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A Subtlety de Kara Walker : soixante – treize tonnes de sucre pour une gigantesque sculpture

Kara Walker and A Subtlety

Kara Walker and A Subtlety

Une sculpture monumentale de plus de vingt – deux mètres de haut et soixante – treize tonnes de sucre sur polystyrène, conçue par Kara Walker, voilà ce que découvrira le public du 10 mai au 6 juillet 2014 dans les locaux d’une ancienne raffinerie de sucre de Brooklyn, La Domino Sugar Factory.
L’artiste afro- américaine, Kara Walker, classée par Times magazine comme l’une des cent personnes les plus influentes du monde en 2007, est connue pour ses animations, installations, vidéos sur le thème de la violence de l’esclavage, de la ségrégation, de la discrimination raciale, réalisées à partir d’un medium inattendu, des silhouettes de papier découpé qui fonctionnent à la manière des ombres chinoises ;

A Subtelety in progress

A Subtelety in progress

A Subtlety, est un hommage aux esclaves et aux travailleurs surmenés et mal payés qui, des champs de canne aux usines à sucre, ont contribué à façonner notre appétence pour le sucré.
Même si les critiques américains y décèlent une référence au sphinx, son visage et son foulard noué au sommet de la tête évoquent Aunt Jemima, une icône publicitaire américaine, le stéréotype de la vieille servante noire, la version féminine de l’Oncle Tom, la Mammy bougon campée par Hattie Mc Daniel dans Autant en emporte le vent, perçue comme une caricature raciste par les afro – américains.
Aunt Jemima est une marque déposée de farine à crêpes pour le petit déjeuner lancée en 1893.
C’est un personnage inspiré d’une chanson d’un minstrel, d’un calk walk, de 1889 , Old Aunt Jemima.

Aunt Jemima I laughed because they paid me Archival pigment print Edition of 6 Sally Stockhold 2008 Tous droits réservés

Aunt Jemima
I laughed because they paid me
Archival pigment print
Edition of 6
Sally Stockhold
2008
Tous droits réservés

Les minotiers ont choisi ce personnage de vieille servante, naïve, obèse et obséquieuse comme emblème publicitaire de leur farine à pancakes.
Une ancienne esclave Nancy Green a même incarné le personnage d’Aunt Jemima de 1890 jusqu’à sa mort en 1923. Elle assurait la promotion du produit dans des foires, cuisant des crêpes, chantant de vieilles comptines et racontant des histoires du Vieux Sud. Considérée comme la reine des pancakes, elle bénéficiait d’une certaine célébrité . En 1900, plus de 200 000 poupées à l’effigie d’Aunt Jemima, plus de 150 000 boîtes à biscuits Aunt Jemima ainsi que différents bibelots souvenirs ont été vendus. De nombreux ouvrages ont étudié ce personnage.

Betye Saar La libération d'Aunt Jemima 1972

Betye Saar
La libération d’Aunt Jemima
1972

En 1972, Betye Saar, une des artistes pionnières de la côte Ouest, interrogeant les stéréotypes négatifs liés à la représentation des Noirs « libère » Aunt Jemima dans une œuvre culte, dont Renée Cox a donné depuis une version renouvelée. Dans cette œuvre de 1972, Betye Saar utilise dans un assemblage un bibelot représentant Aunt Jemima mais la munit outre son balai d’un fusil dans l’autre main. Le stéréotype est subverti dans son support même. Dans son remix de la Libération d’Aunt Jemima, Renée Cox, à travers la figure de Raje, avatar de l’artiste, transforme la figure servile et maternelle en super héroïne sexy.
Bien que Betye Saar et Kara Walker semblent s’intéresser à la même figure archétypale, Betye Saar a participé à la « controverse Kara Walker » se répandant publiquement en injures à son encontre en 1977. Elle considérait alors son œuvre comme une trahison en raison de la représentation des Noirs à travers des stéréotypes négatifs, d’agresseurs ou de victimes.
En effet, plusieurs membres de la communauté artistique avaient alors lancé une campagne afin de faire interdire l’exposition de certaines œuvres de Kara Walker, jugées dégradantes pour les afro-américains.

