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Leon Wainwright : différence phénoménale ou une philosophie de l’Art Britannique Noir.[i]

 

Leon Wainwright, Historien de l’Art britannique, publie ce texte sur l’art de la communauté noire britannique en s’inspirant de la phénoménologie, terme emprunté à Maurice Merleau-Ponty. Il considère qu’en 2017, l’art britannique noir s’est forgé une philosophie qui lui permet d’aller de l’avant vers davantage de visibilité. Une différence phénoménale, parce qu’en rupture avec la critique telle qu’elle se concevait avant 1986. « Année de la fin de la critique d’art », disait Eddie Chambers, artiste et critique d’art jamaïcain. Ou encore, l’expérience de la perception s’agissant de la réception de l’art, une critique qui se démarque des schémas établis.

Ce texte dense de 225 pages est illustré de 46 reproductions d’œuvres indissociables du contenu. Dans les huit chapitres qui le composent, l’auteur nous propose d’appréhender cet art à travers une esthétique de la perception  car il s’agit bien de rendre possible la rencontre avec la culture de la diaspora. On peut voir dans cette analyse un compte-rendu philosophique détaillé sur les artistes noirs ou de la diaspora, en incluant des artistes originaires d’Asie ou d’Afrique ayant pratiqué en Grande-Bretagne au cours des quatre dernière décennies.

Parmi les questionnements qui ont suscité l’intérêt de Leon Wainwright, on trouve entre autres ceux-ci : Quel cadre philosophique attribuer à un art situé entre désir de sociabilité politique et production d’un art britannique noir ? Faut-il voir ce type d’art d’un regard neuf ou bien, en fonction de nouvelles tendances de curiosité et d’attention autres que celles d’un contextualisme culturel et historique ?

L’auteur se consacre au début de ce recueil à des thèmes comme la représentation, diaspora et vision, contingence et différence, signification et esthétique, ou encore spécificité disciplinaire dans le cadre d’une décennie ‘postcritique’. Les artistes se donnent à voir dans des expositions collectives, des textes sont publiés sur celles-ci. Il faut rappeler ici des noms tels que ceux de Paul Gilroy, Stuart Hall et Kobena Mercer qui ont avec d’autres mené une réflexion essentielle sur une esthétique de l’art noir. S’agissant des critères d’évaluation, l’auteur s’attaque aussi au syndrome des catégories, mentionnant au passage les historiens ‘académiques’ trop conventionnels, soulignant l’importance des recherches sur la culture noire.Il tient également compte du rôle non-négligeable du public, des commissaires d’exposition et des institutions.

Faut-il continuer à privilégier la différence, l’identité et l’ethnicité au lieu d’adopter un ton plus neuf, amener une réflexion objective ? Ne serait-il pas temps d’explorer des champs plus divers et plus ouverts de questionnements philosophiques sans pour autant négliger le vocabulaire et les schémas établis ?

Permindar Kaur, Arrival, 1991, verre et acier, 168 x 114 x 152 cm.

Des artistes comme Manjeet Lamba et Permindar Kaur témoignent de la présence d’artistes d’origine asiatique. Leurs œuvres explorent le thème de la migration, la découverte d’une autre culture et le déracinement : « la distinction entre les deux œuvres, l’aquarelle de Manjeet Lamba et l’installation faite de piques en acier et de pièces en verre de Permindar Kaur, avec ce titre commun «Arrivée » se réfèrent à l’arrivée, à une rencontre culturelle et historique entre les sujets de Grande-Bretagne et ceux d’Asie du Sud-est, un point de tension matériel, de non-résolution, une impasse indéfinie et difficile. »

En choisissant de débuter son chapitre « Représentation » par la juxtaposition de ces deux œuvres, Leon Wainwright entendait baser son discours sur les enjeux et les objectifs de la critiqued’art. Il s’agit pour le critique d’art de prendre en compte les pressions d’un contexte critique, l’académisme, le mécénat, les infrastructures autour des expositions et la publication. Le défi à venir pour le milieu britannique noir  étant de saisir les opportunités offertes par les possibilités inépuisables de la philosophie contemporaine car il s’agit surtout de dépasser les déconvenues et des décennies d’indifférence pour  imaginer des alternatives plus porteuses pour ce mouvement artistique.

Leon Wainwright s’applique, on l’a vu, à définir le contexte britannique en se référant aux penseurs, aux artistes noirs ou ‘Asian’, commissaires d’exposition et critiques d’art. Ceux que nous désignons comme Asian British Artists incluent des artistes originaires de l’Inde, du Pakistan, de l’Asie du Sud-Est, de Hong Kong, des Philippines ou du Japon ; des artistes qui ont tenu à garder leurs spécificités propres.

Façonner le contexte britannique, c’est s’intéresser de près au travail de ces artistes, comme Keith Piper et Sonia Boyce, questionner la mémoire et post mémoire, repérer l’assemblage ‘efficace’. L’installation de Keith Piper ‘Un bateau nommé Jésus’ (1991) en constitue l’exemple parfait, à savoir qu’elle se démarque d’une lecture conventionnelle des textes historiques, et plus particulièrement de l’histoire du navire négrier portant le nom de Jésus de Lubeck.

Keith Piper, A ship called Jesus, 1991, installation, mixed media

Leon Wainwright commente ainsi le rôle de la composition : « En utilisant cette approche de la mémoire historique qui se base davantage sur la post mémoire du passage du milieu avec ses horreurs, ces installations sont le moyen d’actualiser ce que le passé révèle à l’artiste dans sa dimension phénoménale. »

Sonia Boyce recrée le cadre domestique de la maison antillaise avec Big Women’s Talk –conversation entre femmes- (1984) et  … She’s holding on –Elle ne les soutient pas, elle s’accroche (quelle rose anglaise !) (1986). Les artistes britanniques noirs créent une sorte d’historiographie visuelle à partir d’un passé personnel ou collectif. Le rôle de la mémoire et la réinterprétation du passé permettent de resituer la mère, les Antilles et l’émigration.

