you're reading...
Articles en français

« Mondialité ou les Archipels d’Edouard Glissant »

« Mondialité ou les Archipels d’Edouard Glissant »

                               19 avril – 27 septembre 2017

Bruxelles, Fondation Boghossian,villa Empain.

                                                                                             Texte et photos Scarlett Jesus.

Edouard Glissant caressait de son vivant le projet, en Martinique, d’un Musée du Monde qui rassemblerait les arts visuels, le cinéma, la parole écrite et orale  afin de  chercher l’ordre dans le désordre dans la pensée du tremblement, la créolisation et l’opacité.    Il devait rassembler des œuvres de ses amis artistes et représenter la diversité de l’art issu des deux continents américains. Et concevait ce musée sur le modèle de l’archipel, comme un réseau d’interrelations entre des traditions et des recherches ouvrant sur l’inconnu.

            « J’imagine plutôt le musée comme un archipel. Ce n’est pas un continent, c’est un archipel [i]», rapporte Hans Ulrich Obrist.

Edouard Glissant n’a malheureusement pu voir la réalisation de ce muséede son vivant. La fondation Boghossian,actuelle propriétaire de la villa Empain, après avoir restauré celle-ci, en a fait à Bruxelles -ville internationale par excellence – un centre pour l’art et le dialogue entre l’Orient et l’Occident. Reprenant alors le projet d’Edouard Glissant la fondation a présenté, du 19 avril au 27 septembre 2017,une exposition intitulée « Mondialité ou les Archipels d’Edouard Glissant », le concept de mondialité étant, pour Glissant, destiné à contrecarrer la force d’homogénéisation attachée à la mondialisation.

Appréhender la pensée du philosophe du Tout Monde dans ce lieu est hautement symbolique de la modernité d’une nouvelle forme d’utopie reposant sur un dialogue continu susceptible de préserver à la fois la diversité et la créolisation.  L’architecture avant-gardiste de la villa, commandée par le baron Louis Empain en 1930,est emblématique de l’art déco et des idées du Bauhaus. Elle est tout autant la concrétisation d’un imaginaire.

 




Pénétrant à l’intérieur de la villa, le visiteur est d’emblée invité à se confronter à la pensée d’Edouard Glissant qui lui est présentée sous la forme de fragments. Celle de pages d’ouvrages dédicacés à ses amis, disposées sur une table face à une immense baie vitrée, comme une ouverture vers l’extérieur, un ailleurs. La plupart de ces dédicaces sont destinées à Hans Ulrich Obrist, commissaire chargé de l’exposition, avec le Pakhistanais Asad Raza. Eminent critique d’art et directeur de projets internationaux, Hans Ulrich Obristest partisan d’expositions organisées dans d’autres lieux que ceux, habituels, des galeries, centres d’art et musées. Il avait rencontré Glissant en 1990, et fit dès lors de celui-ci son ami et son mentor.


Tout au long de son parcours qui le mènera à la rencontre de quelques vingt-cinq artistes de toutes nationalités, « solitaires et solidaires », le visiteur sera accompagné par la voix d’Edouard Glissant captée par Manthia Diawara, écrivaine et cinéaste d’origine malienne,auteur en 2009 d’« Edouard Glissant : one world in Relation » développant, dans un corpus de vidéos, les concepts et théories à la base de Mondialité.

Parmi ces nombreux artistes dont les œuvres tissent des liens avec la pensée de Glissant, il convient de faire un sort particulier à Wifredo Lam. De leur profonde amitié naîtra, en 1955, la publication par Glissant du recueil poétique La Terre inquiète, dont Wifredo Lam réalisera les lithographies. Celles que l’exposition permet de découvrir ici et qui font partie de la série  (Le dernier voyage du vaisseau fantôme, 1976), illustrent parfaitement le propos tenu par l’artiste sur son œuvre : « Ce qui vraiment élargit ma peinture, c’est la présence de la poésie africaine ». Lié aux mouvements avant-gardistes à Paris -en particulier à la galerie du Dragon que fréquente alors Glissant-, lors de son retour à Cuba son imagination s’enrichit au contact de la culture afro-cubaine. Métissée et ésotérique, son œuvre incarne alors parfaitement les concepts de créolisation et d’opacité poétique chers à Glissant. Philippe Parreno, de son côté, s’est emparé du « droit à l’opacité » revendiqué par Glissant afin de réaliser une installation aux allures de slogan revendicatif inscrit sur un tee-shirt. Le droit à l’opacité admet la non  nécessité de comprendre l’autre tout autant que l’objet d’art qui, de ce fait, bénéficie d’une multitude de sens possibles.

