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Sur le rétroviseur : l’année artistique 2017 en Martinique, premier semestre

C’est dans La nausée de Sartre que j’ai appris il y a plus de 30 ans, que le récit seul a le pouvoir de transformer le mille-feuille informe des instants vécus en des souvenirs que nous pouvons savourer, partager, utiliser comme base pour construire des nouvelles histoires. C’est pourquoi je vous propose de regarder un instant en arrière et partager avec moi un récit de l’année artistique 2017 en Martinique. Vous pourrez d’ailleurs laisser ici sur le blog en commentaire votre propre récit, vos souvenirs, ….

Le Geste et la Matière

2017 a débuté par l’exposition Le geste et la matière, une abstraction autre, produite par le Centre Georges Pompidou dans le cadre  de la commémoration de son  quarantième anniversaire, en partenariat avec la Fondation Clément. Différemment de l’exposition Hervé Télémaque qui avait inauguré les nouveaux locaux de la Fondation en 2016, et qui était une adaptation d’une exposition présentée d’abord à Paris, Le geste et la matière a été conçue spécialement pour la Fondation Clément. La Fondation devenait ainsi un des 40 sites impliqués dans les commémorations de l’anniversaire du centre culturel Pompidou. Le résultat nous a tous émerveillés : Soulages, Hartung, Atlan, Schneider, Zao WOU-KI, j’en passe…., une scénographie sobre et soignée, une progression qui guidait le regard, tout en laissant de la place pour la découverte.

Pierre Soulages peintre 260 x 202cm, 19 juin 1963, 1963. Huile sur toile , 260 X 202 cm. Photo Fondation Clément

C’est d’ailleurs  la découverte des œuvres magnifiques choisies par le commissaire Christian Brient qui m’a amenée à questionner pourquoi et comment  cette abstraction autre, était passée au second plan jusqu’à être  vue comme quelque chose d’un peu ringard alors que son double américain, l’expressionnisme abstrait s’est affirmé dans l’histoire de l’art comme LE mouvement qui marque le passage de l’art moderne à l’art contemporain. En regardant de plus près on découvre que des deux côtés de l’atlantique, dans l’effervescence de l’après-guerre, la pulsion de la vie, l’envie de briser les codes du abstractionnisme géométrique, la revendication d’une familiarité avec le surréalisme, font apparition et construisent des œuvres dont les points de contact sont nombreux. Cependant  les critiques d’art, galeristes, Institutions et même l’Etat américain, ont travaillé de concert pour que New York finalement remplace Paris comme capitale de l’art lors de la biennale de Venise de 1960 .En effet le prix décerné alors  à  Rauschenberg  a sonné le glas d’une primauté que Paris maintenait depuis longtemps. Pourtant, ce qui distingue les œuvres montrées entre janvier et avril 2017 à la Fondation Clément de celles des expressionnistes abstraits américains c’est surtout la capacité qui ont eu à un moment donné des privés et des institutionnels américains de  produire un récit de l’histoire de l’art, construisant une sorte de ligne du temps dans laquelle l’expressionisme abstrait trouve entièrement sa place, mais qui exclut par la même occasion l’abstraction autre. Cet exemple montre qu’il est grand temps de construire un récit qui puisse infléchir le sens de l’histoire de l’art afin de nous forger un point de vue proprement caribéen.

Hans Hartung T 1956-14, 1956. Huile sur toile 180 X 136 cm. Photo Fondation Clément

