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Un dernier petit coup pour la route? (suite et fin)

Oui, je sais que nous sommes en 2020, et que l’actualité artistique presse d’ailleurs,  avec l’exposition de Gwladys Gambie à Tropiques Atrium, que je n’ai pas encore vue, mais qu’on devine très intéressante, à en juger par les photos qui circulent sur le net.  Toujours à Tropiques Atrium je suis aussi très curieuse de voir l’exposition  de Philippe Bourgade, vu le changement de perspective qu’il amène dans sa pratique en allant vers l’abstraction photographique.

Permettez-moi néanmoins de commencer 2020 par 2019, comme le fait désormais la Fondation Clément qui lance sa saison artistique en décembre. L’actuelle saison a donc commencé le 15 décembre 2019 avec une surprise de taille : Pascale Marthine Tayou, camerounais vivant en Belgique, homme du monde, artiste prolifique et charismatique, qui a transformé avec la complicité de son commissaire Jérôme Sans, le bâtiment de la Fondation Clément en une immense et quasi unique installation. On y reviendra. Pour l’instant, reprenons cette conversation là où je me suis arrêtée il y a trois semaines : au mois de juin 2020.

En juin, s’est tenu à Fort de France le International Public Art Festival, l’IPAF,  créé en 2014 par un collectif d’artistes sur l’île de Holbox au Mexique. Pour sa 8ème édition le festival s’est installé dans capitale foyalaise pendant 10 jours, en réunissant 14 artistes de 8 pays. Douze murales ont été créés avec la seule contrainte de proscrire les bombes aérosols. C’est peut-être la raison de l’absence de nos excellents gars du street art, Nuxuno Xän, Oshea et les autres. On a eu la surprise en revanche de découvrir les fresques magnifiques de Gwladys Gambie, Ford Paul et Hélène Raffestin.

1. Gwladys Gambie IPAF festival. Photo IPAF

2. Ford Paul, IPAF festival Fort de France. Photo IPAF

3. Hélène Raffestin IPAF festival Fort de France. Photo IPAF

Le joli  mois de juillet a vu l’installation dans le  Jardin de Sculptures de la Fondation Clément de la sculpture d’Hervé Beuze, Armatures. On se souvient de son exposition-installation de même nom, dans la salle dite la Nef de la Fondation en 2016. Six couples à taille surhumaine, alignés comme dans une procession, ou comme dans la galerie de l’évolution du musée d’histoire naturelle. Ceux qui comme moi ont connu le MHN poussiéreux des années 1980, se souviennent de sa réouverture en 1994, avec la Grande Galerie de l’Evolution. C’était une sorte de choc. Et c’est cette même impression que j’ai eu en trouvant dans la Nef les sculptures-installation d’Hervé Beuze. Une sensation de grandeur et d’audace, quelque chose de religieux au sens le plus noble du terme, de relier le profane au sacré qui nous transcende, le sacré ici étant la mémoire du corps. Les sculptures étaient toutes à peu près les mêmes, car toutes construites sur le moulage du corps de l’artiste et d’une étudiante du campus caribéen des arts. Les sculptures étaient toutes différentes, car chacune avait une finition particulière, et un des couples, Fleur-fleur, était formé par un réseau de fils de cuivre. Ce couple a servi de modèle à la sculpture installée en juillet 2019 dans le Jardin de Sculptures. La présence de cette œuvre dans cet endroit a une valeur mémorielle importante ; d’autres sculptures du parc sont anthropomorphes ou évoquent l’histoire mais le couple de Beuze incarne carrément l’humain en le confrontant au discours patrimonial du site.

4. Armatures, Hervé Beuze, Jardin de Sculptures de la Fondation Clément

Juillet était aussi le mois de l’exposition, Rad kabann d’Alain Aumis au Tropiques Atrium. Très joli titre même si les tableaux, sans aucun doute plaisants à regarder, n’évoquent pas vraiment cet usage domestique ancien et propre à la précarité de recycler vêtements usagés, tachés, déchirés, en les plaçant sous le matelas.

