliation.

Coolitude : parce que je suis créole de mon cordage, indien de mon mât, européen de la vergue, je suis mauricien de ma quête et français de mon exil. Je ne serai toujours ailleurs qu’en moi-même parce que je ne peux qu’imaginer ma terre natale…

Le curator Andil Gosine démontre avec cette exposition que, Notre dynamisme survivaliste, comme il le dit lui-même,  produit de nouveaux changements et invente de nouvelles voies.

La contribution d’Andrea Chung , réalisée sur place dans la galerie à partir de chutes de canne à sucre collectées à Trinidad, est un immense nid d’oiseau communautaire.  L’artiste a modelé la forme en s’inspirant des créations élaborées par l’oiseau tisserand. Elle voit le nid de l’oiseau comme une métaphore de la façon dont les peuples asservis et sous contrat sont forcés de s’adapter et créer des maisons dans des espaces qui n’ont pas été conçus en pensant à leur survie. C’est un hommage à la résilience et à la ténacité des groupes touchés par la traite négrière transatlantique.

Vue de l’exposition, Andrea Chung et Kelly Sinnapah Mary, photo Sebastien Bach

 Wendy Nanan, qui a grandi avec les pratiques chrétiennes et hindoues chez elle à Trinidad, contribue avec deux séries : des créations multimédias à la fois érotiques et menaçantes,  entre femme et plante,  ainsi que  des  sculptures en papier mâché incarnant des hybrides culturels empruntés à la religion hindoue et chrétienne.

En quête, elle aussi de son identité recomposée, Margaret Chen  expose d’immenses structures de bois sculpté, d’huîtres et d’autres coquillages, d’os et de copeaux de bois pour évoquer l’éphémère, la perte et la transformation, la régénération . A travers sa pratique artistique, l’artiste creuse sous la surface de son être pour retrouver  l’endroit d’où elle est originaire.  Par des processus de  superpositions, d’inclusions et d’exclusions, l’artiste poursuit consciemment et inconsciemment cette exploration de soi.  

Kelly Sinnapah Mary présente cinq peintures de grand format comprenant un triptyque et vingt sculptures en papier mâché de sa série Notebook of No Return. Pour Kelly Sinnapah Mary, il s’agit de s’approprier un héritage qu’elle n’a découvert qu’à l’âge adulte: Quand j’étais petite je me considérais comme d’ascendance africaine. L’histoire de mes ancêtres ne m’a jamais été racontée, ni dans ma famille ni  à l’école , dit-elle dans le catalogue. J’avais ce besoin de chercher et de faire la lumière sur une partie manquante de mon histoire

On note dans cette nouvelle série à la fois une continuité et une évolution.

Ce sont de gigantesques peintures de trois mètres sur trois qui imposent leur présence. Kelly Sinnapah Mary a commencé à expérimenter ces très grands formats avec les larges peintures sur tapisserie réalisées pour la biennale de São Paulo qui racontent l’enfance de Sanbras.

La végétation, très présente dans les peintures de Kelly depuis plusieurs années confirme sa prépondérance et se diversifie. On se souvient de la végétation touffue et envahissante, très graphique,  avec de longues feuilles effilées et marbrées de  Sansevieria trisfaciata, une plante qui pousse à l’état sauvage en Inde, en Afrique et dans la Caraïbe. Elle crée un environnement étouffant, et menaçant. Dans la nouvelle série Notebook 11, memories  une plante nouvelle envahit l’intérieur de la maison, Alocasia macrorrhiza ou songe caraïbe. Originaire des forêts tropicales de Malaisie, de l’Inde et du Sri-Lanka, elle est plus connue sous le nom  d’oreilles d’éléphants  à cause de  ses grandes feuilles d’un vert brillant, ovales et nervurées pouvant atteindre plus de deux  mètres. 