Land Art Sainte Marie- Dlo la té

Toujours au mois de janvier, une initiative de l’ONF, du Cap Nord et de la Mairie de Sainte Marie, avec l’appui de la DAC, de la collectivité territoriale, du PNRM, et de la Fondation Clément, a réuni six artistes pendant trois jours dans la forêt des Trois sources à Saint Marie dans un grand évènement land art. En 2015 l’ONF avait déjà été à l’origine d’une manifestation artistique, le  Forest art de 2015, dans la forêt de Montravail dans le sud de l’île. . Cependant à  la différence du Forest art dont le but était d’installer des sculptures monumentales  en bois sur le site, la manifestation aux Trois sources visait spécifiquement le land art, soit des œuvres dans et avec la nature, qui mettent en place une sorte de prisme, introduisent une modification éphémère qui permet au visiteur d’appréhender différemment le paysage. Les artistes étaient invités à utiliser des matériaux trouvés sur place, d’autant plus que le site  étant dans une démarche de labellisation forêt d’exception un soin particulier dans l’utilisation de matériaux naturels était implicite. Les œuvres au final étaient assez inégales. Peut-être un peu à l’image du site, lui-même très hybride, avec une grande partie du terrain composé de terres déclassées, anciennement habitation sucrière, plus  les fameuses sources, un espace très  médié par la main de l’homme, très fréquenté par la population locale qu’y vient se baigner, se promener, chercher de l’eau de source. Mes trois œuvres préférées sont :

Libre comme l’eau, jouer à l’eau de Anne-Marie Schoen  de Guyane, qui a pu avec peu de moyens apporter effectivement un changement de point de vue, qui attirait et rénovait le regard des promeneurs. En ajoutant simplement à la source un outil tressé, l’artiste créait un point d’attention et de rétention éphémère, modifiant la distribution et l’effet visible de l’eau. Belle réalisation.

.Anne-Marie SCHOEN,Libre comme l’eau, jouer à l’eau. Forêt des Trois Sources, Martinique, janvier 2017. Photo Vincent Gayraud

L’installation Les migrants  d’Habdaphaï, dans une sorte de clairière en hauteur avec vue plongeante sur la mer. Composée d’une structure qui rappelait un bateau, comme ceux qui ont toujours transporté tous les migrants du monde (et particulièrement du nouveau monde), d’un groupe d’assemblages en forme de fagots de bois entourés de bandages, représentant les migrants installés sur la terre, et d’une œuvre dite capteurs d’eau. Cette dernière à  fois délicate et complexe permettait de récupérer l’eau de la pluie ou de la rosée, affirmant l’eau comme l’élément-vie, l’élément qui relie le bateau et les hommes à la terre.   Vue d’en haut , l’installation qu’on aurait pu trouver hétéroclite révélait toute sa cohérence, et avec son emplacement et dans la manière comme les trois éléments faisaient œuvre. La jolie vidéo faite depuis un drone est visible ici. .

4. Migrants – bateau, Habdaphai, Forêt des Trois Sources, janvier 2017 Martinique, photo Adela Adyé

 

Les Migrants, Migrant, Habdaphaï, Forêt des Trois sources , photo courtoisie de l’artiste

Repères-échos d’Isabelle Audouard proposait également plusieurs interventions, depuis l’infinie délicatesse des herbes folles tressées et rougies par du raphia, jusqu’aux pierres recouvertes de coton blanc, des délicats mobiles tressés le long de la source,  des miroirs, des calebasses, des bouts de bois et des fils rouges, créant toujours des nouveaux repères, et jouant avec la répétition comme dans le titre écho.. j’ai particulièrement aimé  l’idée des hautes herbes tressées, qu’aurait été surement plus impactant avec un effet de masse…D’ailleurs l’artiste avait prévu beaucoup plus d’herbes, mais malheureusement et c’est là un biais à corriger lors de nouvelles éditions, la communication n’a pas bien passé entre la coordination de l’évènement et les jardiniers en charge du site, qui ont rasé inopinément les herbes dont l’artiste avait prévu l’utilisation…

Repères-Echo, Isabelle Audouard, photo Adela Adyé

 