5. Alain Aumis, Rad Kabann, Tropiques Atrium, 2019

 

En août la fondation Clément présentait La peinture en éclats de Julie Bessard, avec commissariat d’Anne Hindri. Vraie belle exposition. Ses immenses peintures-dessins au pastel à l’huile s’accordaient parfaitement  à la hauteur sous plafond vertigineuse (8 mètres) de la Nef. J’étais particulièrement heureuse d’y  retrouver les ailes de l’artiste. Ces constructions dentelées,  agrafées minutieusement, formaient par endroits une sorte de toile d’araignée au travers de laquelle on entrait en contact avec les tableaux  par morceaux, encadrant et morcelant  la gestuelle puissante de l’artiste en plusieurs petits bouts, comme guidant le regard.   

6. Julie Bessard, La peinture en éclats, Fondation Clément, 2019

Toujours à la Fondation  et toujours en août, l’exposition d’Habdaphai, avec commissariat de Barbara Prezeau, artiste et curateur haïtienne, créatrice d’AfricAméricA et du Forum  Multiculturel d’Art Contemporain d’Haïti. Les deux artistes ont une longue histoire de collaborations et invitations croisées au Marché de l’art du Marin quand Habdaphai y était le directeur artistique et en Haiti lors de diverses éditions du Forum Multiculturel. Cette proximité a permis à la commissaire de faire un choix très juste et montrer les panneaux de dentelle en papier qu’Habdaphaï fabrique au cutter avec une délicatesse et patience toute féminines et l’installation des poupées en forme de T du territoire, thème général de l’exposition. Mais surtout de donner à l’installation Trenelle-Citron-Grosse Roche que l’artiste avait créé pour  Tropiques Atrium en 2017, l’ampleur qu’elle méritait, en la plaçant au centre des 200 mètres carrés de la salle Carrée, et en l’accompagnant au sol d’un parterre de terreau pris à l’ancien quartier, et une bande son enregistrée sur place également.

7. Habdaphaï, Installation Trenelle-Citron-Grosse roche, FC, 2019

Au mois d’août, Ricardo Ozier-Lafontaine a amené des magnifiques toiles de la série des Topographies –Le vivant, au National Museum and Art Gallery  de Trinidad et Tobago dans le cadre de la 14e édition de CARIFESTA, le plus grand festival de la Caraibe qui comptait avec la participation de 20 délégations de pays membres de la CARICOM et territoires associés ainsi que les  invités, Colombie, Martinique, Guadeloupe et Guyane française.

8. Carifesta 2019, oeuvres de Ricardo Ozier-Lafontaine au fond

Le 30 août, Hervé Beuze a dévoilé La flamme de la Liberté ouvrage répondant à la commande publique de la ville de Trinité, après 3 mois de fabrication en atelier. Les éléments fabriqués ailleurs ont été soudés sur place.  C’est un feu qui renvoie pour l’artiste à la place particulière que le feu aurait chez les peuples amérindiens, mais aussi dans nombreuses religions,  ou  dans la culture de la canne à sucre, si importante pour l’économie et le paysage martiniquais. La structure de l’œuvre est faite de tubes de métal qui pour l’artiste évoquent la canne à sucre, et pour qui connait son travail évoquent surtout sa façon de travailler, le plus souvent en créant  une structure en métal qui est comme un squelette sur lequel il ajoute par la suite, papier, peinture, et ici des plaques de métal coloré.

9. La flamme de la liberté, Hervé Beuze, ville de Trinité

Septembre. La Coursive est un lieu à suivre. Une première année excellente, toujours des expositions intéressantes.  En septembre c’était Gravité de Mathieu Guérart, dessins et peintures, installations et une vidéo que j’ai trouvée magnifique. J’ai adoré les dessins, aimé moins les peintures, et j’ai surtout été frappée par le côté photographique et architectural de ses œuvres. Belle découverte.