Sonia Boyce, She Ain’t Holding Them Up, 1986, crayon, craie, pastel et encre sur papier 126 x 99 cm

On verra dans les développements suivants et toujours en relation avec l’interprétation du passé, que les artistes noirs traitent de l’image du corps, en utilisant le cheveu, le cuir chevelu, et les parties du corps humain, Sonia Boyce, Mona Hatoum, Johannes Phokela, font partie de ces artistes qui tissent le cheveu, recomposent les corps, prélèvent les organes à la boucherie. Dans des compositions esthétiques particulières qui entremêlent la vision et le toucher, on verra également outre les organes d’animal, des collections médicales, de la nourriture en conserve et toute une série d’éléments éphémères.

Ce que souligne le texte de Wainwright, c’est que ces artistes varient le medium et les diverses techniques, passant de l’installation, au dessin, à la photographie, à la sculpture et au montage vidéo. C’est un regard qui réécrit avec empathie l’histoire d’une communauté. Avec ses drapeaux, Eddie Chambers traite de l’ethnicité et de l’identité culturelle. Comme d’ailleurs l’œuvre Trespassing (1993) – Intrusion – cette étonnante composition de Said Adrus et Bhajan Hunjan, faite de panneaux en bois formant des drapeaux. Vanley Burke décline le thème de l’ethnicité dans des photographies noir et blanc dévoilant la vie intime d’une communauté et qui n’ont rien du reportage déshumanisant.

Said Adrus et Bhajan Hunjan, Trespassing (Intrusion), 1993, peinture sur bois, 31 x 31 x 1 cm.

Juginder Lamba, The Cry (Le cri), 1993, bois et métal, 213 x 152 x 107 cm.

Dans le texte de Leon Wainwright Différence Phénoménale, d’autres notions sont abordées parmi les huit chapitres qui le composent, l’équivalence, la réversibilité, l’enchevêtrement, et pour le chapitre final, art et médiation. Il aborde entre autre, le principe de ‘personhood’ –la personnalité- développé par Merleau-Ponty dans les œuvres où l’on décèle la présence de l’artiste  en même temps que sa création.

C’est ainsi qu’on a pu voir des œuvres où les artistes incluent des signes visuels ou linguistiques propres à leur culture et à leur histoire, dans un désir de codifier leur présence : « des signes enchevêtrés ou encore en confrontation avec les conventions et les contextes des objets visuels typiques de l’histoire de l’art britannique. » Autre aspect de cette analyse, la question du féminisme et du langage, basée notamment sur le travail de l’artiste féministe Zarina Bhimji qui réfute l’idée d’associer son travail à son identité, à des éléments biographiques. Elle s’insurge contre la réaction de l’autre à considérer systématiquement le Noir comme un stéréotype de l’être blessé ou traumatisé, le réflexe qui consiste à relier une œuvre à la biographie de l’artiste, affichant ainsi une compassion déstabilisante pour l’artiste. Ce qui souligne la complexité de la tâche pour l’artiste qui entend créer un nouveau langage visuel à partir des matériaux du quotidien en se démarquant d’une critique racisante des artistes noirs.

La visibilité des artistes passe par les expositions collectives avec des œuvres comme celle de Shanti  Thomas Voyageur (1988-89), à côté d’autres artistes, Sutapa Biswas, Chila Kumari Burman, Jaglit Chuhan et Gurminder Sikand, dans l’exposition itinérante The Circular Dance, en 1991-92, organisée par la Galeri Arnolfini à Bristol. Derrière ces lignes, il s’agit de montrer comment de telles pratiques originales, leur approche des arts visuels dans leur ensemble, et de la culture de la diaspora arrivent à s’ouvrir vers l’extérieur, partant d’un contexte de spécificités anecdotiques pour devenir une différence phénoménale plus vaste.

Hew Locke, Golden Horde, 2006, mixed media avec plastique, métal, textile et bois, 273 x 253 x 200 cm

Artiste de la diaspora, Hew Locke fait partie de ceux qui, soucieux d’une visibilité plus importante, se sont regroupés autour de projets communs, par exemple, le projet Alien Nation de 2006 organisé par ICA/Iniva avec des artistes d’origines diverses, asiatique, africaine, caribéenne. Ce type de projet s’inscrit dans la démarche de Wainwright, qui entend valoriser la présence d’un art noir britannique et la codification d’un art asiatique. Parmi les œuvres commentées dans le texte, on trouvera donc, celles de Mario Ybarra, Kori, Newkirk et Henna Nadeem. L’ouvrage Différence Phénoménale,  très dense, aborde de nombreux autres aspects de l’art contemporain, l’enjeu étant de redéfinir les limites du discours sur l’art contemporain, le paysage familier étant réaffecté, réorienté et reconfiguré.

Leon Wainwright, auteur de nombreuses publications sur l’art de la diaspora a participé à des événements artistiques, à Barbade notamment. Cette publication qui est un ouvrage de référence crédible pour le public, les universitaires et les chercheurs, poursuitles recherches sur l’historiographie et les lieux visuels, ainsi que d’autres thèmes avec pour objectif premier de questionner la visibilité de l’art ; à savoir, comment créer un art qui suscite des questions pertinentes, qui devienne significatif, ce que Wainwright définit comme ‘un engagement esthétique plus approfondi’.

Suzanne Lampla.

11/01/2018

[i]Phenomenal Difference, A Philosophy of Black British Art, Leon Wainwright, Liverpool University Press, 2017.

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