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LES PAYSAGES ENIGMATIQUES DE PHILIPPE THOMAREL

Pourquoi les ponts sans attache,  en suspens, inachevés et esseulés de Philippe Thomarel nous fascinent – ils autant ?  Au cœur de paysages désolés et tourmentés, comme désenchantés, ces structures anachroniques campent entre ciel et terre, dans un contraste ferme avec l’abstraction matiériste  et imprécise des alentours.

Dans une vidéo de présentation de l’exposition Territoires photographiques à la Fondation Clément en 2014, Philippe Thomarel précise  que ce n’est pas une série. Il n’y a pas de début, il n’y a pas de fin.  Mais un thème récurrent qu’il décline depuis des années, depuis 2006 jusqu’à aujourd’hui. Ces ponts,  il les envisage selon différents points de vue. Les premiers sont vus de loin, comme à l’horizon, perdus dans le brouillard et structurent  l’aire picturale en deux espaces,  céleste et terrestre, sensiblement équivalents. Mais il arrive que le peintre place le regardeur au pied des piliers du pont, qui avancent ainsi au tout premier plan.  Ou bien il choisit quelquefois une légère contre-plongée ce qui transforme les armatures sombres en fantômes menaçants.

 

 

Le  registre chromatique restreint, la  prévalence  du noir et du blanc, et donc  du gris résultant de leur mélange, rarement du brun, contribuent à teinter ses créations d’une pointe d’onirisme et de tristesse.  La recherche d’effets de matière est permanente, des coulures comme des traînées de pluies ou de larmes viennent parfois renforcer cette sensation de désolation mais dans le même temps  connectent le ciel et la terre, le haut et le bas. Philippe Thomarel privilégie des émulsions d’acrylique et de peinture à l’huile concoctées et mises au point lors de studieuses expérimentations.

Des mots du poème,  Les ponts de Rimbaud,  s’accordent aux paysages de Thomarel : Bizarres dessins de ponts, enchevêtrement, croisement de lignes, ciel gris de cristal, paysage écrasé, aplati, ponts entre l’eau grise et le ciel gris.

La composition, vue de près ou vue de loin,  semble, tout  comme les titres, Open bridge et Pontif,  définir des sous-groupes dans cette longue suite d’œuvres.

La genèse de cet ensemble pictural dévoile un souvenir d’enfance en Guadeloupe : la traversée du Pont de la Gabarre pour visiter une partie de  la famille peu fréquentée, avec le sentiment d’aller vers l’inconnu puis au retour,  la sensation d’inachevé, d’interrompu.

Mais une longue tradition mythologique, picturale, poétique, symbolique vient s’ y superposer dans la complexité de la création.

En effet, le pont est présent dans la mythologie iranienne (Le pont de Cinvat), musulmane (Le pont de Sirat), nordique ( Bifröst).

Il évoque à la fois la transition, le passage et souvent, le passage dans l’au- delà comme dans le Jugement dernier de Jérôme Bosch.  Mais il peut être  aussi la métaphore d’ une épreuve initiatique si l’on pense aux neufs ponts à franchir pour atteindre le château du Graal (Lancelot et le pont de l’Epée, Gauvain et le  pont sous l’eau). C’est  encore une allégorie de la condition humaine et de la fragilité de ses constructions. Daniel Arasse  explique dans Histoires de peintures que ce minuscule pont que l’on remarque à peine derrière l ‘épaule gauche de Mona Lisa, tant on reste fasciné par le sourire de La Joconde, est le symbole du temps qui passe. Ainsi s’explique le sourire mélancolique de Mona Lisa, consciente que la Beauté est éphémère. Son portrait est une méditation sur le temps qui s’enfuit.

On retrouve dans les œuvres de Thomarel, cette idée de  transition,  accentuée qui plus est par le titre Pontif. Les pontifes –on parle du souverain pontife ou du pontifex maximus- sont des intermédiaires entre le spirituel et le matériel comme le pont est un lien entre le bas et le haut, entre la terre et le ciel  mais aussi une  passerelle d’un côté à l’autre. Dans la volonté de relier, certains ponts semblent même  s’élancer et bondir par-dessus l’obstacle à franchir.

Ce sont des ponts imaginaires, des paysages intérieurs,  à l’inverse de tous les ouvrages d’art qui peuplent l’histoire de la peinture occidentale, asiatique et même américaine. Le plus souvent les peintres ont représenté des lieux réels et précis en précisant leur nom dans les titres. De l’Asie à l’Europe,  les exemples sont multiples  à travers les siècles : Cinquante-cinquième étape – Kyoto Trente-neuvième étape : Okazaki d’ Hiroschige, Pont suspendu entre les provinces Hida et Etchu ou Le pont suspendu aux nuages au mont Gyodo, Ashikaga d’Hokusaï, Le Pont de pierre de Rembrandt,  le Pont du Rialto ou de Westminster de Canaletto, Le Pont Neuf de Renoir, Le Pont de l’Europe de Caillebotte, le Pont de Hampton Court de Sisley, Le Pont de l’Anglois de Van Gogh, Queensborough Bridge, le Pont Royal  ou Bridge on the Seine d’Edward Hooper, Nocturne en bleu et or, le Pont de Battersea sur la Tamise de Whistler, BrückePont près de Wiesen de Ludwig Kirchner.

Le pont est un vrai sujet de composition picturale que Philippe Thomarel renouvelle avec ses ponts imaginaires, fortement symboliques, expression d’un trouble intime qu’il partage ainsi avec le regardeur.  C’est sans doute le mystère qui les entoure qui fascine autant. Sont- ils en construction ou en cours de démolition ? Ont-ils accompli leur mission d’intermédiaires?

 

Dominique Brebion

Aica Caraïbe du Sud

 

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