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Textes et images dans l’œuvre de l’écrivain Dany Laferrière

A lui parler, on se rend vite compte que Dany Laferrière est très intéressé par la peinture haïtienne et ceci depuis longtemps. Il en parle d’ailleurs dans ses écrits.  Dans Vers le Sud (2006 – Boréal), l’un des personnages féminins, ne pouvait pas se passer d’un petit tableau naïf dont elle ignorait l’origine.   Il a fallu, pour attendre l’heure d’un rendez-vous, qu’elle aille au Musée d’Art Moderne de New York pour découvrir dans une exposition d’art haïtien les éléments de comparaison nécessaires, lui permettant de réaliser que son petit tableau naïf était d’Haïti.  En réalité, il n’y a jamais eu d’exposition d’art haïtien au MoMA[1].  Le roman étant le genre libre par excellence, son auteur jouissant de cette « liberté » pouvait dire, non pas ce qui s’est passé mais ce qui pourrait arriver, ce qui est possible, souhaitable, même nécessaire.   Dany Laferrière a alors substitué un rêve à la réalité comme le font les peintres haïtiens dit naïfs.  Il connaissait très bien leur approche de l’art puisque, dans L’Énigme du retour (2009) paru chez Boréal, il écrivait: « J’ai demandé à ce peintre aux pieds nus pourquoi il peint toujours des arbres croulant sous les fruits lourds et juteux alors que tout est désolation autour de lui.  Justement me fait-il avec un triste sourire : qui veut accrocher dans son salon ce qu’il peut voir par la fenêtre? ».

En 2018, Dany Laferrière se lance dans le dessin et publie Autoportrait de Paris avec Chat que Boréal, la maison d’édition, appelle un « roman illustré, un chef-d’œuvre d’école buissonnière de l’académicien ». Ont suivi L’Exil vaut le Voyage (2020) et Sur la Route avec Bashô (2022). Fasciné par ce travail hors du commun, j’ai publié dans le quotidien haïtien Le Nouvelliste un commentaire sur le premier de la série.  Je l’ai même fait dans une rubrique consacrée à l’art abstrait.   J’avais, à mon tour, pris cette liberté parce que : « ce livre n’est pas étranger à l’art, et qu’à la page 234, en pleine page, il y a un dessin abstrait qui indique que Dany Laferrière avait compris qu’une composition faite d’un jeu de lignes et de quelques petites formes colorées pouvaient suffire à représenter Nijinski, ce danseur extraordinaire qui a fait entrer le ballet dans la modernité[2] ».  Ce faisant, je reconnaissais aussi que ce livre devaient être évalué autrement que le ferait la critique littéraire. La parution des deux autres ouvrages m’a encouragé à le faire.

En considérant de prime abord la forme de ces trois livres il faut noter qu’ils sont entièrement écrits à la main.  Ce choix de l’auteur a été accepté par l’éditeur malgré deux contraintes majeures:  La première est qu’étant publié tel quel, chacun de ces textes n’a pu être édité et, s’il y a eu des corrections, celles-ci sont très visibles.  La deuxième est qu’il s’agit d’un texte manuscrit qui est imprimé alors que de nos jours, la typographie a pris une telle importance qu’elle est vue comme le seul moyen d’éviter au lecteur l’effort de déchiffrer l’écriture de l’auteur. Cependant, il faut noter que ce choix peut se justifier par le fait que s’il est vrai qu’aujourd’hui, les mots écrits à la main sont souvent trouvés sur les listes d’épicerie ou sur les pense-bêtes, ils le sont aussi et de manière plus significative dans un journal où sont notés des événements personnels, des émotions, des sentiments et des réflexions intimes.

Puisque Dany Laferrière est un écrivain connu, ses textes sont naturellement vus comme étant dans le champ de la littérature.  Mais dans ces livres, il y a aussi des images. Celles-ci doivent-elles alors être considérées comme étant du domaine artistique?  Si oui, que dire de ces dessins si non que ce sont les œuvres d’un autodidacte qui, en plus, n’a aucune véritable pratique du dessin sauf dans celui d’une pomme alors qu’il était enfant[3]? La solution il me semble est de les voir au travers du prisme de l’admiration que porte Dany Laferrière pour les artistes haïtiens autodidactes, ceux que la littérature spécialisée a qualifiés de primitifs/naïfs, sachant aussi que cette même littérature s’en est servi pour former dans une large mesure une culture visuelle.

