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Itinéraire d’un photographe en Guyane française

Dominique Brebion : Bonjour, pouvez-vous vous présenter brièvement en précisant pourquoi vous avez choisi de vivre et de travailler en Guyane ?

Ronan Liétar : Bonjour, je m’appelle Ronan Liétar. Je suis en Guyane depuis bientôt dix- huit  ans. Qu’est-ce qui m’a amené en Guyane ? Le hasard de la recherche de job photos, le désir de  travailler comme photographe professionnel. Qu’est-ce qui m’a fait rester toutes ces années et continuer à avoir encore envie d’y vivre ? C’est un ensemble de choses, le territoire, les gens, un équilibre qui me convient. Une nature bien présente, une population cosmopolite très riche culturellement.  Je  ne m’ennuie jamais  aussi bien dans la détente que dans le travail. Mon travail m’amène à me déplacer dans différents lieux du territoire, c’est comme ça que je me nourris et je m’enrichis tous les jours.

DB: Titulaire d’une maîtrise en philosophie et d’un diplôme de photographie, vous êtes aussi correspondant  Reuters et  vous œuvrez au sein de votre entreprise personnelle Imazone. Vous vous partagez donc entre commandes commerciales et projets personnels. Quand a débuté votre carrière artistique et comment ?

RL : La vraie question, c’est de savoir  à partir de quand vous vous  autorisez  à considérer que votre carrière artistique commence. Disons que j’ai une sensibilité à l’art sans doute depuis toujours, par mes parents, par moi-même, par ce que j’ai vécu. Pour vous donner un exemple,  je reviens tout juste de  Dakar, de la biennale de Dakar, or  j’y étais déjà, il y a vingt-deux  ans au sein d’une O.N.G. J’’étais, à l’époque, intervenant en arts plastiques au niveau du primaire. Là, j’y suis retourné pour participer au off de la Biennale  et j’ai pensé  que finalement,  il n’y a pas de hasard, c’est que quelque part, vraiment,  j’ai cette envie-là.

Néanmoins il y a quand même une exposition qui marque un peu mon vrai début d’artiste. C’est une exposition que j’ai intitulée Terra. C’est une série de photos que j’ai glanées en Guyane, pendant au moins dix  ans, des images de terres, de terres craquelées, de  terres grattées, les différentes ocres qu’on peut trouver en Guyane.  C’est un ami, Pierre Demonchaux, qui est également plasticien en Guyane depuis fort longtemps, qui m’a donné le petit coup de pied là où il faut pour me lancer. Il met  un lieu à disposition d’artistes qu’il aime bien et il m’a dit un jour « la prochaine expo, c’est toi, je m’occupe des cadres, sors-moi une série de photos ».

DB: Comment s’appelle ce lieu ?

RL: Le lieu s’appelle PK13. Pourquoi ce nom ? PK signifie  Point kilométrique. En Guyane il y a des adresses où on se réfère à la distance sur la nationale. Il y a deux  nationales en Guyane donc là, c’est sur la nationale 1 qui va vers Kourou et Saint-Laurent donc PK13, c’est au niveau de Macouria, après le pont et c’est à la fois son atelier de production et son show-room. C’est un espace qui est dédié à la production artistique.

DB: Vous avez dit que vous avez participé cette année à la biennale de Dakar, mais avec quel projet ?

RL: La thématique de cette quatorzième biennale de Dakar, Ĩ NDAFFA, s’inspire de I NDAFFAX, ce  qui , en langue sérère,  invite à la forge. Le verbe forger évoque la transformation de la matière, le plus souvent du métal, donc c’est dire créer, imaginer et inventer.

Pierre Demonchaux, encore lui, avait déjà travaillé avec les fondeurs de Dakar, puisqu’il crée  des pièces de  fonderie d’aluminium. Il  m’avait proposé à l’époque, en 2020 avant que la COVID n’arrive, de documenter photographiquement  ce quartier, un quartier historique dans le centre-ville qu’on appelle Le Plateau,  Rebeuss et ses habitants, ses artisans , travaillant au cœur de la ville pour combien de temps encore. Nous y sommes  allés ensemble, lui a fondu des sculptures et moi, j’ai réalisé des séries de portraits de ces fondeurs, de ces artisans forgerons pour les mettre à l’honneur sur la thématique de la biennale de cette année. Ces portraits ont été exposés dans le cadre du off dans un restaurant l’Alkimia, aux Almadies.

