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FRANK WALTER OU LE PARCOURS D’UN ARTISTE ANTIGUAIS INCONNU HIER, CÉLÉBRÉ AUJOURD’HUI A NEW YORK

S’intéresser à Frank Walter aujourd’hui, c’est s’intéresser à un artiste, peintre, poète, sculpteur, originaire d’une île minuscule de la Caraïbe, Antigua. C’est s’intéresser au parcours d’un artiste qui, de son vivant, n’a jamais joui d’aucune reconnaissance et qui, aujourd’hui, expose dans les musées et galeries d’art contemporain les plus puissants au monde. C’est tenter de comprendre pourquoi un artiste inconnu des collectionneurs (même régionaux) tout au long de sa vie connaît aujourd’hui les faveurs du marché de l’art international. Tenter de comprendre comment se manifeste ce succès actuel de l’artiste antiguais…

Frank Walter standing in his studio in St. John’s, Antigua, n.d. [ca. 1975].
© Kenneth M. Milton Fine Arts. Courtesy Kenneth M. Milton Fine Arts

Né à Antigua en 1926, Frank Walter est le fruit de l’union d’un propriétaire d’esclaves blanc et d’une esclave noire. Toute sa vie il a lutté avec son identité raciale. Brillant élève, il excellait en latin, français, littérature, algèbre, botanique, histoire, art…et il est devenu en 1948 le « premier » directeur noir d’une grande plantation de canne à sucre.

En 1953, il part à Londres en compagnie de l’amour de sa vie, Eileen Galway, pour apprendre et connaître l’Europe.

Pourtant, il rentre à Antigua à la fin des années 1960 et passe le reste de sa vie sur son île natale, reclus sur la côte sud de l’île dans une cabane faite de tôles, sans eau ni électricité, entouré de nature et de ses œuvres semi-autobiographiques. Le choix d’une vie insulaire, éloigné des centres d’art et des réseaux artistiques, explique en partie que Frank Walter n’ait jamais exposé ni vendu aucune de ses œuvres.

En 2009 il décède en laissant une œuvre immense et variée : plus de cinq mille peintures, plus de mille dessins, plus de deux mille photographies et cadres en bois sculptés, et plus de six cents sculptures en bois faits à la main. Il rédige une autobiographie de plus de sept mille pages, un livre imprimé en privé intitulé « Sons of Vernon Hill » et plus de vingt-cinq mille pages d’essais sur l’art, l’histoire et la généalogie.

TROPICAL PLANT oil on card 40.5 x 30 cm 16 x 11 3/4 in (unframed) 53 x 42.5 cm 20 7/8 x 16 3/4 in (framed)

Son œuvre surprend tout d’abord par la variété des médiums utilisés : peinture à l’huile, à l’aquarelle, aux crayons, aux paillettes, sur toile, papier, carton, masonite, bois, photographie. Il peint, écrit, enregistre sur bande son.

Elle surprend aussi par la pluralité des thématiques abordées : le paysage, la flore, la faune, la société antiguaise, l’héritage de l’esclavage, l’expérience coloniale et post-coloniale, les concepts identitaire, sociologique, politique et environnemental, etc…

LANDSCAPE SERIES: THREE TREES WITH RED SKY oil on Polaroid card 10 x 8.2 cm 4 x 3 1/4 in (unframed) 31.5 x 29 cm 12 3/8 x 11 3/8 in (framed)

Cette richesse thématique illustre la liberté absolue de Frank Walter lorsqu’il crée. Même si les peintures d’insignes de la noblesse européenne ou ses abstractions circulaires, étoilées, peuvent rappeler les travaux de l’artiste pop Robert Indiana, l’écriture artistique de Frank Walter défie toute définition simpliste, car l’artiste passe aisément de la figuration à l’abstraction, de paysages abstraits ou quasi-abstraits (lignes d’horizon colorées…) à la représentation d’animaux, de personnes, de montagnes, de perspectives maritimes ou verdoyantes.

Par ailleurs, la nature occupe une place essentielle au cœur de l’œuvre de Frank Walter; il capture ainsi la lumière d’un coucher de soleil, d’un ciel nuageux, d’un rayon qui se faufile à travers un feuillage. Il peint la verdoyance qui l’entoure, qui le protège, l’inspire et lui sert d’écrin. Une nature qui le nourrit. Malgré la dimension onirique de certains travaux, Frank Walter reste fidèle aux couleurs de la nature telle qu’il la voit, telle qui la vit, avec une économie de moyens et un élan expressionniste quasiment fauviste. C’est le cas dans nombre de ses impressions miniatures de l’horizon.

MOUNTAINS OVER THE BAY oil on card 35.5 x 23 cm 14 x 9 1/8 in (unframed) 48 x 35 cm 18 7/8 x 13 3/4 in (framed)

Enfin, l’œuvre de Frank Walter peut surprendre par le degré d’intimité qu’elle transmet. Ses œuvres laissent transparaître une vie intérieure fantastique et des traumas psychiques. Elles parlent de l’identité complexe de l’artiste, à la fois se voyant issu d’une généalogie noble, mais vivant dans des conditions difficiles. Les personnes peintes par Frank Walter sont-elles identifiables ? Pas à coup sûr. Car elles sont aussi le fruit de son imagination ou de ses souvenirs. Ses personnages peuvent être caricaturaux, qu’il s’agisse d’une danseuse, de Hitler jouant au cricket ou d’un vampire joyeux.

Malgré la qualité et l’originalité de son travail, Frank Walter décède en 2009 dans l’anonymat du marché de l’art qui le célèbre aujourd’hui. Aussi, quand on étudie la vie de cet immense artiste antiguais, on pense à « l’ensemble des créateurs marginaux, autodidactes qui ont élaboré leurs œuvres dans la solitude et en dehors de l’influence du milieu artistique ». C’est la définition de l’art outsider, traduit de l’anglais « outsider art ».