10. Mathieu Guérart, Gravité, La Coursive, 2019

En octobre, l’évènement était l’exposition Dentro el Bosque de Luz Severino. On est habitué à ses très belles expositions. On est habitué au côté engagé, aux préoccupations sociales de l’artiste. Mais là il y a du changement. Toujours engagée, Luz regarde cette fois-ci du côté de la nature et nous donne une installation qui fait penser à Frans Krajcberg, et qui utilise la beauté et la finesse de ses gestes d’artiste pour soigner la nature menacée. L’installation est faite de plus de 250 tiges de métal galvanisées, assez hautes, certaines de plus de 4 mètres , que l’artiste a recouvert amoureusement de chaux, de sisal et de plâtre blanc jusqu’à obtenir des formes organiques comme de troncs dont certains ont l’air vivants d’autres, morts, la plupart recouverts de fils de couleurs, qui me font penser à des ligatures, au soin qu’on peut porter aux  êtres vivants, mais aussi aux cicatrices qu’on leur inflige. Ces tiges-troncs forment un bois dont les chemins sont matérialisés au sol par des espaces entre les socles, nombreux, plus de 50,  coupés en différentes formes. On peut donc entrer dans ce bois, et on n’en sort pas indemne. Sur les murs autour des grands formats de la même série, qu’on avait découvert lors de l’exposition Pictural dans la même salle, quelques mois plutôt.  Ces peintures sont fascinantes. L’artiste garde de ses séries habituelles les figures verticales et longues, qui deviennent ici tronc d’arbres, qu’elle peint, racle, coud, tresse, colle, obtenant divers effets de matière et obligeant le regard à revenir sans fin sur ces paysages. L’artiste dit avoir voulu par ce côté délicat et riche, amener le public à l’idée de prendre soin de la nature. J’y adhère totalement.  Commissariat de Sophie Ravion D’Ingianni.

11. Luz Severino, Dentro del Bosque, FC, 2019

En novembre j’ai visité l’exposition rétrospective Quintessences de René Louise.  Une quintessence de son travail, mais aussi de quelque chose qui ressemble à l’harmonie du cosmos. Ce sont 50 disques solaires peints entre 1987 et 2019. J’ai beaucoup aimé le long mur bleu profond avec les cercles comme des astres dans une représentation de l’univers.

12. Réné Louise, Quintessences, Tropiques Atrium, 2019

Ce même mois en marge de la deuxième édition du Festival International de Performance de Martinique, Nyugen Smith, un artiste extrêmement intéressant, aussi bien en performance qu’en installation, dessin ou peinture, présentait quelques tableaux de la série des Bundle Houses à l’Atelier 49. Ses oeuvres sont magnifiques, même en tout petit format. L’espace est à connaitre et à fréquenter,  Helene Raffestin et associés  y organisent des événements  et des expositions.

13. Nyugen Smith, Bundle house mixed media et collage sur bois, 2019

Toujours en novembre fut inaugurée une œuvre monumentale de Christian Bertin, au polygone Desclieux , 1870-1871,  en mémoire des insurgés de 1870. Composée de cinq tubes d’acier, implantés dans une dalle en béton, l’œuvre est la deuxième sculpture pérenne de l’artiste, après Ombres qui se trouve dans le Jardin de Sculptures de la Fondation Clément. Les  cinq éléments métalliques de 1870-1871 émergent de la terre et s’érigent vers le ciel, comme les doigts d’une main.

Christian Bertin, commande publique de la CTM en hommage aux insurgés du SUD au jardin Desclieux

Au mois de décembre Robert Charlotte, Louisa Marajo et Kelly Sinapah Mary participaient à la 7ème Edition de la Prizm Art Fair en ouverture de la Miami Art Week. Au total 39 artistes y participaient avec commissariat de  Naiomy Guerrero, Oshun Layne, Ryan Dennis, Mikhaile Solomon, and William Cordova, sur le thème de l’Amour en temps d’hystérie.

Gwladys Gambie réalisait ce mois de décembre une  fresque pour le nouvel espace Jane Lero de l’UFM à Fort de France.

Et enfin c’était le mois du lancement de la saison artistique à la Fondation Clément avec Black forest, de Pascale Marthine Tayou. L’artiste nous invite à une balade étrange, à traverser une forêt de piques, des terres riches, d’universités détruites, de chaines emprisonnées, de labyrinthes coloniaux, de masques désacralisés, de clous délicatement colorés, et pourtant fermement plantés dans le mur comme si c’était dans nos chairs, de marchés où les enfants sont les entrepreneurs de la précarité, des mines où ces mêmes enfants produisent nos ors modernes, mais aussi des amoncellements de calebasses, des pots aux feux magiques et/ou nourriciers, des craies de la connaissance, du charbon, des insultes comme des blagues, des néons savoureux des souvenirs,  de tout ce qui est oubli et mémoire, de tout ce qui fait un corps humain et social. On est sous le charme, totalement sous  le charme.

14 Black Forest, Pascale Marthine Tayou, vue de la Nef

15. Black Forest, Pascale Marthine Tayou, vue de la Cuverie

 

Matilde dos Santos

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