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En immersion dans Black Forest

 

Avec Black Forest, Pascale Marthine  Tayou et Jérôme Sans ont pris délibérément le contrepied du White cube, cette coqueluche de la scénographie contemporaine qui privilégie un espace d’exposition   aux murs blancs , net et neutre, refermé sur lui-même. Option scénographique déjà  vertement dénoncée par Brian O’Doherty dès les années soixante.

A l‘inverse, nous sommes dès l’orée de l’exposition immergés dans un foisonnement déconcertant. Black Forest est un espace dense, saturé d’une centaine d’œuvres qui échappent à toute catégorisation préétablie et qui conduira chaque visiteur à  mener sa propre réflexion sur le monde d’aujourd’hui.

 

Ooops! l’échelle en bas à droite trahit le montage in progress

C’est un voyage initiatique, une promenade mentale, une traversée au cœur de la  densité dynamique d’un massif forestier où l’on peut s’égarer ou encore de l’inconnu du trou noir  des astrophysiciens.  « Chacun peut entrer dans l’exposition à sa manière avec ses propres convictions, ses doutes, ses angoisses et suivre son propre cheminement »

« Une exposition n’est qu’un miroir où chacun doit se regarder tel qu’il est et se comprendre »dit Pascale Marthine Tayou.

Tout commence avant même que l’on pénètre dans les salles d’exposition. Dès l’agora d’entrée où cinq œuvres accueillent le public : Fetish wall inspiré des fétiches à clous africains, Ritual pots,  La roue des insultes, Good news et un petit panneau de bois où se trouve inscrit un prénom féminin, Lenny. C’est une Epice. Les épices sont de petites œuvres que l’artiste dissémine dans l’ensemble de l’exposition comme on saupoudre du poivre ou de la cannelle. Ainsi vous retrouverez,  parfois tout en haut des cimaises ou dans d’improbables recoins, en lettres de néon ou en lettres peintes,  des  prénoms féminins, Lenny, Alice, Simone, Micke, Aurélie, Naziq al Asid… Les Big ladies  C’est une forme d’hommage de Pascale Marthine Tayou aux femmes, à des femmes qu’il  a connues, à toutes les femmes. Ce sont les mêmes raisons qui l’ont poussé à  délaisser  son prénom, Jean Apollinaire, pour adopter celui de sa mère Marthine et celui de son père féminisé, Pascale.

Big ladies

Black Forest questionne et renouvelle les notions d’œuvre, d’exposition et même de série. Il  y a des œuvres au sol, au plafond, à l’horizontale sur les murs ou sur des troncs d’arbres –socles. Des installations souvent monumentales et écrasantes comme Diamondscape ou Falling house. Les œuvres se superposent, s’imbriquent, se juxtaposent.  Dans la Cuverie, au plafond,  les installations – invasions, Colorful line et Falling house,  s’entremêlent. Les Love letters sont accrochées sur Bayangam. Dans la Salle Carrée les panneaux Code noir sont  posés au milieu de l’installation Pascale Eggs. Trois œuvres, Freedom, Timbuktu university et Chains ne forment plus qu’un ensemble. Les Masques bronzés et les Masques délavés sont suspendus sur  les photographies géantes de La Cour de ma mère. Ce parti pris de présenter  des photographies, des images d’Afrique au mur comme du papier peint,  participe au sentiment d’immersion  au coeur du continent natal de Pascale Marthine Tayou. Cela semble un clin d’œil aux codes du décor « cosy » des papiers peints panoramiques très en vogue dans les intérieurs branchés des années soixante dix. C’est aussi un questionnement des  modes de présentation des œuvres dans l’espace d’exposition et des ressorts de perception de l’œuvre. A la fois support et œuvre,   ces photographies – papiers- peints proposent  une expérimentation esthétique contemporaine renouvelée. Et posent la question du statut de l’œuvre d’art. Par définition multiple, ce mode de présentation de l’œuvre interroge sa définition et son devenir. Mais, dans le même temps,  on pense aussi à Andy Warhol et à son Mao Wallpaper, portrait dessiné de Mao sur un ovale violet, placé en quinconce sur fond clair, que Warhol  posait avant d’accrocher ses peintures. Ou encore aux  murs entièrement recouverts de diagonales de couleur, écrin quadricolore pour Laments de Jenny Holzer en 1989 au Musée Guggenheim. Et aussi, à la reprise et transmutation du célèbre  Love de Robert Indiana en logo obsédant et multiplié sur papier peint par le groupe conceptuel Général Idea pour alerter sur l’épidémie du sida et  ses implications sociopolitiques.