UNTITLED (GREEN SEA, BEIGE SKY)

Aussi, comment expliquer la reconnaissance posthume de l’œuvre de Frank Walter ?

Elle s’explique par un facteur humain, le hasard d’une rencontre. Vers la fin de sa vie, Frank Walter reçut la visite de l’américaine Barbara Capa qui travaillait à Antigua comme architecte paysagiste. Egalement historienne de l’art, Barbara Capa remarque une des œuvres du peintre chez l’un de ses clients. Surprise par la qualité et le style unique de l’oeuvre, Barbara Capa décide de rencontrer l’artiste. C’est le début d’une longue amitié et le début d’un travail d’exhumation.

Au même titre qu’un plongeur découvre un trésor au fond des mers, Barbara Capa devient « l’inventeur » de l’œuvre de Frank Walter.

Barbara Capa sait que pour faire reconnaître le travail unique de Frank Walter, il faut le rendre visible. Il faut l’exposer, le montrer au grand public et aux professionnels du marché de l’art (commissaires, conservateurs, galeristes, journalistes, collectionneurs…). Il faut rendre visible un travail jusque-là « invisible ».

Ainsi, à la mort de Frank Walter, sa famille charge Barbara Capa d’entamer le voyage de partage de cet héritage artistique avec le reste du monde. L’une des nombreuses excentricités de Frank Walter était la conviction qu’il descendait de la noblesse écossaise – bien qu’il n’ait visité l’Ecosse qu’une seule fois en 1960 – et Barbara Capa décide de respecter cette affinité sincère pour l’Ecosse. Avec la famille de l’artiste, ils décident de trouver une galerie écossaise et c’est ainsi qu’a lieu en 2013, soit quatre ans après sa disparition, la première exposition des œuvres de Frank Walter, tout territoire confondu, à la galerie Ingleby.

WOMAN SWIMMING AGAINST GREEN HILLS & BLUE SKY Oil on Card 22.6 x 22.7 cm 8 7/8 x 9 in (unframed) 36 x 36 cm 14 1/8 x 14 1/8 in (framed)

Lors de cette exposition, les travaux de Frank sont présentés aux côtés de ceux de deux autres artistes, Alfred Wallis (1855-1942) et Forrest Bess ( 1911-1977). Trois figures uniques et sans concession de l’histoire de l’art du 20eme siècle, trois créateurs éloignés de tout conformisme à un mouvement artistique de leur époque : Wallis à Cornwall dans les années 20 ; Bess dans les années 50 au Texas, et enfin Walter dans les années 70 à Antigua.

Pour la première fois, les œuvres de Frank Walter sont accrochées aux cimaises d’une galerie privée. Et plusieurs autres expositions collectives à la galerie Ingleby suivent.

La consécration artistique de Frank Walter à l’échelle mondiale arrive également grâce au pavillon de Antigua et Barbuda lors de la 57eme biennale de Venise (13 mai – 26 novembre 2017). Sous le titre « Frank Walter : The Last Universal Man (1926-2009) », l’exposition fait découvrir l’univers de l’artiste à travers une sélection de ses peintures, de ses sculptures, de ses écrits, de ses créations audio et vidéo.

On peut citer également l’exposition organisée par le MMK (Museum fur Moderne Kunst) de Francfort qui présenta du 16 mai au 01 novembre 2020 plusieurs travaux de Frank Walter.

Aujourd’hui, une nouvelle mécanique fait entrer Frank Walter dans l’histoire de l’art : la mécanique du marché de l’art.

FOUR TREES AND FENCE, C1980 oil on card 35.5 x 31.5 cm 14 x 12 3/8 in (unframed) 49.2 x 45.1 cm 19 3/8 x 17 3/4 in (framed)

Alors que les travaux de Frank Walter sont montrés sur le stand de la galerie Hirschl & Adler Modern lors de la foire new-yorkaise ADAA (Association des marchands d’art d’Amérique), ce sont les galeries « mastodontes » David Zwirner (New York, Londres, Paris…) et bientôt la galerie Xavier Hufkens (Bruxelles, New York…) qui défendent aujourd’hui le travail de l’artiste antiguais. Autant dire une consécration du marché aussi incontestable que celle acquise aux yeux du public lors de la Biennale de Venise de 2017.

Toute sa vie, Frank Walter a créé en dehors des réseaux de validation de la création contemporaine. L’essentiel est qu’il a toujours poursuivi son travail d’artiste, fidèle à ses inspirations, fidèle à lui-même, sans se préoccuper d’obtenir une quelconque reconnaissance de ses pairs ou une quelconque place sur le marché de l’art. Son parcours nous démontre qu’un artiste digne d’entrer dans l’histoire de l’art peut créer sans la validation de la scène internationale de l’art, et sans la validation du marché.

Car la reconnaissance du marché n’a aucun impact sur la qualité de l’œuvre produite. Il y a d’abord la qualité de l’œuvre, puis éventuellement en second lieu la reconnaissance du marché.

Car la qualité d’une œuvre ne dépend en rien de son degré de visibilité dont l’impact n’est que d’ordre financier et matériel. En aucun cas artistique.

Les œuvres de Frank Walter seront exposées à New York à la galerie David Zwirner à partir du 02 juin 2022. Titre de l’exposition : By Land, Air, Home, and Sea : The World of Frank Walter. Un monde riche et énigmatique à découvrir sans retenue. Une invitation au voyage dans l’esprit d’un artiste caribéen devenu célèbre sans avoir jamais cherché à l’être.

Fred Guilbaud

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