Wifredo Lam
« El ultimo viaje de buque fantasma »

Philippe Parreno

L’intérêt que porte Glissant aux artistes renvoie aussi aux questionnements concernant la question des frontières entre les différents arts, et par voie de conséquence la délimitation d’un espace où la poésie devrait se cantonner. En témoigne sa collaboration avec des plasticiens, dont celle avec la plasticienne sud-coréenne Koo Jeong A qui déboucha, en 2006, sur leFlammariouss : un dictionnaire-objetreprenant l’intégralité des définitions du dictionnaire Flammarion mais qui, au contact d’un mot nouveau, Ouss, introduit subrepticement et définissant sa démarche de travail, va poétiser cet objet du quotidien.

            L’enrichissement mutuel qui découle de la relation opérée entre la poésie et d’autre forme d’art est recherchéavec la réalisation de recueils réalisés en quelques sorte à quatre mains. En dehors de Lam, Glissant fera appel, pour la publication de « BOISES, Histoire naturelle d’une aridité », publié à nouveau par les éditions du Dragon à Paris, au peintre et sculpteur Agustin Cardenas, dont une œuvre est également exposée. Mais parmi les nombreux artistes ayant tressé des liens entre leur univers et les mots du Poète, il convient de mentionner celle qui fut la compagne de Glissant depuis les années 80 : la plasticienne et psychanalyste Sylvie Sema avec laquelle il écrivit en 2007 « La Terre magnétique. Les errances de Rapa Nui, l’ïle de Pâques ». La villa Empain expose « Imaginez le vol », réalisé en 2004. Un tracé noir discontinu vient obscurcit la blancheur de la page, tout en suggérant une élévation. Au bas d’une fragile bande de papier dont la verticalité (215 x 45 cm) s’accorde avec les tracés noirs, Edouard Glissant ajoute quelques lignes manuscrites. Le commentaire que lui inspire cette œuvre est une illustration de ce que le Poète appellera, dans « La Cohée du Lamentin » : la « Querelle de la transparence et de la matière ».

Sylvie Sema
Imaginez le vol

Le visiteur peut poursuivre son parcours en s’arrêtant sur les sculptures -en bois de chêne et de châtaignier- d’une autre artiste française, dont Glissant souhaitait la présence dans son Musée du Tout-Monde, . Ses grandes planches dressées, comme « Femme première » (200 x 24 cm), sont comme des pages d’écriture où signes et marques témoignent de l’histoire de l’humanité, mêlant le palpable et l’invisible.

Geneviève Gallero

On peut alors être tenté, de rapprocher le poinçonnement du bois utilisé par la sculpteure, parfaitement visible sur le visage de la Femme, avec l’esthétique que l’Australien  emprunte à l’art arborigène. Le « Portrait of Edouard Glissant » (s.d.), une peinture sur bois, tout autant que l’installation in situ d’une baie vitrée à plusieurs panneaux de ce même artiste, en témoignent.

Daniel Boyd

 

Daniel Boyd

Comment ne pasy voir l’illustration du métissage culturel, ce processus de créolisation fait d’échanges multiples, qui permet de préserver la singularité en défendant la diversité ?

Etel Adnan

 Ce qui apparait, par ailleurs, réconfortant, c’est de voir qu’en dépit de la disparition d’Edouart Glissant, le travail de nombre d’artistes contemporains, quel que soit leur pays et continent d’origine se nourrissent de ses idées. Et fassent leur ce que Glissant définissait comme « la pensée rhizomique »,à travers des créations et des mediums où se devine une multitude d’influences,venues de cultures tant occidentales qu’orientales. Face à la complexitéd’éléments s’entremêlant les uns les autres, et alors que chacun est susceptible d’avoir des effets sur tous les autres, le processus de création devient une entreprise hasardeuse, instable, ayant sa vie propre et débouchant sur l’inattendu, l’inconnu.