DB : Vous avez également exposé au palais Albrizzi-Capello en avril-mai 2022 dans une foire intitulée Anima Mundi – Rituals au moment même où commençait la Biennale de Venise. Comment avez-vous été sélectionné ? Quelles photos avez-vous présentées ? Étiez-vous présent à la manifestation ?

RL: La manifestation Anima Mundi Rituals   cherche à mettre en évidence, à travers des œuvres d’art,  l’énergie invisible derrière tous les éléments naturels et artificiels qui permettent à la planète de  continuer à vivre. Grâce à des connexions cachées, tous les écosystèmes de la Terre, avant et après l’apparition de l’humanité, ont trouvé leur équilibre, leurs façons de vivre et de se développer, de se transformer et d’évoluer. Le festival vise à découvrir ces multiples formes de  liens cachés entre l’âme et le corps, l’homme et les éléments naturels, les espaces naturels et les villes.

J’ai été invité à y exposer  certaines photographies de la série Bug qui avaient déjà présentées au Surinam, au marché de l’art contemporain de  Paramaribo il y a quelques années.  Les organisateurs pensaient que deux de ces images correspondaient à cette thématique d’Anima Mundi – Rituals dont le concept est de considérer qu’il y a une forme d’âme du monde qui a tendance à regrouper un peu tous les êtres du monde.

Ces images de Bug sont nées d’un réel bug de transfert. Je transférais des photos sur mon ordinateur depuis une carte mémoire et pendant le transfert, quelque chose ne s’est pas passé correctement et il y a eu des artefacts sur les photos. Ces artefacts ont attiré mon regard et mon travail a été de les isoler, de faire vraiment des zooms très importants pour en tirer des images abstraites avec des compositions de formes et de couleurs.

J’ai passé à Venise une quinzaine de jours, ça m’a permis à la fois de me confronter à cette expérience de marché de l’art qui a ses complexités et ses enjeux et en même temps de profiter de la ville et de toutes les expos de la Biennale,  de voir la création artistique contemporaine.

DB : Combien d’artistes participaient à cette foire ?

RL : Il y avait deux sites d’exposition, deux palais vénitiens et il devait y avoir une vingtaine d’artistes par lieu.

DB : Avez-vous participé aux Rencontres photographiques de Guyane ?

RL: J’avais répondu à un appel à projets de l’association qui organise Les Rencontres photographiques  de Guyane pour une résidence sur la thématique de  l’homme et son milieu, l’homme et son environnement.  Après cette résidence, l’exposition- bilan  a été  présentée  pendant Les Rencontres.  J’avais réalisé une série de portraits et de paysages dans des communautés amérindiennes. Cette expo s’intitulait Terra madre, la terre mère.  Ce concept est très important ces communautés. La  terre est vraiment considérée comme un être vivant qui donne naissance mais  dont il faut prendre soin. Les images ont été présentées sous forme de diptyques avec chaque fois un portrait en parallèle d’un paysage, la personne photographiée et son environnement.

C’était un expo en plein air, sur la place des Palmistes à Cayenne,  avec de grands formats de deux mètres par trois sur des structures tubulaires qui formaient  des cubes.  Chaque face de cubes présentait  plusieurs  photos.

Il me semble très important que l’art, sous quelque forme que ce  soit, descende dans la rue. Aujourd’hui on dit hors les murs, mais finalement ça peut être les murs de la rue.  L’important, c’est  qu’il touche un public qui ne va pas forcément aller voir  une exposition. Chacun va avoir sa sensibilité, mais va recevoir à sa manière ce qui est montré et ça me semble important.

