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Mains implorantes Mains d’orantes Mains offusquantes

Wifredo Lam Figure 1939

Wifredo Lam
Figure
1939

A partir de 1938, les mains,  jusque-là réduites à quelques lignes verticales dans les tableaux de Wifredo Lam,  se transforment pour atteindre des proportions excessives à partir de Douleur d’Espagne et Désastre. En effet Wifredo Lam a connu la guerre d’Espagne et a perdu sa femme et son enfant, morts de tuberculose ce qui l’a plongé dans le désespoir.

Une gouache sur papier de 1939, Figure, reproduite, en 1947 comme  frontispice de la première édition en volume du Cahier d’un retour au pays natal par les Editions Bordas (Paris) présente aussi ces mains disproportionnées :

Plusieurs poèmes composés par Aimé Césaire pour accompagner les gravures d’Annonciation soulignent cette particularité :

“ Mains implorantes

mains d’orantes

le visage de l’horrible ne peut être mieux indiqué

que par ses mains offusquantes… ” [1]

 

“ sur l’aube d’une main mendiante de fantômes ” [2]

 

“ Et les calebasses douces au creux des mains d’offrande ”[3]

La rime plus que léonine implorantes, orantes se prolonge par un jeu paranomastique qui installe une circulation dans l’ensemble des textes qu’Aimé Césaire consacre  à son ami peintre : implorantes, orantes, offusquantes, mendiantes, offrande et fantôme où l’on retrouve inversé le jeu sur les voyelles [o] et [ã].

Déjà, dans les années quarante, dès Poèmes pour l’aube, diffusé auprès du public d’abord dans la revue Tropiques, puis dans le numéro 4 d’Hémisphères, l’homophonie donnait de l’intensité au mot “ main ”

“ mains ouvertes

  mains vertes ”.

Le langage poétique, par la rime et la paronomase, le langage plastique par le recours à la modification des proportions mettent l’accent sur la main. Les mains, grâce à des procédés différents, deviennent le vecteur de l’expressivité. Elles expriment alors l’angoisse, la douleur, le désespoir. La modification d’échelle est ici signifiante. C’est bien “ le visage de l’horrible ” qu’elle indique.

Par la suite, les mains géantes restent présentes dans l’ensemble de l’œuvre de Lam, dans La Jungle comme dans les gravures Annonciation.

En effet les mains, comme les pieds, gardent des proportions exagérées : Severo Sardury[4]  évoque dans son analyse de l’oeuvre manifeste de Wifredo , La Jungle,  non seulement les mains mais aussi les “ pieds, énormes, pieds de démons, obèses, plats et s’achevant par quatre doigts… ”

Anne-Marie Guttierez_Obadia pose la question de la parenté avec les surréalistes qui pratiquent couramment l’inversion d’échelle et affectionne le thème de la main géante : Chant d’amour de Chirico, doigts géants d’Oedipus Rex de Max Ernst, Jeu lugubre de Dali, la Femme introuvable de Magritte. La main isolée, détachée du corps est aussi un thème fréquent de la peinture ou de la sculpture surréaliste : Main prise de Giacometti (1938), Au premier mot limpide de Ernst (1923) ou encore chez Picasso, Minotaure sortant de la grotte (1936). Une main isolée, porteuse d’offrandes, jaillit aussi de La jungle de Lam

Le thème de la main qui agit indépendamment de son propriétaire est aussi très présent dans la littérature du XIXème siècle. Maupassant lui consacre deux nouvelles La main d’écorché et La main. Elles narrent l’aventure d’une main vengeresse détachée du corps de son propriétaire décédé qui s’anime et revient accomplir le châtiment. Cette même chimère hante aussi Théophile Gautier qui dans Cauchemar la décrit ainsi :

“ Avec ses nerfs rompus, une main écorchée

qui marche sans le corps dont elle est arrachée

crispe ses doigts crochus armés d’ongles de fer

pour me saisir .. ”

Cette description de la main criminelle est reprise par le même auteur dans Etudes de main. Gérard de Nerval entreprend un récit identique dans la Main enchantée, qui parut d’abord sous le titre La main de gloire, histoire macaronique (Cabinet de lecture 1832). Cette main de gloire dont Nerval n’hésite pas à reproduire la recette de macabre fabrication extraite du Petit Albert ouvre toutes les portes et permet de passer de l’autre côté du monde. Elle offre l’équivalent d’une véritable initiation à condition que son détenteur sache renoncer aux facilités triviales qu’elle offre : pénétrer dans n’importe quelle demeure, en paralyser les habitants et tout y dérober à loisir.

Le thème de la main de gloire appartient au folklore européen. Simon Goulart  dans ses Histoires admirables et mémorables (1600 – 1610) raconte que “ dans le Duché de Clèves, près du bourg d’Elter, sur le grands chemin, les gens de pieds et de cheval étaient frappés et battus, et les charrettes renversées. Et ne se voyait autre chose qu’une main … ” Poe et Verlaine ont eux aussi repris ces vieilles légendes. Lam a pu y être d’autant plus sensible que la mythologie familiale mentionne l’existence d’un ancêtre marron qui aurait eu la main coupée en représailles et qui aurait porté depuis le surnom de “ Mano Cortada .

 

 

Dominique Brebion

 

 

[1] A. CESAIRE, Moi, laminaire, Wifredo Lam

2 A. CESAIRE, Moi, laminaire, Que l’on présente son coeur au soleil.

3 A. CESAIRE, Moi, laminaire, Nouvelle bonté.

4 Severo SARDURY Wifredo LAM, La jungle in Art Press, août 1990.



[1] A. CESAIRE, Moi, laminaire, Wifredo Lam

[2] A. CESAIRE, Moi, laminaire, Que l’on présente son coeur au soleil.

[3] A. CESAIRE, Moi, laminaire, Nouvelle bonté.

[4] Severo SARDURY Wifredo LAM, La jungle in Art Press, août 1990.

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