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Ebony G. Patterson

L’habit fait – il toujours le moine ?

 

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Comment se construit l’identité masculine  dans la culture populaire urbaine de la Jamaïque ? Comment la virilité et la féminité sont ils le plus souvent perçus et définis à travers la tenue vestimentaire et les accessoires ? Ce sont  les problématiques qui traversent toute l’œuvre d’Ebony Patterson, née en Jamaïque en 1981. Après avoir interrogé la mode du blanchiment du visage dans le milieu du dance hall, porté son attention sur la bling culture et sur  l’emprunt d’accessoires féminins par de jeunes hommes, donc sur la porosité des frontières entre  virilité et  féminité, elle questionne  le vêtement comme révélateur de l’identité dans le projet Cheap & CleanThe Masculinities Interrogation Project.

Elle explore ainsi  les relations entre genre et beauté, race et beauté, stéréotypes et beauté au moyen de différentes pratiques artistiques, installations, dessins, photographies, techniques mixtes, tapisseries.

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Ebony G. Patterson
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Cheap & CleanThe Masculinities Interrogation Project met en scène quinze adolescents qui ont conçu, exprimant ainsi leur propre conception de la virilité,  la tenue dans laquelle ils ont été photographiés devant une maison de poupée. Leurs attitudes, leurs poses devant l’objectif,  leurs accessoires, le design des vêtements dévoilent  la personnalité qu’ils sont en train de se construire.

Chaque photographie représente un adolescent déguisé posant dans un lieu inhabituel. Avec leurs lunettes noires, revolvers et bandanas ils prennent des poses faisant penser à des pochettes de disques de rap et qui contrastent avec la scénographie. Derrière eux – une grande maison de poupée très colorée, décorée avec du papier-peint fleuri, des ballons de baudruche éparpillés dans la pièce, des fleurs et des briques peintes en rose fluo. Un univers qui fait penser aux jeux de petites filles.

Ces quatorze jeunes de 8 à 22 ans, pris en charge par l’association Multi- Care Foundation of Jamaica, ont travaillé avec Ebony G. Patterson sur leur vision de « l’homme idéal ».

Comment exprimer sa masculinité ? Par le choix de quels vêtements, accessoires ou gestes ? Il a été demandé à chaque jeune de dessiner la tenue de ses rêves. Les projets ont été ensuite réalisés dans les moindres détails par l’artiste assistée d’un tailleur. Beaucoup reprennent les codes vestimentaires du milieu du dance hall jamaïcain – les lunettes, les casquettes ou les bijoux.

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Certaines tenues semblent influencées par des personnages de super héros de dessins animés – comme le pantalon avec des flammes stylisées cousues sur les jambes.

Chaque participant a arboré  son nouveau costume à l’occasion d’une performance filmée et diffusée en direct par Internet dans plusieurs lieux d’art de la Caraïbe. Que veut dire être un homme pour ces jeunes issus de milieux défavorisés du centre-ville de Kingston ? Comment se construisent-ils, qui sont leurs idoles ? La présence de la maison de poupée nous rappelle que la société construit notre genre dès le plus jeune âge par le choix des jouets et activités.

On pourra voir les garçons en train de prendre des poses « d’un vrai homme » qu’ils souhaiteraient devenir. Brandir une arme à feu, montrer une liasse de billets, se pencher en gesticulant comme s’ils étaient en train de réciter un texte de rap.

Dans la série Out & Bad, des mannequins remplacent les teenagers Leurs visages sont  recouverts de papier peint fleuri et coloré, matériau de prédilection d’Ebony Patterson, presque sa marque de fabrique.  Tout un ensemble d’accessoires devient un condensé d’identité : chaussures à la dernière mode mises en valeur comme un objet d’adoration, l’alcool et  Red Bull qui renvoient à la fête,  produits pour blanchir le visage,  bracelets,  lourds colliers, casquettes,  colifichets clinquants.     Dans certaines photographies, le visage,  les mains, les pieds, le corps s’estompent et se fondent dans le fond en papier peint. Il ne reste plus que la tenue vestimentaire rutilante, pour bien souligner que l’habit en dit plus long que  le physique lui-même. Out & Bad est une tournure familière jamaïcaine. C’est l’affirmation de soi à travers une mode très personnelle et souvent excessive. On peut y voir un jeu de mot en  relation avec l’expression des milieux gay nord – américains, coming out.

