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L’art en relation : Li diab’là une performance de Christian Bertin.

La ville de Fort de France et le SERMAC ont proposé dans le cadre du festival de Fort de France 2017, une exposition et conférence autour de l’œuvre de Christian Bertin, plasticien martiniquais.  La  Rencontre, exposition-installation photo, s’est déroulée du 18 au 23 juillet sur la Savane. C’est un emplacement à retenir pour de futures expositions ; j’y verrais bien des photos patrimoniales, par exemple. L’installation était disposée le long d’un petit chemin pavé et il était facile donc pour le public de regarder les photos tout en se promenant ; s’arrêter pour mieux voir, commenter… bref, interagir avec l’œuvre.

La rencontre Christian Bertin 2017 -Luc Jennepin

La Rencontre, est une installation-photo sur 12 panneaux en tôle ondulée et bois noirci s’étalant sur la Savane, depuis le bord de mer, juste derrière la statue d’Esnambuc, jusqu’à celle de Joséphine de Beauharnais en face de la bibliothèque Schœlcher. Mais c’est surtout la rencontre devenue mythique le long des années, de Christian Bertin avec Aimé Césaire, puis avec Christian Gaussen, qui lui a permis d’entrer à l’école de beaux-arts de Mâcon mais aussi avec Luc Jennepin auteur des très belles photographies exposées. Celle encore de l’artiste avec le public parisien lors de la performance qu’on peut voir sur l’installation côté face. Et  celle de l’artiste avec ses étudiants, en ateliers, ou avec des spectateurs autour des œuvres en espace public, sujet de l’installation côté pile  et enfin, celle, primordiale, d’un monde en expansion et des petits cailloux des Antilles, celle des hommes et des cultures, celle qui depuis la traite, ne cesse de recommencer, sous une forme souvent violente, inégale, et qui par les résistances qu’elle provoque s’est révélée  extrêmement créatrice.

La rencontre Christian Bertin 2017 -Luc Jennepin.jpg

 

La rencontre Christian Bertin 2017 -Luc Jennepin.JPG

Je vais m’attarder ici sur la performance-déambulation Li Diab’là. Il ne sera pas utile de revenir sur la définition de la performance en tant que pratique artistique[i]. Retenons que la performance est éphémère, relationnelle et qu’elle cause ou vise à causer des répercussions. Nous allons donc voir la performance de Christian sur ces trois points de vue. Les registres devenus eux-mêmes œuvre dans une installation ne sont pas la performance. L’essentiel de cet art unique est dans la rencontre, et dans les réflexions qu’elle suscite.

La déambulation est une sorte particulière de performance, consistant en un déplacement de l’artiste, sur des parcours et selon des modalités libres ou imposées. Déambuler permet de souligner la précarité de l’art performance, en la soumettant à l’instabilité inhérente à la marche. Si les performances de type déambulatoire entretiennent une certaine parenté avec la figure du flâneur de Baudelaire[ii], elles questionnent le plus souvent les déplacements en espace urbain, et les limites  que cet espace pose à l’autonomie du sujet. Les usagers d’une ville sont soumis aux codes qui engorgent l’espace urbain. Ils s’y déplacent en inscrivant leurs itinéraires dans un contexte saturé de signes. Pour le performeur ce contexte devient un matériau spatial fait de constructions, d’accumulations, de trajets pré-existants,  qu’il va façonner, proposant sa propre trajectoire ; en l’occurrence, une sorte de parcours fléché, car ici l’artiste ne « drive » pas, il ne part pas à la dérive, ni en aveugle.  Christian a une partition précise : sa déambulation l’amène de haut lieu en haut lieu de la culture française, portant avec  une élégance un peu tapageuse dans sa mise, un curieux objet, dont il extirpe petit à petit des bribes de culture martiniquaise, ô combien absente des lieux confrontés.

La rencontre Christian Bertin 2017 -Luc Jennepin

On reviendra sur ce curieux objet un peu plus loin, pour l’instant j’aimerais rapprocher la déambulation de Christian Bertin à Paris en 2009 à d’autres déambulations paradoxales et risquées, qui ont marqué l’histoire de l’art. C’est le cas des déambulations urbaines de Daniel Buren dans le cadre du  Salon de Mai, en 1968 à Paris. Deux hommes-sandwiches portant des panneaux sur lesquels apparaissaient les rayures verticales des œuvres exposées par Buren à l’intérieur du Palais de Tokyo, arpentaient alors les approches du Musée national d’art moderne.