Repères-Echo, Isabelle Audouard, photo Adela Adyé

Biennale de la Jamaïque

En février, la Biennale de la Jamaïque 2017,  s’est ouverte à Montego Bay sur une installation vidéo interactive réalisée par David Gumbs, un des six artistes internationaux invités par les organisateurs à exposer avec quelque  80 artistes de la Jamaïque et de la diaspora jamaïcaine.  L’installation participant à la biennale avait été conçue lors de la résidence de l’artiste  à Beijing, en Chine dans le cadre de l’initiative Davidoff,  en 2016.  Xing Wang (Blossoms), et est formée par  cinq projections synchronisées, quatre sur un cube en toile très fine qui se trouve sur le plancher de la galerie et une sur le dôme de la National Gallery West. L’œuvre au motif flore/faune caribéenne est une imagerie abstraite en perpétuel mouvement dont les changements incessants sont activés par  le son. Les sons sont captés d’une part par un microphone posé à l’extérieur de la National Gallery (captant donc des bruits de la rue, et ancrant en même temps l’œuvre dans la ville) , et de l’autre, comme David Gumbs a déjà fait plusieurs fois en Martinique, par un capteur intégré dans une coquille de lambi face à l’installation. C’est le souffle des visiteurs qui active ici l’installation  Le dossier de presse de l’évènement peut être consulté ici.

. David Gumbs, Blosson, Biennale de Jamaïque, 2017. Montego Bay.

Odyssée Ponctuée

En Mars, Ronald Cyrille, a lui seul un véritable condensé de la Caraïbe avec ses origines dominiquaises et guadeloupéennes, ayant vécu et étudié en Martinique, exposait en Guadeloupe. Odyssée ponctuée réunissait des œuvres de quatre grandes séries de l’artiste : les  grandes peintures, où divers  genres et  techniques se mélangent pour former comme des paysages intérieurs, entre rêve et réalité.  La série des dessins  l’envolée, en crayon sanguine, pastel, feutre, bombe et crayon de couleur sur papier, formant des dessins délicats et inquiétants, porteurs d’une sorte de cruauté primitive. La série d’interventions sur papier photo altéré, où l’artiste  travaille le support  à l’acrylique ou à la bombe pour ensuite  découper, coller et gratter…et enfin, Biplopie,  magnifique série de fulls and cuts où Ronald travaille directement au scalpel sur du papier, sans esquisse préalable. Un travail onirique, dérangeant, une nouvelle figuration violement expressive.  Voir mon texte sur cette exposition ici

God will provide, Ronald Cyrille, technique mixte sur toile, 100 x 79cm, 2017.

Un lieu en liens

En avril également, le Tropiques Atrium présentait la très belle exposition un lieu en liens d’Élodie Barthélemy,  artiste franco-haïtienne, née en 1965 à Bogota en Colombie, qui  a vécu au Sri Lanka et au Maroc avant de s’installer en France.  Son travail actuel prend la forme d’œuvres performatives avec lesquelles elle cherche à faire écho aux multiplicités en jeu en toute rencontre humaine. Le commissariat était de Sophie Ravion D’Ingianni. J’ai beaucoup aimé les œuvres plus architecturales, comme jalouzy en contreplaqué et pin, enduit de ciment coloré, qui reprenait la structure en empilement du bidonville haïtien éponyme. Mais aussi la très simple et pour cela même très belle installation capteurs, qui a su si bien attirer nos regards vers le sol. Le texte de Sophie D’Ingianni peut être consulté ici.

Capteurs, Elodie Barthélemy, dimensions variables, argile et fils de fer, laine, 2017

Photographies habitées

En mai la Fondation Clément recevait la première individuelle du photographe   Jean Luc de Laguarigue , Photographies habitées.  L’artiste qui photographie depuis l’enfance,  s’y révèle autant qu’il ne révèle, le monde de l’habitation, sur laquelle il est né et a grandi. On pouvait y voir dans une vitrine des anciens appareils, une histoire personnelle qui nous permettait d’entrer un peu dans ces photographies habitées, où l’on découvrait le regard plein de tendresse et curiosité que l’artiste porte sur les sujets photographiés. J’ai aimé énormément les photographies prises encore adolescent, et qui démontraient, déjà!, une parfaite compréhension de l’art du portrait et de la composition  Le commissaire, Guillaume Pigeard de Gurbert parle d’une sorte de vitre invisible, qui se dresse entre l’artiste et ce monde de l’habitation de l’enfance. L’artiste lui-même souligne avoir cherché avec la photographie, à la fois révéler et casser la vitre invisible, toucher le monde auquel il appartient et duquel la structure même de la société martiniquaise le tient en quelque sorte séparé, mais aussi mettre en lumière la fine membrane qui soutient cette séparation. J’ai été impressionnée par les portraits de famille dans la salle carrée, où certainement consciemment cette séparation devenait palpable. Vidéo de l’exposition ici