Ebony G. Patterson Detail, Swag Swag Krew, Fromt the Out and Bad Series, Mixed Media Installation with Mannequins,Flowers, and Alchohol,Variable Dimensions, Installed at the Bermuda National Gallery @ The Out and Bad Exhibition, Hamilton,Bermuda, 2012

Ebony G. Patterson
Detail, Swag Swag Krew, Fromt the Out and Bad Series, Mixed Media Installation with Mannequins,Flowers, and Alchohol,Variable Dimensions, Installed at the Bermuda National Gallery @ The Out and Bad Exhibition, Hamilton,Bermuda, 2012

Dans cette série de photographies Ebony G. Patterson présente quelques personnages caractéristiques du milieu du dance hall. Il ne s’agit pas vraiment de portraits. L’artiste fait poser des modèles anonymes, afin d’exprimer de manière excessive différentes personnalités masculines. Elle le fait uniquement à travers les vêtements, les accessoires et la gestuelle. Elle va jusqu’à faire disparaître les corps de ses modèles – on ne voit ni leurs visages ni leurs mains. Le fond fleuri et chargé se confond avec les tissus et les accessoires posés par terre sur des briques peintes en rose-fluo.

Ebony G. Patterson donne volontairement à ses personnages masculins un aspect androgyne. Elle questionne ainsi la conception de l’homme dans la société jamaïcaine. Quels sont les attributs qui expriment la virilité ? Comment continuent-ils à évoluer ? Dans ses entretiens elle rappelle à quel point l’identité que l’on exprime à travers nos choix vestimentaires est construite par notre culture et notre milieu social. Et que ces normes ne cessent d’évoluer. Elle donne comme exemples les bas en soie portés par les courtisans au 17e siècle, ou les pantalons très larges des danseurs de hip-hop des années 90.

Ebony G. Patterson  Detail, Swag Swag Krew, Fromt the Out and Bad Series, Mixed Media Installation with Mannequins,Flowers, and Alchohol,Variable Dimensions, Installed at the Bermuda National Gallery @ The Out and Bad Exhibition, Hamilton,Bermuda,

Ebony G. Patterson
Detail, Swag Swag Krew, Fromt the Out and Bad Series, Mixed Media Installation with Mannequins,Flowers, and Alchohol,Variable Dimensions, Installed at the Bermuda National Gallery @ The Out and Bad Exhibition, Hamilton,Bermuda,

 Le regard acéré qu’Ebony  promène sur la société jamaïcaine la conduit à une posture d’engagement. Elle dépasse la simple analyse sociologique pour un questionnement  politique avec notamment deux actions artistiques, Of 72 project  et la performance 9 of 219.

Une série de photographies, de dessins ou de tapisseries consacrées au milieu du dance hall jamaïcain évoque la mode néfaste pour la santé de s’éclaircir la peau à l’aide de produits chimiques. Les crèmes éclaircissantes déjà très utilisées par les femmes à la Jamaïque  sont depuis  une dizaine d’années de plus en plus en vogue chez les jeunes hommes dans le milieu du  dance hall. Au marché de Kingston, les étals offrent près d’une dizaine de marques artisanales contre  quelques dollars. Vybz Kartel, célèbre star du dance hall, arrêté depuis pour meurtre et incarcéré au pénitencier de Kingston,  a même commercialisé  son propre cake soap qu’il vantait  dans ses chansons.

Ebony.G.Patterson  détail cake soap

Ebony.G.Patterson
détail
cake soap

Il considère son propre corps, recouvert de tatouages  comme le support d’une œuvre d’art et fait fi de l’extrême danger pour la santé que représentent ces produits éminemment toxiques. Sous l’influence de certaines vedettes, la mode se répand et des concours de beauté élisent la plus jolie fille qui se blanchit la peau. Ce phénomène est à l’origine de plusieurs séries d’Ebony Patterson, Gangstas for life, Gully Godz and Family, Bulletz and Shellz.

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Elle n’idéalise ni ne parodie ses modèles mais s’approprie les codes esthétiques du dance hall pour attirer l’attention sur le paradoxe qu’ils représentent dans une société en grande majorité homophobe. D’allure androgyne, les lèvres peintes, auréolés d’un foisonnement de fleurs et de perles artificielles, de dentelles, de pompons, de paillettes ils sont à la fois pathétiques  et étranges, symbole d’une société en souffrance.