 Les commissaires d’exposition ont ainsi choisi de montrer, de façon très judicieuse, une œuvre récente d’Etel Adnan, artiste libanaise de la même génération que Glissant,intitulée « Hommage à Edouard Glissant »et réalisée en 2014.Cette œuvre poétique réalisée sur papier (l’artiste écrit par ailleurs, en français et en anglais)permet des lectures multiples.Présentée sous la forme d’un pliage (ou leporello) elle peut se lire dépliée comme un livre. Par un jeu subtil, elle permet à chaque pli d’être mis en relation avec son vis-à-vis, ou en se repliant partiellement de suggérer les influences souterraines exercées. Comme un palimpseste.

Miquel Barcelo

Dans le même ordre d’idée, c’est une œuvre récente de Miquel Barcelo, de 2016, sans titre mais dans laquelle on peut identifier une pieuvre aux multiples tentacules. Dans le bleu d’une mer, lieu de tous les échanges et qui pourrait être la Caraïbe, flotte un animal doté d’un système nerveux qui, réparti entre la tête et les tentacules, n’obéit pas à un centre. Sa forme suggère un être aux identités pluriellesqui symboliquement pourrait représenter aussi un archipel.

Kader Attia

Enfin, Kader Attia, qui a partagé son enfance entre l’Algérie et la France, représente une céramique de Delf dont la réparation témoigne d’une brisure antérieure. Donnant à lire le traumatisme d’une personnalité -mais aussi d’une collectivité- quidût se reconstruite sur un traumatisme, (la blesse), hérité du colonialisme.

Pour revenir à la mondialité qui donne son titre à l’exposition, dans une conversation avec Olivia Fairweather à propos de la possibilité d’expérimenter dans son corps la sensation de percevoir un lieu au-delà du visuel, Asa Razarapporte des propos qu’Edouard Glissant aurait tenu à) Hans Ulrich, lors d’un passage en Martinique : « Alors qu’il parle avec un chauffeur de taxi de son séjour au Canada, le chauffeur lui répond qu’il rêve de la sensation  de la neige qui tombe sur sa peau et Glissant dit que c’est là l’exemple de quelqu’un qui a un sens de la mondialité beaucoup plus développé que les membres de la jet set, par exemple, qui parviennent à visiter des lieux sans y être véritablement[ii] ». Ce que confirme Patrick Chamoiseau lorsque, dans un extrait de « Migrants », il affirme : « La mondialité diffuse en nous la présence d’un invisible plus large que notre lieu[iii] ».

Dominique Gonzalez Foer

Et n’est-ce pas, au final, à cette expérience que l’installation de Dominique Gonzalez Foerster, « Chambre (l’inhumaine) », conviait le visiteur. Dans le huis clos éclairé artificiellement d’une vaste chambre dont le mobilier se réduit à son seul lit, la large baie vitrée étant rendu aveugle par le drapé de rideaux dorés, les visiteurs sont invités à se reposer. Et là, à ouvrir les ouvrages de Glissant mis à leur disposition, pour éprouver la sensation spatiale d’un univers archipélique. Tout en  établissant des liens entre Edouard Glissant, une chambre des années 1930, à l’époque du Congo belge et une œuvre d’art très contemporaine…

 

 

[i]citédans Mondialité ou les archipels d’Edouard Glissant, édité par Hans Ulrich Obrist et Asad Raza, Fondation Boghossian, publié à l’occasion de l’exposition, p. 18.

[ii]op. citéMondialité ou les archipels d’Edouard Glissant, p. 65.

[iii]op. citéMondialité ou les archipels d’Edouard Glissant, p. 41.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Retrouvez toute l’information sur le marché de l’art

artprice
%d blogueurs aiment cette page :