Dès lors, il m’a semblé qu’il faudrait considérer les relations qui peuvent être établies entre textes et images. L’autoportrait d’un écrivain se trouvant à Paris, par exemple, laisse l’impression que le travail d’écriture a été déclenché par un défilé d’images de toutes sortes :  Images de lieux emblématiques, de personnalités qu’il a rencontrées où qu’il a admirées sans jamais les avoir connues.  Ne dit-on pas que tant de grands esprits sont passés ou ont vécu à Paris. Images aussi de moments, brefs mais importants, comme prendre un verre de vin à la terrace d’un café.  Dany Laferrière a sans doute pensé que des images pourraient fort bien accompagner la narration.  Alors il aurait pris cette liberté des artistes populaires haïtiens qui couplée de sa liberté de romancier lui ont permis de faire ce que je dirais être un « livre d’écrivain[4] » parce qu’il est à la fois auteur, graphiste et concepteur de ce livre qui, en tant que medium, propose une autre façon de faire. 

Autoportrait…p149

Dans ces trois publications, lequel du texte ou de l’image propose une entrée en lecture?  La couverture avec le titre, le nom de l’auteur et de la maison d’édition, tous manuscrits, indiquent clairement, et ceci malgré l’image qui s’y trouve, que c’est le texte, dans l’ensemble de l’ouvrage, qui a la priorité. S’il est vrai que les images sont nombreuses, qu’elles semblent parfois causer une certaine confrontation, surtout dans Autoportrait de Paris avec Chat, elles ne sont là que pour apporter un appui au texte. Il y a donc complémentarité.

Les ouvrages précédents de Dany Laferrière ont prouvé que ses écrits peuvent aisément être traduits en images : celles que se font les lecteurs ou encore celles en mouvement qui sont projetées sur un écran.  Au Moyen Age, du temps des enluminures, des textes manuscrits étaient vu comme des images.  C’est l’imprimerie qui, en imposant des techniques de reproductions distinctes, est venu les séparer. Ce seraient alors des expériences antérieures qui auraient poussé l’auteur à rapprocher à nouveau textes et images, proposant ainsi une lecture rythmée par un va-et-vient entre les deux.  Mais, sur le plan formel, comment ces images peuvent-elles assumer le rôle qu’il leur assigne?

Les images sont pour la plupart figuratives et donc reconnaissables.  Elles sont en grande partie ce qu’on appelle des scènes de genre, c’est à dire de scènes à caractère anecdotique, familières, pleines de petits personnages masculin et féminin souvent montrés de profil. Quand ceux-ci sont montrés de face, ce sont le plus souvent des portraits que le texte voisin permet d’identifier.  Quand il y a des lieux qui méritent d’être mentionnés, leurs images permettent alors de ne pas les décrire par des mots. Il y a aussi des images abstraites, une seule dans Autoportrait. Il y en a davantage dans Sur la route avec Bashô.  

sur la route 1

Il est évident qu’avec ces images figuratives, nous sommes bien loin d’un assujettissement à l’art classique, à sa fidélité au modèle donné par la nature.  Nous avons de préférence affaire à des interprétations, à une incontestable utilisation d’un langage visuel familier, destiné au partage d’idées.  Alors, je pense sincèrement qu’on peut dire, sans trop de réserve, que ce projet d’écriture de Dany Laferrière qui démontre son autonomie, s’harmonise bien avec les images qu’il a créées.

Gérald Alexis


[1] –  Le Musée d’Art Moderne de New York possède plusieurs œuvres d’artistes haïtiens, mais ce n’est qu’en 2018 qu’a été exposé dans ses galeries une œuvre d’Hector Hyppolite pour lui rendre hommage.

[2] –  Alexis, Gérald – L’art abstrait en Haïti : Dany Laferrière dans Le Nouvelliste, Port-au-Prince, Haïti, le 2 mai 2018.

[3] –  Laferrière, Dany, Autoportrait de Paris avec chat, Boréal, 2018, p. 307.

[4] –  Ce terme est l’extrapolation de la notion de « livre d’artiste ».

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