Code Noir, Pascale Eggs, Echelle Dogon

Freedom, Chains, Timbuktu university

La cour de ma mère, Masques délavés, Masques bronzés

Mais c’est dans un village africain que Bayangam nous entraîne, au cœur d’une fête exceptionnelle qui ne se renouvelle que tous les vingt ans. Un artifice digital a dissimulé tous les visages sous des masques. Pour bien démontrer que par delà l’identité individuelle, l’artiste s’intéresse et nous parle avant tout de l’humain.

Par delà tout commentaire, il y a donc la présence physique, imposante, des œuvres. Elles  occupent des pans entiers de murs comme Plastic tree, Chalk Fresco, Charcoal Fresco, Colonial labyrinth ou encore les deux mille tiges de canne à sucre de Sugar Cane. Elles  créent cette sensation d’être  absorbé par un monde étrange et fascinant, parfois déconcertant. Le rapport aux œuvres s’en trouve modifié. La circulation au sein de l’exposition particulière. En effet, la scénographie n’induit pas un sens de circulation  mais chacun va à son gré d’une œuvre à l’autre, revient sur ses pas, s’arrête, repart.

PLastic tree dans la Nef

Et pour ne pas vous égarer et observer   vos propres pistes, voilà quelques repères :

Pascale Marthine Tayou crée, le plus souvent, à partir d’objets banals, récupérés auxquels il veut redonner une place et qu’ils appellent objets frustrés. Ce sont des clous, des tongs, des pavés, des végétaux, de vieilles marmites …. Et il se place ainsi dans la lignée des Duchamp, des Schwitters, des Bertrand Lavier, Jean- Pierre Raynaud, Tony Cragg,  des Nouveaux Réalistes, des surréalistes, de tous ceux qui ont mis la problématique de l’objet au cœur de la création.

Ces objets, il les assemble, les associe, jouant sur les contrastes et pratique une hybridation des matériaux,  des techniques et des cultures. Ainsi les Poupées Pascale combinent cristal de Murano, plumes, déchets de jute, toutes sortes de colifichets. Pour ce qui concerne l’hybridation des techniques, Pascale Marthine Tayou reproduit l’effet de touches de peinture à l’aide de craies assemblées dans Chalk Fresco. Ou bien, ce sont des symboles culturels et religieux qu’il superpose et fusionne dans David crossing the moon.

Chalk Fresco

 

Chalk Fresco ( détail)

L’un des principes fondamentaux de sa création plastique, c’est le renversement des codes souvent teinté de dérision.

Deux œuvres qui ne sont pas présentées dans Black Forest en sont des exemples remarquables. La Vieille Neuve exposée entre autres à la Biennale de Lyon de 2001, Partage d’exotisme. Cest une vieille voiture japonaise, abîmée, (une Toyota KE70) qui avait été vendue par un Belge à un Camerounais. Cette voiture était vieille pour le vendeur belge et neuve pour l’acheteur camerounais. Pascale Marthine Tayou  l’a rachetée à Yaoundé avant de filmer son trajet jusqu’à Douala pour la ramener d’Afrique en Allemagne.  C’est le sens inverse de l’’importation normale de voitures neuves d’Europe vers l’Afrique.

 Dans Wall street, il emprunte l’imagerie d’un symbole de la florissante  économie  mondiale, Wall street, pour une installation dans les rues du Cameroun où sont affichés les logos des entreprises du Cameroun représentant une économie balbutiante.

Vous retrouverez le renversement des codes et la dérision dans  La Roue des insultes. Cette roue inverse le principe de la roue de la fortune et attribue des insultes  dans des langues différentes  au lieu de cadeaux.

La roue des insultes

Bien qu’il soit profondément ancré dans son continent natal et que la présence de l’Afrique soit patente dans bien des œuvres, Pascale Marthine Tayou est un plasticien nomade qui a le monde comme atelier. Son œuvre se nourrit certes de son amour de l’Afrique mais aussi de l’expérience de ses voyages, de ce qu’il perçoit des pays qu’il traverse. Ainsi Sugar Cane, nouvelle série inaugurée dans cette exposition à la Fondation Clément, s’inspire du contexte historique des Antilles.

Sugar cane

Back Forest est une exposition très riche et très dense où, à chaque visite, vous décèlerez quelque chose de nouveau avec un plaisir renouvelé. Pour ne pas manquer de nouvelles pistes, restez connecté au blog de l’Aica Caraïbe du Sud qui ne manquera pas de décrypter régulièrement de nouvelles facettes de Black Forest

Dominique Brebion

 

 

Un petit aperçu de la suite….

Discussion

Une réflexion sur “En immersion dans Black Forest

  1. Excellent, Dominique, et quelle oeuvre!!!

    Publié par detolentinomarianne | 16 décembre 2019, 21 h 31 min

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