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Les HUNT au musée Schoelcher de Guadeloupe

 Dimanche 11 janvier, Jean- Marc Hunt échangera avec le public lors du dimanche – découverte de la Fondation Clément dans le cadre de son exposition Negropolis. En amont de cette rencontre, le texte de Scarlett Jésus,  membre de l’Aica Caraïbe du Sud, publié en préface du catalogue de l’exposition Carte Blanche II du Musée Schoelcher de Guadeloupe offre une première approche des sculptures de l’artiste.

 

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Jean- Marc Hunt catalogue Carte Blanche II

 

« Toute culture naît du mélange, de la rencontre, des chocs. A l’inverse, c’est de l’isolement que meurent les civilisations. »

« Nous assistons à la fin de l’idée de l’art comme contemplation esthétique et revenons à une vérité oubliée de l’Occident : le sens de l’art comme action et représentation collectives ».
Octavio PAZ

 

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Jean – Marc Hunt Exposition Negropolis Fondation Clément

La représentation du crâne, dans l’histoire de la peinture occidentale, se rattache à un genre, celui des « vanités », apparu au XVIIème siècle. La méditation sur la mort et la brièveté du temps (memento mori ) est alors destinée à détourner le pêcheur de la poursuite, ici-bas, des fausses valeurs matérielles -la richesse, le pouvoir, la célébrité, les plaisirs des sens-, afin de l’amener à se préoccuper du salut de son âme.
Jean-Marc HUNT, comme Damien HIRST et d’autres artistes contemporains, s’empare de ce motif, pour le détourner en engageant, par le biais de l’humour, une réflexion critique sur nos sociétés et sur la place de l’œuvre d’art au sein de celles-ci. Le motif du crâne est d’ailleurs un thème récurrent dans l’œuvre de cet artiste, motif que l’on retrouve dans les graffitis de sa série « Street », très récemment dévoilée dans son atelier. Dans l’installation exposée au musée SCHOELCHER, le crâne lui-même est également présenté sous la forme d’une « série », rappelant à la fois la multiplication des biens de production de notre société de consommation, mais aussi une « collection » à l’image de celle que rassembla Victor SCHOELCHER et qui se trouve dans le musée.
Etonnante « curiosité » que cette collection d’une douzaine de crânes, disposés frontalement face au public, à l’entrée du musée. Collection dont la simple présence va avoir pour effet d’amener le visiteur à porter un regard différent sur les œuvres environnantes. Victimes d’un double enfermement puisque, rappelant les différentes statuettes sous vitrines, ces crânes sont comme enfermés à l’intérieur de cages faites de grillage et empilés par groupes de trois. Avec de faux airs de trophées de chasse, qui dénonceraient les conditions de vie des individus, dans nos sociétés modernes. Mais qui font tout autant penser à un reliquaire sacré (tzompantli), sorte de mur où se nicheraient les crânes de suppliciés aztèques. L’impression qui domine reste finalement la dérision. Les crânes colorés et suspendus, se balançant au moindre souffle d’air, ne sont-ils pas une façon d’évoquer la Mort, de façon burlesque, comme le font de nos jours les Mexicains, « el dia de los muertos », avec les crânes sucrés ? Une façon d’évoquer à la fois la mort et la renaissance.

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Jean- Marc Hunt Exposition Negropolis Fondation Clément

D’un certain côté, les « crânes offset » de Jean-Marc HUNT se rattachent ouvertement à une forme d’art populaire, au même titre que les cavaleras mexicains. Dans les deux cas, les matériaux utilisés sont partie prenante d’une culture populaire, qu’il s’agisse du sucre ou des plaques d’aluminium usagées servant à imprimer le quotidien local, pour l’artiste guadeloupéen. Une fois « irriguées » (pour la plupart d’entre elles) par le jet, à la seringue, d’un « sang » de couleurs primaires, ces plaques sont découpées en une multitude de fragments évoquant la déstructuration de nos sociétés nées de l’esclavage. Ajustés, modelés en forme de crâne et maintenus ensemble par l’acier de nombreuses agrafes, ces fragments vont donner lieu à des identités recomposées. De façon aléatoire, au hasard de combinaisons laissant apparaître des dominantes de couleurs pour certains, des expressions terrifiantes ou des rictus pour d’autres, mais des visages et des bouches suturées ainsi que des orbites béantes pour tous. En résulte une tension visible entre la froideur (et la raideur lisse) de l’aluminium d’une part, et les sinuosités de la pâte, plus épaisse et sensible de l’autre. N’est-ce pas cette tension entre la vie et la mort, entre le passé et le présent, que l’œuvre d’art tente finalement de surmonter à travers cet équilibre fragile ?
Les sculptures-installations de Jean-Marc HUNT nous offrent la possibilité, à travers cette confrontation avec la mort, d’une réflexion sur notre condition et sur celle de l’art contemporain. Certes, on pourrait penser qu’il s’agit, dans un musée portant le nom de celui qui lutta pour l’abolition de l’esclavage, d’une sorte de rituel à la mémoire des ancêtres. En lien avec certaines cérémonies vaudous permettant aux vivants de dialoguer avec les morts. Mais le matériau utilisé, tout comme l’humour et la dérision, nous ramènent à ici et maintenant, Hic et nunc. Car ces crânes ne se contentent pas d’être peints jusqu’à donner l’image d’une seconde peau revêtant les individus d’un habit d’Arlequin. Cet habit contraint ces derniers à jouer un rôle de bouffon, d’amuseur. « Pauvre Yorik ! » eut dit Hamlet. Ces « crânes offset » restent, par ailleurs, gravés intérieurement. De façon indélébile. L’enfermement qui caractérise notre mode de vie se trouve redoublée par cette illustration de consciences placées sous l’influence de mass-média, lesquelles ne visent rien moins qu’à uniformiser nos façons de penser. Heureusement, l’œuvre d’art nous permet, par l’affect qu’il occasionne en nous, de penser l’action exercée par notre environnement.

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Jean- Marc Hunt Exposition Negropolis Fondation Clément

Si l’exposition des « vanités offset » de Jean-Marc HUNT est bien un dialogue entre les vivants et les morts, elle est aussi un dialogue sur l’art avec les vivants revendiquant, avec humour et de façon quelque peu provocante, le refus viscéral de toute forme d’enfermement. Que ce soit dans la contemplation individuelle de l’œuvre d’art ou dans sa sacralisation, y compris celle qu’un musée peut octroyer. L’installation joue finalement un rôle actif incitant le visiteur à regarder différemment les œuvres d’art qui l’environnent et à s’interroger sur la fonction que remplit l’institution muséale. Lieu de conservation dans lequel s’accumulent des collections d’art témoignant de la grandeur de l’homme, comme dans une « vanité », le musée peut, le temps d’une exposition particulière, produire un effet choc salvateur. C’est à ce prix qu’il échappera au risque d’être un lieu de célébration et, par là même, un tombeau.

 

Scarlett Jesus

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