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Tessa Mars

Avant Tessa Mars (1985 – ), très rarement avait-on vu en Haïti des autoportraits de femmes. Encore plus rare était l’utilisation de leur corps montré nu.  On a certes vu la série Maillol de Rose Marie Desruisseau[1] que ses amis considéraient comme des autoportraits où elle aurait remplacé le corps du modèle d’Aristide Maillol (1861 – 1944) par le sien.  Qu’est ce qui rend alors les images de Tessa Mars tellement singulières?

De prime abord, il y a le style.  D’une part, on note son appropriation d’images, sortes d’icônes haïtiennes, qui la rattache au Pop art.  D’autre part, il y a aussi son utilisation d’aplats qui rappellent la peinture de nos artistes dits primitifs et qui donnent quelquefois l’impression de juxtaposition de fragments puisés à des sources diverses. Elle pratique aussi le collage. Mais il ne faut pas se méprendre : la simplicité qu’affiche, dans la forme, les images de Tessa Mars, de toute évidence, n’implique en rien la simplicité de leur interprétation.  En effet lorsqu’on s’attache au contenu de ses toiles, on découvre très vite que Tessa Mars va plus loin que le rapprochement de l’art à la vie quotidienne pour faire un art lié à sa vie à elle.

Lors de ma première et seule rencontre avec elle, au Centre d’Art en 2016, j’ai appris qu’elle avait été victime d’un accident et je suis resté avec l’impression que ce moment dans sa vie a été déterminant dans la tournure qu’a pris sa carrière.  A soigner son corps, elle en aurait peut-être pris conscience plus qu’avant, sans doute, ou différemment.  Ceci pourrait alors expliquer, mais en partie seulement, l’utilisation de son corps en tant que sujet.

Dans son intérêt pour l’histoire de l’art, Tessa Mars a surement rencontré ce mouvement féministe des années 1970 où des femmes performeuses ou photographes ont voulu manifester leur détermination à se réapproprier leur corps, trop longtemps objet du regard et de l’action des hommes. Tessa Mars, ne va pas à des extrêmes. Comme bon nombre de ses ainées elle veut affirmer que l’art fait par des femmes n’est pas un art mineur. Et si on peut encore la rattacher à un mouvement féministe, c’est simplement parce que, montrant son propre corps, celui-ci apparait d’emblée comme une force à la fois individuelle et collective.

«J’essaie toujours de trouver des moyens d’exprimer mon identité en tant que femme habitant ce corps particulier, en tant que femme des Caraïbes…»[2]

 On ne doit point s’étonner de trouver dans les propos de cette petite fille du Dr Jean Price Mars le mot « identité ». Cependant, cette identité que recherche Tessa Mars va plus loin que des limites géographiques. On sent dans son choix de sujet qu’il s’agit de transgresser, de déconstruire même des stéréotypes.   Elle se sert alors de son corps, parfois nu, pour non seulement affirmer sa féminité mais aussi pour l’accompagner dans la quête d’une identité de femme débarrassée de rapports de subordination et d’infériorité sociale et politique[3].

Conversation avec Hector Hyppolite 2015

Acrylique/toile 65,3 65,3 cm

Si l’on observe quelques-unes des peintures de Tessa Mars, on peut y trouver des indices relevant souvent d’un contexte plus large, qui aiderons à la lecture de l’ensemble de son œuvre.  Par exemple, en s’appropriant et en réinterprétant un tableau d’Hector Hyppolite[4], elle se situe, en tout premier lieu, dans le cours de l’histoire de l’art haïtien et montre respect et admiration pour ce maitre autodidacte de la peinture haïtienne de la fin des années 1940.   Son corps venant prendre la place de la déesse de l’amour, Tessa Mars veut, vivre sa vraie nature, cette part sacrée dont elle recherche le sens profond. Elle sait aussi, pour avoir peut-être lu Simone de Beauvoir, qu’on ne naît pas femme, qu’on le devient.  Il s’agit donc d’un apprentissage difficile qui conduit presque toujours à une définition préalablement établie, puisque soumis à des prescrits culturels.

Self portrait with new friends 2015

Acrylique/toile 659x 93,6 cm

Dans un autre tableau, elle s’affiche nue, sans complexe aucun, à côté de copines «branchées» comme pour dire qu’elle n’entend pas se soumettre à des exercices de toutes sortes, de régimes alimentaires, ou de chirurgies pour atteindre l’idéal esthétique véhiculé par le monde de la mode. En s’affichant aussi simplement, Tessa Mars marque son rejet catégorique de l’idée du corps idéalisé, du corps symbole du beau. A regarder ses œuvres, l’observateur a la nette impression que, pour elle, la beauté ainsi conçue n’est que celle d’un corps dépouillé de tout ce qui véritablement en fait un corps de femme.  Pour elle, donc, la femme n’est pas qu’objet de désir et elle le crie encore plus fort dans un autoportrait auquel elle a donné le titre Tessaline.

