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KANAWA, CARAVELLE and CO

©Kanawa, caravelle &Co, work in progress

Le bateau serait, selon le concept de Michel Foucault, l’hétérotopie par excellence, c’est-à-dire «  un morceau flottant d’espace, un lieu sans lieu, qui vit par lui-même, qui est fermé sur soi et qui est livré en même temps à l’infini de la mer et qui, de port en port, de bordée en bordée, de maison close en maison close, va jusqu’aux colonies chercher ce qu’elles recèlent de plus précieux en leurs jardins, vous comprenez pourquoi le bateau a été pour notre civilisation, depuis le XVI eme siècle jusqu’à nos jours, à la fois non seulement, bien sûr, le plus grand instrument de développement économique […], mais la plus grande réserve d’imagination. Le navire, c’est l’hétérotopie par excellence. Dans les civilisations sans bateaux les rêves se tarissent, l’espionnage y remplace l’aventure, et la police, les corsaires »(1). Le bateau s’inscrit cependant dans une poétique ambivalente.

Héros, marins, pirates, flibustiers et corsaires, de l’Odyssée d’Homère jusqu’à Christophe Colomb, Surcouf, John Silver, Moonfleet ou Barbe rouge continuent de hanter l’imaginaire des amoureux d’aventures. Cependant,  la barque peut être, tour à tour, l’arche protectrice et salvatrice de Noé ou l’esquif funèbre du passeur d’âmes, Charron. Elle  offre tantôt une ouverture sur les océans et les continents, l’exploration et la conquête d’un nouveau monde et même  l’espoir d’un ailleurs et d’une vie meilleure, mais tantôt elle   incarne la déportation esclavagiste, la migration forcée des boat people, le danger et la mort.

 Le bateau, selon Edouard Glissant, est le lieu du traumatisme originel, la déportation des africains. Mais Edouard Glissant montre aussi combien le bateau a joué le rôle de matrice féconde où s’est forgée l’identité diasporique…« Le ventre de cette barque-ci te dissout, te précipite dans un non -monde où tu cries. Cette barque  est  une  matrice,  le  gouffre -matrice.  Génératrice  de  ta  clameur.  Productrice aussi  de  toute  unanimité  à  venir.  Car  si  tu  es  seul  dans  cette  souffrance,  tu  partages l’inconnu avec quelques -uns, que tu ne connais pas encore. Cette barque est ta matrice, un moule, qui t’expulse pourtant. Enceinte d’autant de morts que de vivant en sursis »(2)

C’est aussi le bateau qui  emmène en Caraïbe la colonisation et le capitalisme. Ce n’est pas une simple caravelle qui a façonné la Caraïbe post – Colombienne mais une machine au sens où l’entendent Deleuze et Guattari, une machine qui, pour bénéficier des richesses de la Caraïbe, la configure et la modèle dit Antonio Benitez-Rojo.

Cependant le bateau, « microsystèmes d’hybridité linguistique et culturelle »  a une fonction déterminante  dans la construction de l’Atlantique Noir qui  n’échappe pas à Paul Gilroy : «  le navire était un moyen vivant de relier différents points disséminés de l’Atlantique. Un élément mobile qui tenait lieu d’espace en mouvement entre les lieux fixes qu’il mettait en relation. C’est pourquoi il convient de le voir comme une unité culturelle et politique et non comme l’incarnation abstraite du commerce triangulaire » (4)

Comment les plasticiens de la Caraïbe incarnent – ils ce paradigme fondateur de la Caraïbe? Pirogues et Pagaies, Hunes et Haubans, Balsero et Boat people….C’est une invitation au voyage, toujours en cours d’achèvement,  à bord des kanawa, caravelle, canoë et cargo de l’art.

Dominique Brebion 2018

Notes

1Foucault, Michel, 1984,  Des espaces autres  [Conférence au Cercle d’Études Architecturales, 14 mars 1967], Architecture, Mouvement, Continuité, no 5, p. 46-49.

2 Glissant, Édouard, 1990, Poétique de la Relation, Paris, Gallimard.  

3 Benitez-Rojo, Antonio, 1996, The repeating island : The Caribbean and the post – modern perspective Benitez Rojo -, The Repeating Island, Durham, Duke University Press)

4 Gilroy, Paul, 1993, The Black Atlantic: Modernity and Double Consciousness, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press

Cliquer sur la première image pour faire défiler le diaporama et lire les légendes…

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