La performance 9 of 219 a été produite pour la première fois à Alice Yard, Port of Spain, Trinidad, en 2011 puis à  la Monique Meloche Gallery à Chicago. La procession des  neuf cercueils décorés d’une profusion de dentelles, de papier peint fleuri, de fleurs artificielles évoque la tradition jamaïcaine des  bling funerals décrite par Annie Paul dans un article de Small Axe, numéro 23 :  No Grave Cannot Hold My Body Down : Rituals of death and burial in postcolonial Jamaïca. Mais cette action performative stigmatise surtout le taux élevé de criminalité de Trinidad et la facilité avec laquelle on oublie ces morts.

Ebony G. Patterson  9 of 219, Installed in a Yard in Port-of-Spain, Trinidad, Multi-Media Perfmative Project with Embellished Coffins ( 6ft x2ft x12 in) with Sound, 2011, Image Coutersy of Rodell Warner

Ebony G. Patterson
9 of 219, Installed in a Yard in Port-of-Spain, Trinidad, Multi-Media Perfmative Project with Embellished Coffins ( 6ft x2ft x12 in) with Sound, 2011, Image Coutersy of Rodell Warner

Le 15 mars 2012, la veille du jour où Christopher Lloyd Coke dit Dudus  devait être jugé, l’action éphémère, Of 72, mise en scène pour une unique soirée à University Close, témoignait du massacre de 73 civils perpétré au cours de la traque du gangster, en Mai 2010. Soixante – treize civils, soixante – douze hommes et une femme sont morts. Deux  années plus tard leur nom n’a pas encore été révélé. Qui étaient – ils ?  Les soixante treize fanions, chacun portant au centre la photographie d’un visage dissimulé par un bandana et agrémenté à la manière de l’artiste,  de plumes, de perles, de napperons de dentelles, de sequins, de couleurs clinquantes, suspendus en plein air sur une corde à linge  témoignent de la tuerie de Tivoli. Ce  projet financé par Small axe et inséré dans le numéro38 est accompagné d’un texte d’Ebony dont voici un extrait : Qui étaient ils ? Avaient – ils des enfants ? Une mère ? Un père ? Quel âge avaient- ils ? Travaillaient – ils ? Que mangeaient – ils au petit déjeuner ? Etaient – ils mariés ? Ont – ils pleuré quand ils ont été tués ? Avaient – ils des armes ? Avaient –ils un rapport quelconque avec la drogue ?  Qui étaient – ils ?

Ebony G. Patterson Out of 72 ( détail )

Ebony G. Patterson
Out of 72 ( détail )

Jamaïque si voisine et si  déconcertante : Quand je me suis rendu la première fois aux Antilles françaises, j’ai tout de suite vu que la Martinique était différente de la Jamaïque ; il ne s’agit pas d’une simple différence de climat et de topographie mais d’une différence profonde d’histoire et de culture. Et cette différence importe. Elle situe les Jamaïcains à la fois comme semblables et comme différents a dit Stuart Hall (1 )        

  L’originalité de l’œuvre d’Ebony Patterson, aussi bien par sa posture que par les modes d’expression retenus pour partager son regard sur la société contemporaine en fait incontestablement une artiste emblématique de la Caraïbe.

 

Dominique Brebion  & Agata Frankowska-Thuinet

          1 Stuart Hall – Identité Culturelle et diaspora in Identités et Cultures, politiques de cultural studies-Editions Amsterdam –Paris 2007

Crédits photographiques : Avec la gracieuse autorisation de l’artiste et de la galerie Monique Meloche

Ebony G. Patterson Cultural Soliloquay-Cultural Object Revisited, Mixed Media on Car with Sound,Installed at Seeline Gallery @ MOCA Pasific Design Center (Los Angeles), 2010

Ebony G. Patterson
Cultural Soliloquay-Cultural Object Revisited, Mixed Media on Car with Sound,Installed at Seeline Gallery @ MOCA Pasific Design Center (Los Angeles), 2010

Pour en savoir plus et voir davantage d’images :

http://ebonygpatterson.com/

Discussion

2 réflexions sur “Ebony G. Patterson

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Ebony G. Patterson, conversation with Carlos Garrido | Aica Caraïbe du Sud - 18 mars 2014

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