DB : Deux questions plus techniques,  d’une part sur votre relation aux nouvelles technologies puisqu’effectivement elles me semblent tenir une place importante dans votre démarche. Je pense notamment à la série Pixel et Bug et d’autre part, en même temps vous restez attaché aux portraits documentaires d’humains dans leur contexte naturel et urbain, comme on vient de le dire.  Vous vous intéressez aux quartiers spontanés et à leur valorisation. Il y a donc deux  pôles dans votre démarche, un côté l’attraction pour les nouvelles technologies et ce qu’elles peuvent produire, ce qu’elles peuvent inspirer et de l’autre, quelque chose de très humaniste lié à l’homme dans son environnement.

RL : C’est vrai que je crois en la vie et en l’homme. Je suis touché par le contact et les rencontres d’autant plus,  peut-être,  par ceux qui  n’ont pas forcément beaucoup moyens de s’exprimer ou qui sont dans des situations un peu complexes ou qu’on n’écoute pas beaucoup. La problématique des quartiers spontanés en Guyane m’interpelle.  Ce projet que j’ai intitulé La Réno réalise un peu la fusion entre le  portrait humaniste et  les nouvelles  technologies

Dans la banlieue de Cayenne  on avait  construit des HLM dans les années soixante – dix et petit à petit, ils se sont dégradés. Maintenant, ils sont  à nouveau en pleine rénovation.  Mais  il restait une barre HLM qui se vidait petit à petit ;  ça commençait à devenir très insalubre. Comme je suis assez curieux, j’avais  visité quelques cages d’escaliers.  Et je voyais cette façade en passant le soir, avec  quelques lumières encore allumées.  Cela me touchait et en même temps, il y avait une esthétique de la façade.  Je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose avant que ça ne disparaisse. J’ai donc réalisé des portraits des habitants du quartier que j’ai peints sur la façade.

DB: C’était un projet spontané, ce n’était pas une commande ?

RL: Au départ c’était  une envie.  J’avais cette idée et pour la première fois, je suis allé voir le service extérieur du ministère de la Culture à Cayenne  et obtenu un petit budget. Ce n’était pas un budget illimité et avec les conditions climatiques de la Guyane, très  humide et où il pleut très régulièrement, encoller du papier affiche sur une façade non prévue à cet effet n’était pas la bonne solution. Il y avait le risque que ça se décolle avec une grosse averse. Alors j’ai eu une idée- ne me demandez pas comment … les idées tombent comme ça d’on ne sait où-   Depuis ma première expo sur les ocres, les couleurs, la terre, ça faisait quelques années que je récupérais de l’argile pour les couleurs. J’ai eu l’idée de la diluer et de peindre avec. Comme dans le même temps, dans le cadre de la rénovation,  ils muraient  les ouvertures de la façade, toutes les portes-fenêtres et autres, ça faisait déjà des encadrements.  Les parpaings bruts formaient un peu comme une grille. Du coup j’ai pixellisé – puisque je m’étais intéressé aussi aux pixels – les portraits pour pouvoir les réaliser plus facilement. Je ne suis ni  dessinateur, ni peintre, j’ai donc mon quadrillage avec les parpaings et j’ai peint les portraits sous forme de pixels, j’aime bien le jeu entre l’abstrait et le figuratif et là, pour le coup, de près on voyait des pixels et de loin, les portraits se dessinaient.  C’est la rencontre du portrait humaniste et des nouvelles technologies dont on parlait.

Ce quartier qu’on appelle aujourd’hui La Réno, avant d’être La Réno s’appelait Terre Rouge. Il se trouve que la terre que j’ai utilisée était aussi de la terre rouge et donc la boucle était bouclée. Ça, c’était un pur hasard, ça s’est fait au fur et à mesure de mon avancée sur le projet, finalement tout s’est mis en place.

DB : Y a-t- il  plusieurs étapes ? Vous commencez par faire un portrait des habitants qui vivaient encore  là, un portrait photographique que vous pixellisez que vous peignez ensuite sur le mur ?

RL: C’est bien ça le process.

DB: Quand vous réalisez vos portraits, comment est-ce que vous définiriez votre relation au modèle, aussi bien dans votre projet de Colombie que dans votre projet de La Reno ? Êtes-vous plus proche de  Cartier-Bresson ou de Raymond Depardon ?

RL: Je vais être plutôt du côté de Depardon. Dans le sens où Cartier-Bresson, c’est vraiment l’instant, ce que je retiens, c’est vraiment l’idée que c’est la saisie de l’instant…

DB: Oui des portraits parfois presque volés en réalité.