Renée Cox La libération d'Aunt Jemima 1998

Renée Cox
La libération d’Aunt Jemima 1998

L’élection du sucre comme matériau déclenche une expérience sensorielle, olfactive puissante semblable à celle qu’a pu déclencher l’œuvre de Nikolaï Noël, Night and sugar en mai 2011 : une ampoule recouverte de sucre brun répandait en chauffant l’odeur du sucre avant d’exploser. Nikolaï Noël a intégré souvent le sucre dans ses installations, comme par exemple dans Some kind of vessel, où il crée un coutelas en sucre. Le coutelas appartient à l’histoire de toute la Caraïbe, à l’origine outil utilisé par les explorateurs et colonisateurs pour se frayer une voie dans la forêt tropicale, puis par les esclaves africains ou les engagés indiens pour couper la canne et enfin par les agriculteurs. Ainsi le produit de la coupe de la canne sert à reproduire l’instrument qui en permet la récolte, rappelant d’une certaine manière le luxe et le faste des fêtes vénitiennes d’antan. On raconte qu’en 1574, Henri III, roi de France, invité dans un palais de Venise se vit offrir un déjeuner uniquement composé de sucre : « Les nappes, les serviettes, les assiettes, les couverts, le pain étaient de sucre, d’une imitation si parfaite, que le roi demeura agréablement surpris, lorsque la serviette, qu’il croyait de toile, se rompit entre ses mains.

Nikolaï Noêl Night and Sugar 2011

Nikolaï Noêl
Night and Sugar 2011

Nikolaï Noël Night and Sugar 2011

Nikolaï Noël
Night and Sugar 2011

Le sucre devient matériau de l’art contemporain. Il peut être parfois utilisé pour sa matérialité pure, sa couleur, son odeur, son éphémérité ou d’autre fois en raison de sa charge symbolique, compte tenu de son rôle historique et sociologique dans la construction de certaines sociétés, particulièrement les sociétés caraïbes.
Les sculptures monumentales tout en morceaux de sucre de Brendan Jamison se classent dans la première catégorie. Sugar Métroplis est une sculpture collaborative qui implique le public.
Dans cette même rubrique, Le Temple sur l’ïle de Joachim Mogarra est une œuvre minuscule.
Christian Boltanski choisit le sucre car il aime les matériaux simples et familiers. Ainsi avec, Vitrine de référence et Sans Titre où il intègre des morceaux de sucre, il crée des supports narratifs que le spectateur recompose et interprète librement.

Christian Boltanski Alphabet imaginaire de l'enfance 1971

Christian Boltanski
Alphabet imaginaire de l’enfance 1971

Et comment ne pas penser à la série Sugar Children de Vik Muniz , avec laquelle on glisse dans la seconde section  Vik Muniz crée ces portraits en sucre à partir de photos d’enfants vivant dans les Caraïbes et qui travaillent dans des fermes de Cannes à Sucre avec leurs parents. Muniz utilise le sucre de canne pour les réaliser.
Si Vik Muniz s’intéresse en priorité à la transformation de n’importe quel matériau, terre, sucre, diamant, confiture, ordures, en médium artistique, cette série, en particulier, montre aussi réellement le goût de Muniz pour des matériaux liés au sens véhiculé par les œuvres réalisées.
C’est aussi dans cet esprit que Nikolaï Noël emploie du sucre pour ses installations. Tout comme Kara Walker. Le sucre a en effet pesé lourd sur les mentalités, les comportements sociaux et politiques de ces régions. Bien des mythes se cristallisent autour du suce. Le cinéma, la peinture, le dessin, la littérature, la gravure témoignent de son importance dans la vie des Antilles et du Nouveau Monde.  Certaines œuvres d’art contemporain aussi.

Dominique Brebion

Joachim Mogarra Le temple sur l'îe 1954

Joachim Mogarra
Le temple sur l’îe
1954

 

Christian Boltanski

Christian Boltanski

 

Domino Sugar Factory 76 tonnes de sucre

Domino Sugar Factory
76 tonnes de sucre

 

Kara Walker A subtlety in progress

Kara Walker
A subtlety in progress

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Discussion

5 réflexions sur “A Subtlety de Kara Walker : soixante – treize tonnes de sucre pour une gigantesque sculpture

  1. Merci pour l’analyse. Détails intéressants.

    Publié par Nour Zang | 30 mars 2016, 17 h 51 min

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