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Ronald Cyrille : Odyssée ponctuée

Ronald Cyrille s’expose au Centre culturel Rémy Nainsouta à Pointe à Pitre, Guadeloupe. Odyssée ponctuée. Un retour donc à l’endroit où l’artiste exposa pour la première fois en solo en 2013. Un retour aussi sur des techniques, des thèmes et des propos que le jeune artiste a défrichés durant ces quatre dernières années. Autant de pistes ouvertes pour un voyage qui ne fait que commencer.

Ronald Cyrille
Let me fly
92 x73 cm

Le Brainstorming continue[1]. Le brainstorming est continu. Alors qu’il travaille une série, l’artiste ne cesse d’ouvrir de nouvelles approches, de nouvelles possibilités.

Ronald, à la fois guadeloupéen et dominiquais, est diplômé de l’école des arts visuels de Martinique. L’artiste a commencé par la rue (street art), et amène jusqu’à ce jour la rue à la toile. Cependant, si la présence de l’écriture dans son œuvre est notable, Ronald, n’est pas un writer. Son art a dès le départ et même sur les murs, quelque chose de narratif et dépasse largement l’occupation de l’espace par la seule signature.

Basquiat est une référence obligée devant ces peintures-dessins-collages aux couleurs vives. On retrouve chez Ronald l’expérience de la rue comme lieu de création, mais aussi la couleur, la lisibilité et l’impact immédiat de la composition et l’omniprésence de l’écriture, que l’on trouvait déjà dans l’œuvre de Basquiat.

Ronald Cyrille
Rising sun technique mixte sur papier photo altéré, 51 x 40,5 cm, 2016

Sur les murs du Centre Culturel,  Ronald  déroule son odyssée, qui se confond avec une sorte d’odyssée de l’art… un voyage onirique  jalonné par les séries de l’artiste :

Un, la série des grandes peintures, un mélange de genres et de techniques : acrylique, bombe, huile sur toile… formant comme des paysages intérieurs, entre rêve et réalité. Dans chaque œuvre une narration se met en place avec une cohérence qui lui est propre et qu’on aurait tort de chercher du  côté de la logique cartésienne. Ce sont plutôt des contes magiques un peu bancals (il n’y a pas de début, ni de fin, mais des personnages en dialogue dans un éternel entre-deux)

Ronald Cyrille
La mangrove
dessin , feutre rouge sur papier Canson

Deux, la série des dessins  l’envolée , en crayon sanguine, pastel, feutre, crayon de couleur et encore de la bombe sur papier Canson blanc. Une envolée pesante, ou un poids bien léger, selon le regard qu’on y porte. Des figures entre grotesques et terrifiantes, à la fois plus réelles et plus cauchemardesques que celles de la série des grandes peintures. Est-ce le rouge, ou les corps sans tête ? On reste fasciné par une sorte de cruauté primitive. Sur  La mangrove,  petit dessin à la sobriété émouvante, un bateau  est retenu ? porté ? par une sorte d ‘être hybride entre animal et plante, orné de feuilles dentées, elles-mêmes ressemblant étrangement aux poissons couronnés qui se prolongent en fils électriques nageant-flottant juste  à côté…

Trois, une série sur papier photo altéré, fruit d’une expérimentation chimique de l’artiste qui altère le support sur lequel il applique de l’acrylique ou de la bombe et qu’il découpe, colle et gratte… support malmené donc  pour des atmosphères encore une fois irréelles.

Et quatre, la magnifique série des Fulls and cuts que l’artiste a surnommé Biplopie, déformation de diplopie, voir double  et pour cause, les doubles sont souvent présents dans ses œuvres. Dans cette série Ronald travaille directement au scalpel sur du papier Canson couleur ou blanc, sans esquisse préalable. La découpe ici crée directement les formes, en partant du plein pour obtenir des vides que l’artiste peut remplir à nouveau au gré de ses envies.

Ronald Cyrille
Hello Ebony, série full and cuts
70 X 50 cm X3, 2015-2016.

L’utilisation des techniques de découpe/collage lui permet une très grande liberté, celle d’y introduire dans le dessin le graphisme via par exemple les importations de papier peint ; celle aussi  de mettre en présence des fragments d’univers distants.

Heureux qui comme Ulysse peut raconter son beau voyage. Le Retour d’Ulysse s’étire sur dix longues années ponctuées, grâce au courroux de Poséidon, par des aventures mythiques. L’Odyssée de Ronald est aussi un récit envoutant : Ici un morceau de bravoure plus loin un coin où l’on s’attarde enchanté par une chimère pendant que dans une lointaine Ithaque, une autre Pénélope tisse ses propres toiles… Une palette pimpante et  quelque chose d’héroïque dans cette traversée semée d’embûches… servie par un titre qui dévoile soudain une inattendue soif de conquêtes.

Beaucoup de colère aussi sur ces toiles, contrastant de façon assez étonnante avec le personnage doux et presque hésitant du jeune peintre. C’est peut être une sorte de rage de vivre, les marques des accidents de ce court voyage, une boucle ponctuée par des rencontres, des ruptures et de doutes. Un retour sur l’enfance dit le peintre, facilité peut être par la naissance de son enfant.

Mais il y a autant d’Ulysse dans cette exposition que du très beau et très personnel film d’Akira Kurosawa, Rêves, où des rêves qui n’ont aucun autre lien entre eux  que le rêveur, se succèdent formant un récit de récits.

Ronald Cyrille
God will provide
100 x 79 cm

Chaque œuvre-récit est ainsi un rêve et comme souvent dans les rêves elles comportent des charades. On ne sait jamais bien ce qu’on y voit : un chien à deux têtes devenu oiseau ? Un animal dont le visage est une main humaine ? Un Big Bird sur ses deux pattes, qui s’envole dans les cieux, la bouche pleine de dents bien pointues ? Ou encore quelque chose que l’on devine préhistorique et qui s’habille pourtant  comme pour la ville, dans ce qui pourrait être une lecture très personnelle du  barbare technicisé dont parlait Oswald de Andrade ? Sur d’autres œuvres pullulent des bateaux, ce qui n’est pas étonnant dans un monde insulaire. Plus étonnant peut être une abeille portant bouée de sauvetage, bouée que l’on retrouvera sur un personnage humain également… Sur plusieurs toiles des hommes à moitié plantes sont plantés là, avec  des corps qui se cassent au beau milieu, alors que des oiseaux rigolards exhibent des dentitions effrayantes. Et  toujours ces immenses mains, ces abeilles gigantesques, ces corps tronqués… Et voici une tête couronnée, ironiquement commentée, puis encore des mâchoires affûtées, des masques, de la magie, des mots entre désabusés et mélancoliques…On nage en pleine confusion, la palette franche, acidulée de l’artiste nous  dit gaieté, soleil, exotisme, mais  le scénario cache des couteaux, des coutelas, des blessures en veux-tu en voilà et déjà les couleurs se piétinent, s’entredévorent, se superposent  comme des graffitis sur les murs d’une ville indifférente. Mais nous ne pouvons pas rester indifférents, nous qui regardons ici l’étrange festin auquel Ronald nous convie pour nous conter son Odyssée…

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C’est un univers hybride comme ses créatures, entre religion, nature, campagne, ville,… La Caraïbe ici maintenant,  violente et anarchique, à laquelle sa peinture amène une bouffée de liberté et de vitalité, revendiquant innocence et spontanéité, dans une explosion figurative, violemment expressive.

Matilde dos Santos

AICA  CARAÏBE DU SUD

[1] Titre de son exposition à la Fondation Clément en 2015.

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