RL: Voilà, pris à la sauvette, ce que je peux également faire, mais là, sur les projets que j’ai réalisés, c’était des portraits posés, posés, mais à la Depardon dans le sens où quand même je ne fonctionne pas avec un studio portatif, avec de l’éclairage rajouté, avec le temps de composition, de costume, de maquillage, tout ce qui peut se faire aussi dans la photographie contemporaine aujourd’hui. J’aime beaucoup faire avec ce qui est donné sur place donc avec la lumière du moment, avec le cadre, la personne telle qu’elle est et chercher – si c’est possible parce que je pense que c’est un peu l’art du portrait,  quelque chose qui est, au départ, imposé et pas forcément évident – à tirer un instant de spontanéité, de naturel. Quand on est face à un objectif, on n’est jamais très à l’aise, mais je pense que c’est là le travail du photographe, d’essayer de capter  cet instant où il y a une forme d’abandon, de relâchement, la personne se désarme et donne un peu sa vérité.

DB: Comment est-ce que vous arrivez à provoquer cet instant ? Quelle est votre
stratégie ?

RL: Ma stratégie, c’est de regarder la personne droit dans les yeux sans mon appareil pour essayer de créer cette confiance. On est face à face, dans une relation sur un moment défini, on va jouer cartes sur table, honnêtement, voilà pourquoi je suis là, voilà ce que j’ai envie de faire et du coup comme ça de créer ce contact et quelque part de susciter la confiance, être rassurant pour que la personne justement se désarme au maximum. On a tous une carapace, un masque de forme et il faut essayer de le défaire au maximum pour créer ce climat qui va être propice. J’introduis mon appareil dans le champ, je laisse mon autre œil ouvert pour que je regarde toujours le modèle droit dans les yeux et se crée alors comme ça une ambiance.

DB: Ça peut prendre du temps ?

RL: C’est très variable.

DB: Vous savez comme par exemple Marc Pataut qui vit carrément en immersion avec ses groupes sociaux modèles et partage leur vie pour installer une vraie relation.

RL: Jusqu’à présent, je n’ai jamais été sur ce temps long et j’allais dire que dans ma façon de fonctionner, je suis plutôt assez rapide. Rapide parce que c’est ma façon de faire, mais c’est sûr que si on partage un quotidien avec quelqu’un, c’est l’idéal dans le sens où on va pouvoir justement saisir, à un moment, un portrait où finalement le fait d’avoir partagé du temps permet de désarmer au maximum. Néanmoins quand le temps est compté, ce qui est souvent le cas, on ne peut pas s’appesantir trop longtemps sur un portrait parce que la personne, au bout de cinq ou dix minutes, elle n’en peut plus. C’est intense.

DB: Sur quels projets  travaillez-vous  actuellement? Est-ce que vous préparez des expositions ou des résidences?

RL: Je reviens tout juste de Dakar et je vais enchaîner, à partir de la mi-juin, avec une résidence à Saint-Laurent-du-Maroni, toujours en Guyane au CIAP.  J’ai proposé une intervention dans un quartier populaire Bushinengué, la Charbonnière, bien connu à Saint-Laurent. C’est un quartier historique, ça fait trente cinq  ans qu’il est en place, c’est un quartier qui est né aussi un peu de toutes pièces pour accueillir, pour donner des logements convenables à toute une population en  exode qui descendait du fleuve, qui arrivait à Saint-Laurent et qui, au départ, habitait comme il pouvait sur la rive . Pour les reloger décemment, on a construit ce quartier, la Charbo, qui a été pensé par un architecte avec des maisons structurées comme  les cases traditionnelles noires marrons du Maroni. L’objectif, c’est d’analyser comment ils les ont habitées, comment ils les ont transformées, comment les gens s’approprient un lieu.

DB : Si je vous demande de définir votre démarche, votre style photographique en trois mots, lesquels choisiriez- vous ?

RL: Vous me prenez de cours. Car je fais plein de choses différentes. En trois mots : sincérité, humanisme et inventivité.

DB : Merci Ronan Lietar

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