Pop up Haitian hero 2015-2017

Collage sur papier

Dans cette image[5], on la voit, jeune femme moderne, souriante et portant des lunettes.  Les couleurs y créent un aspect quelque peu baroque. Le personnage porte tous les signes (uniforme et bicorne)que l’on associe à Jean Jacques Dessalines, ce héros guerrier, l’un des fondateurs du pays d’Haïti.  Tessa Mars, veut-elle ainsi se faire passer pour une guerrière?  Il est vrai que les Amazones ont peuplé depuis des siècles l’imaginaire des hommes mais il est presqu’assuré qu’elle n’est pas de celles-là. Rappelons que l’artiste a horreur des clichés. Je serais prêt à parier que ses modèles seraient de préférence les femmes d’Haïti. Si dans les temps modernes celles-ci sont devenues plus libres et plus évoluées à bien des égards, comme des héros elles restent dans leur confiance, dans leur courage et leur force, capables de contribuer à créer, au même titre que les hommes, un monde meilleur.   En reconnaissant de telles qualités à la femme, Tessa Mars la sort de l’aspect corporel, charnel, pour lui associer l’esprit et l’intelligence qui, selon Aristote, rapprochent l’humain du divin. Pourtant, l’artiste sait que la femme est souvent vue comme étant diabolique.

On ne peut inscrire aucun des tableaux de Tessa Mars dans la tradition millénaire du nu féminin. Ses nus semblent être la preuve, apportée par une femme artiste, que la domination masculine est encore bien présente. Tous des autoportraits, ils prouvent que l’intériorisation du regard de la société misogyne, loin de l’abattre, ne fait que la pousser à assumer son identité propre, à prendre le risque de se montrer telle qu’elle est.  Elle veut ainsi s’affirmer femme libre mais aussi artiste libre.

Dans l’art de Tessa Mars, les personnages dotés de cornes affichent un regard droit et franc qui a l’allure d’une provocation. C’est le même regard que l’on retrouve dans l’Olympia de Manet. Il y a aussi cette trivialité que renforce les cornes et le petit rideau, contenant des perles colorées, qui orne le fond.  Qu’est-ce qui pourrait expliquer ses choix?

Rêve libète, RevLanmò 2018

Acrylique/toile 127 x 101.6 cm

Il semblerait que les hommes emploient le terme diabolique ou ses synonymes, pour parler des femmes parce qu’ils aiment le pouvoir que de tels qualificatifs leur confèrent sur elles.  Il est un fait qu’utilisé dans la majorité des cas, ces qualificatifs sont des insultes.  Mais ces mots ont fait leur chemin et leur sens a évolué.   C’est le cas du mot « bitch », un équivalent de diabolique, couramment utilisé aux États-Unis.  En effet, les femmes, jeunes surtout, ont transformé cette invective et l’ont intégrée dans le langage de la culture Hip-hop pour désigner leurs congénères. C’est ainsi que Madona l’a utilisé dans ses chansons. C’est ainsi qu’il est apparu dans le nom d’un magazine « Bitch: Feminist Response to Pop Culture » (1996)dont la vocation est la promotion des droits de la femme. Et puis, n’a-t-on pas dit que la candidate démocrate aux élections américaines de 2016 devait « own herinner bitch [6]» pour se colleter à son illustre rival.  C’est un peu dans cette idée que Tessa Mars a sans doute choisi de traiter son sujet comme une diablesse.   Notons par ailleurs que le geste du couteau dirigé vers le cœur du sujet annoncerait de manière métaphorique, la mort rêvée de l’oppression dont sont victimes les femmes

L’épouse 2017

Acrylique/toile 91.5 X122cm

Dans son tableau « L’Épouse », le personnage est ambigu. Il y a la blancheur de son corps qui peut être indicatif de ses vertus, la pureté entre autres.  Le corps est auréolé indiquant que la femme représentée est un ange.  Pourtant elle prend une posture lascive, celle d’une séductrice, affirmant ses possibilités d’assumer un rôle sexuel actif.   Et si l’on s’écartait de l’aspect ironique d’une telle image pour s’attacher au sérieux du titre, on dirait que seule une femme pourrait ainsi peindre une épouse, exprimant le dilemme qu’elle vit souvent.

L’art de Tessa Mars parle de son temps et de sujets de son temps. Sa singularité oblige l’observateur à prendre le temps de lire minutieusement chacune de ses toiles.  Cet exercice doit être un apprentissage qui permet de voir, entre autres choses, les possibilités qu’offre un sujet particulier traité dans le contexte d’un moment particulier. La grande leçon à en tirer sera alors le nécessité pour nous d’être ouverts aux discours de nos artistes qui, en tant qu’êtres particulièrement sensibles, font face aux grands problèmes de notre temps.  Ainsi, comme ils l’ont toujours été, ils pourront encore être nos phares.

Gerald Alexis

[1] –  Il s’agit d’une série de peintures inspirées par des nus féminins créés par Aristide Maillol que Rose Marie Desruisseau a vu au jardin du Carrousel, entre les Tuileries et le musée du Louvre à Paris. Ces sculptures sont aujourd’hui exposées au Musée Maillol créé en 2016.

[2] – Propos recueillis par Jewell Fraser in  “Flexible Personalities” Avril 2016, https://www.contemporaryand.com/magazines/flexible-personalities/

[3] – Beaudry, Lucile « L’art et le féminisme au Québec  : aspects d’une contribution à l’interrogation politique » dans Recherches féministes, , vol. 27, n° 2, 2014, p. 12.

[4] – Il s’agit du tableau, Femme au Fleurs et aux Oiseaux ou Maitresse Erzulie, dans la collection du Musée d’art haïtien du Collège St. Pierre à Port-au-Prince.

[5] – L’inspiration vient aussi d’un tableau : Portrait de Jean Jacques Dessalines, par Hector Hyppolite.

[6] –  Cette expression pourrait se traduire ainsi : «empoigner son côté diable »

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  1. Pingback: Gérald Alexis reviews Tessa Mars – Repeating Islands - 10 janvier 2021

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