Kelly explique cette passion pour les plantes par la tradition familiale : J’ai été élevé avec des plantes autour de moi, j’ai toujours vu  ma mère et ma grand – mère  cultiver leur petit jardin.  Elles lui transmettent des recettes héritées de leurs parents pour utiliser les plantes et  se soigner. Ses lectures renforcent son intérêt : Maryse Condé dont elle cite un passage de Traversée de la Mangrove « J’ai nommé tous les arbres de ce pays. Je suis monté à la tête du morne, j’ai crié leur nom ils ont répondu à mon appel. Gommier blanc. Acomat-Boucan. Bois piloris. Bois rada. Bois la soie. (…)Ils soignent nos corps et nos âmes. Leur odeur est magie, vertu du grand temps reconquis. Quand j’étais petit, ma maman me couchait sous l’ombrage de leurs feuilles et le soleil jouait à cache-cache au -dessus de ma figure. Quand je suis devenu nég mawon, leurs troncs me barraient. » Ou bien encore Lou Kermarrec, Le paysage végétal et les hindouistes des Antilles (Guadeloupe), des Mascareignes (La Réunion, île Maurice), ethnographie d’une circulation des pratiques religieuses.

Les plantes ont également une fonction de camouflage et dans certaines peintures, personnage et feuillage fusionnent et se confondent. Progressivement, les feuilles qui couvraient la peau des personnages vont  se transformer et devenir des tatouages exprimant des récits  liés aux questionnements, aux souvenirs, à  l’enfance  de l’artiste ou des références à des contes ou des croyances religieuses. La première peinture tatouée date de 2017 et depuis,  les dessins sur la peau deviennent de plus en plus complexes et denses, constituent des petits récits à décrypter comme une mise en abimes d’un second tableau dans le tableau principal.

Les petits objets sculptés amènent une autre dimension au travail de Kelly Sinnapah Mary . Elles ont un côté grossier que l’on retrouve exceptionnellement dans une série de petits pastels à l’huile réalisés pendant les évènements du Black Live Matters après la mort de Georges Flyod, La prochaine fois, le feu (2020). Reprendre ce   titre de James Baldwin,  publié en 1963,  situe bien ces œuvres dans la lignée des premières séries de Kelly, Jyoti Singh Pandey et Vagina. Cela souligne l’engagement artistique de Kelly   contre les injustices. Ces objets s’inscrivent en contrepoint de sa technique picturale habituelle où les détails sont toujours  représentés finement. Elles correspondent au  besoin d’explorer la troisième  dimension. C’est aussi, selon ses dires, un pied de nez à la céramique car Kelly Sinnapah Mary a mis au point sa propre technique, proche de celle du papier mâché. Elle prépare une structure en fil de fer et en grillage fin qu’elle  recouvre de papier fixé avec de la colle.  Ensuite elle recouvre d’un mortier qu’elle peut peindre et vernir ensuite pour donner l’illusion de céramique. Il y a quelque chose de ludique dans cette reconstitution d’objets du réel quotidien de Sanbras avec lesquels on peut évoquer différents épisodes de cette vie imaginée en fonction de leur disposition dans l’installation.

Même si les images des livres de contes pour enfants ont souvent inspiré Kelly Sinnapah Mary- on se souvient des héroïnes aux longues tresses noires qui rappellent cependant Cendrillon- elle puise cette fois  dans les photographies des albums de famille auxquelles elle reste très fidèle tout en y ajoutant  une touche surréaliste lorsque, par exemple,  la végétation qui envahit la maison.

Album de famille

Les oeuvres exposées à New – York appartiennent à la longue série Cahier d’un non retour au pays natal qui se compose de plusieurs suites. C’est la suite numéro 11. Après avoir exploré sa relation ambivalente avec les contes pour enfants dans des oeuvres syncrétiques qui pourraient évoquer à la fois les personnages de Cendrillon ou du Petit chaperon rouge associés à des mythes hindous, Kelly Sinnapah Mary puise aujourd’hui dans ses albums de famille pour continuer sa quête de soi dans une oeuvre dense, complexe, originale, puissante.

L’enfance, ses traumatismes et sa résilience, y joue un rôle déterminant que ce soit à travers la transformations des contes ou bien les récits des aventures de Sanbras et ses petits objets-jouets ou encore la réappropriation de sa lignée ascendante.

Cette exposition est visible à New-York jusqu’au 20 août et le 21 juillet, Kelly Sinnapah Mary s’entretiendra avec Andil Gosine et le professeur Richard Fung.

DOMINIQUE BREBION

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