Daniel Buren 1968 Deux Hommes Sandwichs déambulant sur le parvis entre le Musée national dart moderne Palais de Tokyo et le Musée dart moderne de La Ville de Paris

C’est le cas aussi de la mythique A line made by walking de  Richard Long en 1967, où l’artiste en faisant et refaisant à pied un chemin dans un champ de Wiltshire finit par laisser une marque de son passage. Il questionnait ainsi l’impact de l’homme sur son environnement, mais aussi les notions d’impermanence et de mouvement.

Richard Long A line made by walking 1967

Plus récentes, plus urbaines, on pense aux interventions de Jean-Christophe Norman, qui parcourt le monde en écrivant sur les rues des villes choisies des bribes de romans de Joyce, ajoutant à la complexité de la ville, la trace poétique de son passage (et créant une sorte de cartographie qui relie entre elles des villes très éloignées géographiquement puisque le texte reprend dans une ville exactement au point où il est interrompu dans la ville antérieure). Cette idée de trace poétique on la retrouve dans la déambulation de Christian,  autant par la distribution aux passants de textes poétiques, que par sa simple présence, quelque peu solennelle,  mais poussant comme un ouvrier son étrange chariot, mélangeant donc des codes habituels et inhabituels. Un lien entre des villes distantes, Paris-Fort de France, est activé également par Christian, entre  les lieux de culture parisiens et la poésie d’Aimé Césaire.

Jean Christophe Norman Ulysses a long way 2014 Biennale de Belleville Paris

Emblématiques sont les séries des persécutions de  Vito Acconci et de Sophie Calle dans les villes de New York et de Paris ou Venise, où les artistes suivaient  totalement à l’aveugle les parcours d’un autre. Un intéressant exercice où il s’agissait de se mouler au pas d’un inconnu dont le trajet était aussi ignoré par l’artiste.

Vito Acconci 1969 following pieces

Following piece (1969) est une performance de Vito Acconci dans le cadre d’évènements promus par la ligue d’architecture de NY. Plusieurs artistes avaient été contactés pour proposer des actions urbaines qui devaient se dérouler sur la rue entre le 3 et le 25 octobre 1969. Vito Acconci proposa de suivre des passants dans la rue en prenant des photos tant que ceux-là arpenteraient un lieu public. La poursuite pouvait donc durer quelques minutes ou plusieurs heures et se terminait lorsque le sujet entrait dans un bâtiment privé. Ici tout était dans l’imprévisibilité de la déambulation. L’artiste engageait son corps dans les « décisions » d’un autre (pas pressé ou relax, itinéraire inconnu…) afin de poser des questions sur la vie sociale, y compris l’identité, en montrant que l’espace social impose aux corps des rythmes dont on peut ne pas être conscient.

Sophie Calle suite-venitienne 1979

 

Une des performances le plus connues de Sophie Calle est la poursuite d’un couple en voyage à Venise (Suite vénitienne, 1979). L’artiste avait déjà commencé à expérimenter des «persécutions » ou « filatures », en suivant des inconnus dans les rues. Un jour elle rencontra dans une soirée un homme, Henri B.,  qu’elle avait par hasard suivi cette après-midi-là même. Apprenant qu’il allait à Venise, elle chercha l’hôtel ou il logeait et décida de le suivre. Une fois à Venise, portant des déguisements elle suivit l’homme et sa femme en prenant des photos d’eux. Le registre de cette performance est une suite de photos où l’on voit le couple de dos, flâner dans les rues, observer un paysage, entrer dans un magasin…. A un moment donné le sujet se sentant suivi est revenu vers l’artiste. Sophie a eu le réflexe de le prendre en photo mais le visage de l’homme sera masqué par la main qu’il avança vers l’appareil photo. Cette photo signa la fin de la performance. Interrogée sur ses relations avec  Henri B., l’artiste dira plus tard qu’il s’agissait « non pas de désir, mais de design », replaçant la question sur le plan proprement artistique.