L’heure du portrait Photographies Habitées, Jean-Luc de Laguarigue Fondation Clément

 

12. Photographies habitée, Jean Luc de Laguarigue

Impressions mémorielles

Toujours au mois de mai le photographe martiniquais Robert Charlotte participait à l’exposition  Impressions mémorielles, au Musée de l’Homme à Paris sur le thème de la traite négrière et de l’esclavage. L’exposition réunissait travaux de  10 photographes français, africains, brésiliens, dont les martiniquais Robert Charlotte et David Damoison (né et vivant en France hexagonale), le guyanais  Mirtho Linguet, et le guadeloupéen Adolphe Catan (1899-1979). Le curateur, le photographe d’origine camerounaise, Samuel Nja Kwa, a voulu réunir des photographes de plusieurs points de la diaspora africaine qui portent leur regard contemporain sur un sujet encore tabou de nos jours  L’exposition montre les traces de l’esclavage, à travers des lieux, des manifestations, des stigmates qui ont marqué la traite négrière. Il s’agissait pour le curateur d’éduquer par l’image, de montrer sans complaisance et sans victimisation une réalité dont les effets perdurent.  Robert Charlotte dont une des photos a fait la couverture du catalogue, y montre la série Garifunas, que l’artiste développe depuis 2014. Les Garifunas forment un peuple issu de la résistance des indiens Kalinagos et Caraïbes  et des « marrons » (esclaves en fuite) à la colonisation notamment sur les îles de Saint-Vincent-et-les-Grenadines et de la Dominique. C’est un pan particulièrement méconnu de l’histoire de la colonisation dans les Amériques. Les garifunas résistent encore aujourd’hui en Dominique mais aussi en Amérique centrale ou ils ont été envoyés au XVIII siècle.  Le très beau travail de Robert Charlotte, tient de la photo documentaire et du portrait… Déclinés en série, dans un travail en permanent dialogue avec le sujet photographié, ce sont des portraits qui même lorsqu’ils ne montrent qu’un individu cherchent à saisir et éterniser l’essence d’un groupe. Lien pour le dossier de presse ici

Femme en robe jaune, Robert Charlotte, Impressions Mémorielles, Musée de l’Homme, 2017

 

Robert Charlotte
Garifunas et descendants

Insectes

Puis pour finir avec le premier semestre, au mois de Juin le Tropiques Atrium accueillait  « insectes, chambre des merveilles, cabinet de curiosités » d’Agnès Brezephin. L’artiste travaille ici dans une veine presque documentaire, ou plutôt collectionneuse, constituant patiemment  des archives sur lesquels elle intervient en  gommant, tissant, cousant, et le plus souvent en magnifiant. Il y a là un amour de l’objet, la présence obsessionnelle de photos de famille  adultérées, mais aussi, les cranes en céramique qui m’avaient tellement émue lors de sa participation à la collective lettre à Suzanne qui s’est tenue à l’Atrium en 2015, et dont insectes me semble être la suite logique. Nommant son exposition cabinet de curiosité, chambre des merveilles, l’artiste se place donc dans l’espace de l’intime, et évoque un temps où des hommes, fascinés par la complexité du monde, accumulaient les plus prodigieuses créations du génie humain et de la nature,  dans une sorte  de grand bric à braque, qui reflétait et renforçait une certaine vision du monde.  Il s’agissait à partir de la renaissance de faire voir à des visiteurs des objets insolites, extraordinaires, de faire circuler des savoirs et des idées.  Agnès  Brezephin, organise un peu dans ce sens ses merveilles afin de faire passer son idée du monde.

Insectes, cabinet de curiosités, chambre de merveilles, Agnes-Brezephin
Tropiques-atrium-Martinique

Matilde dos Santos

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