Seulgi-lee-story-of-a-grapefruit-chicago1999

Une autre déambulation avec objet incongru, questionnant les relations interpersonnelles en espace urbain, particulièrement la possibilité et l’étendue de l’anonymat dans la ville et la réaction aux identités particulières (ici l’artiste habillée de façon « passe partout » porte quelque chose de très distinctif sur elle), propos qu’on retrouve également dans Li diab’là, est la promenade de Seulgi Lee (Story of a grapefruit, 1999) avec un très long couteau dans les rues de Chicago, ou encore celle de  Flavio de Carvalho, déambulant en jupe dans le centre-ville de la très conservatrice ville Sao Paulo en l’année 1956.

Flavio de Carvalho – Traje Tropical Sao Paulo 1956

Très proche de Li diab’là, un autre homme-sandwich, Paulo Bruscky, le performer brésilien qui a fait plusieurs interventions cette année à la biennale de Venise. En 1978, sa déambulation dans la ville de São Paulo en portant sur lui un écriteau disant « qu’est-ce que l’art ? à quoi ça sert ?» l’amenait lui aussi à plusieurs lieux de culture, en commençant par une librairie, tout  comme Présence africaine faisait partie du parcours de Christian Bertin à  Paris. Ils seront tous les deux heurtés à une sorte d’invisibilité sociale. Bruscky sera tellement invisible qu’il s’installera dans la vitrine de la librairie un long moment avant qu’on s’en émeuve. Bertin tout comme la culture martiniquaise en général ne trouvera pas sa place non plus dans les lieux de culture parcourus.

o_que_e_arte_para_que_serve_1978_40_x_29_cm_paulo_bruscky _livred ‘artiste galerie_nara_roesler

Plus proche de nous et pas forcément artistique mais plutôt politique et ayant marqué de façon durable et assumée l’imaginaire d’au moins deux performeurs martiniquais, Habdaphaï et Christian Bertin, Edouard Suffrin, homme-sandwich également, dans ses déambulations lors du carnaval.

Li Diab’là de Bertin s’inscrit dans toute cette filiation. Et comme lui autres artistes caribéens, tel Eddy Firmin dit Ano, guadeloupéen, qui se balada lors de la nuit blanche à Montréal en mars 2017 en portant lui aussi un étrange objet identitaire : un collier carcan qu’il a confectionné lui-même et pour lequel il a cherché à retrouver le poids d’un vrai collier carcan,  obtenant ainsi un objet très lourd et très difficile à porter. Il fera quatre sorties sur les 7 heures qui dure la nuit blanche. Le collier carcan est prolongé par perches de selfie avec des portables au bout permettant la prise de photos de celui que le porte. On a donc la une double soumission, celle coloniale de l’esclave puni, et celle actuelle d’un monde hyper connecté dans lequel on produit sans arrêt des données qui sont vendues et échangées dans le monde entier  et auquel nous sommes tellement soumis que nous nous prenons nous-mêmes les selfies qui permettent aux grands marchands d’épier tous nos gestes et faits.

Eddy Firmin Nuit Blanche Montreal 2017

Je pense aussi à Habdaphaï qui réalisa en 2012 dans les rues de Fort de France La Martinique aux martiniquais avant la fin du monde, questionnant non pas le fait colonial mais la domination du territoire par la consommation. Il combinait dans cette performance une référence aux croyances en la fin du monde, dont on disait qu’elle était prévue par le calendrier maya pour la fin 2012, aux traditions martiniquaises liés à la fin/début  de l’année et donc en quelque sorte au  renouvellement de la vie, par la distribution d’oranges aux passants, à l’appropriation de la ville par ses usagers, mettant en évidence les nouveaux parcours imposés aux passants par la création d’un centre commercial et une zone piétonne. L’artiste avançait tout en matérialisant sur le sol avec de la farine de blé, une ligne liant le centre économique actuel de la ville et le lieu de sa naissance – la mer. Une ligne témoin de l’histoire mais aussi du passage de l’artiste. La performance impromptue, sera interrompue par la police municipale.

Habdaphaï La martinique aux martiniquais avant la fin du mnde 20 décembre 2012

Li diab’là était également une performance en lieu public sans préparation particulière (ni demande de permis, ni information aux autorités) et de ce fait l’artiste, dans son parcours, qui durera 14 heures, sera souvent questionné par la sécurité des lieux qu’il traversera. Il devra interrompre, puis reprendre la performance, s’expliquer, voir éviter certains lieux.

Les performances axées sur la marche mobilisent le corps tout entier. Elles sont dérive, mouvance, errance. Elles sont relation, avec un espace, avec d’autres sujets, avec le contexte social et artistique  auxquelles elles sont confrontées. Le sujet qui marche, dans son continuel mouvement est en quelque sorte un sujet insaisissable, et peut être même un sujet qui se perd, mais c’est aussi un sujet qui laisse des traces, et surtout un sujet-corps concret en action.  L’artiste en  déambulation pose inlassablement une série de questions fondamentales, qui hantent la condition humaine : « d’où vient-il ? Où va-t-il ? Qui est-il ?», et c’est bien dans ce questionnement qui réside toute la force poétique de cette œuvre de Christian Bertin, sa manière de titiller l’identité et le sentiment d’appartenance.

Christian Bertin li diab’la 2009Luc Jennepin

Christian Bertin, élégamment vêtu, qui se promène dans les hauts lieux de la culture parisienne, avec un diable, un porte-charges donc, un outil de travail,  lui qui se dit volontiers  ouvrier de l’art, portant justement un fut-bombe, objet constamment détourné dans la culture martiniquaise et quasiment iconique dans sa création,  adorné ici de miroirs et des cornes comme un masque de carnaval (un diable de mardi gras), lui-même renvoyant de façon obscure mais certaine par ses couleurs rouge, noir et or et par ses milles petits miroirs,  à l’eshu oublié par  la plupart des martiniquais, et néanmoins toujours messager entre les hommes et les orishas des religions animistes yorubas, que les esclaves ont amené ici, puis caché sous toute sorte de syncrétismes ; beau diable donc assombri par les croyances catholiques. Ce  diab disais-je, surmonté d’un écriteau sur lequel il est noté suprême mask (du poème éponyme de Césaire évoquant la Rencontre, mais aussi la force du masque) , et duquel l’artiste sort de temps à autres des extraits de textes de Césaire qu’il distribue aux passants, questionne la présence/absence de l’artiste martiniquais dans ces lieux, dans l’identité culturelle nationale.  Etrange(r) et solitaire, il questionne depuis les marges la cohésion du centre. Sa relation aux passants est importante.  Comment négocie-t-il ici son identité ? Car enfin de comptes, en performance, l’artiste met en jeu son corps, sa propre présence. Pratique artistique éphémère se déroulant dans l’espace public, la déambulation va là où prend forme l’habitus, comme si elle en faisait partie. Diab-là aurait sans doute fait sens immédiatement en Martinique mais à Paris il provoque étrangement. Et pourtant, en le promenant dans les lieux de la ville, l’artiste l’insère dans l’espace de socialisation, celui qui produit et renforce les représentations.  Sa simple présence l’inscrit et l’oppose à la mémoire commune. En intégrant ainsi en quelque sorte le quotidien des citoyens du lieu, l’artiste s’infiltre dans la matrice même des leurs représentations. C’est ici que se passe la Rencontre, c’est ici qui s’explicite, s’étale, se produit la poétique de la Relation, c’est ici que l’artiste fait rencontrer Césaire et Glissant.

La rencontre Christian Bertin 2017 -Luc Jennepin

Ici où la Relation est processus et quête des cultures entre elles. Très au-delà du contact des cultures, la Relation est le lieu où absorptions, dévorations, détournements, relectures, refus, adoptions et vols deviennent création.

MATILDE DOS SANTOS

[i] Voir articles Art performance en Martinique : un peu d’histoire et Tout ce qui est neg n’est pas noir, sur le blog de l’AICa-SC

[ii] Charles Baudelaire, Le peintre de la vie moderne, La palatine, Genève, 1943

Discussion

4 réflexions sur “L’art en relation : Li diab’là une performance de Christian Bertin.

  1. Fort intéressant, merci. J’attendais un peu la mention d’Esther Ferrer, souvent oubliée.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Esther_Ferrer

    Publié par palazzoducale | 22 août 2017, 9 h 42 min
  2. Vous avez bien raison, et merci beaucoup de ce rappel à l’ordre. C’est une immense artiste et « le chemin se fait en marchant » par exemple aurait eu toute sa place dans mon propos.Cela dit je n’ai absolument pas voulu (ni n’aurais pu) être exhaustive,

    Publié par matildeds | 23 août 2017, 19 h 16 min

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Christian Bertin’s exhibition/photo installation “La Rencontre” – Repeating Islands - 22 août 2017

  2. Pingback: Christian Bertin’s exhibition/photo installation “La Rencontre” | KwK Media - 22 août 2017

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