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(In)visibilité ostentatoire, conversation avec le commissaire Giscard Bouchotte

Entrée de l’exposition (In)visibilité ostentatoire, Fondation Clément, photo Gérard Germain

La fondation Clément présente jusqu’au 30 aout 2017 l’exposition (In)visibilité ostentatoire, avec commissariat de Giscard Bouchotte.

L’oxymoron m’enchante. (In)visibilité comme celle d’Haïti sur la scène de l’art contemporaine, dit le commissaire, qui avait déjà conçu la première et seule participation d’Haïti (2011)  à la plus grande messe mondiale de l’art, la biennale de Venise.   Ostentatoire comme la mise en lumière de l’espace par ces lustres magnifiquement étranges de Duval-Carrié. Ils me font  penser au chatoiement argenté de sa Promenade du grand Baron, œuvre affiche de l’exposition Haïti  Royaume de ce monde, dont Giscard était également  commissaire en 2011.

Affiche de l’exposition Haïti, Royaume de ce monde, Espace AgnèsB

Mais le titre cache bien d’autres sens. La graphie même indique que visibilité et l’invisibilité sont les deux faces de la même médaille … C’est comme un rappel du processus par lequel l’oubli fonde la mémoire commune. En effet, afin de distinguer des souvenirs il faut déjà choisir ses oublis, ou comme dit Paul Ricoeur dans  La mémoire, l’histoire et l’oubli : « la mémoire est une organisation de l’oubli » (Ricoeur 2000)

(In)visibilité ostentatoire nous propose donc une incursion dans le territoire de l’oubli. L’oubli de certains faits, de certaines pratiques y compris artistiques. L’oubli ostentatoire de ceux qui ne sont pas conviés au festin. En évoquant leur évidente invisibilité sociale, les artistes questionnent les mécanismes de l’oubli/du souvenir. Ramener le refoulé à l’espace de l’œuvre permet d’insérer les oubliés dans la mémoire commune, mais aussi d’éclairer cette mémoire par la lumière tremblante des mystères (mistè) évoqués par le magnifique film de Michelange Quay, par les vidéos des performances de Sasha Huber et Petri Saarikko et par les lustres d’Edouard  Duval-Carrié. L’invisibilité ostentatoire est aussi cela : avancer masqué, ostensiblement invisible,  démarche à la base même du  syncrétisme.

Giscard Bouchotte photo Antoine Tempé

Giscard Bouchotte  est commissaire indépendant. Après des études en France, il s’est installé en Haïti, où il s’intéresse notamment à la jeune photographie contemporaine, à l’art digital et aux interventions d’artistes dans l’espace public. Nous voulions en savoir plus sur son parcours. Il s’est donc prêté au jeu des 3 questions dont chacune demandait trois réponses que voici :

  1. Les trois dates les plus marquantes de ton parcours en tant que commissaire:
  •  «La première est sans aucun doute, le vernissage de l’exposition Haïti Royaume de ce monde, le 7 avril 2011 à Paris dans l’espace Agnès B, chez qui j’avais été stagiaire auparavant. J’ai eu la chance d’avoir carte blanche pour réaliser l’exposition de mes rêves. J’y faisais quasiment un état des lieux de l’art actuel en Haïti, incluant peinture,  sculpture,  photographie,  performance et vidéo. Le titre renvoyait bien entendu au roman d’Alejo Carpentier, et au concept de réel merveilleux, qui en Haïti, depuis longtemps, et encore plus après le séisme de 2010,  est plutôt un chaos merveilleux. Mon propos était  politique : dans le post-séisme, une vague de bonnes volontés a convergé vers Haïti, mais toute cette charité nous assigne, il était nécessaire de trouver un passage, pour aller de la compassion à l’échange, mais aussi en termes artistiques, du naïf au contemporain. »
  • «La deuxième est le 1er juin 2011 , jour de l’ouverture du 1er pavillon national haïtien dans le cadre de la 54ème biennale de Venise. C’était un grand moment : la toute première participation d’Haïti à ce passage obligé de l’art contemporain. Des artistes haïtiens avaient déjà été sélectionnés pour la Biennale, dont Mario Benjamin, par exemple, mais jamais le pays n’avait mis en place son propre pavillon national. Nous avons pu avec peu d’adaptations y produire le Royaume de ce monde qui était à la base d’ailleurs une exposition itinérante. Elle a donc continué sa route ensuite vers Little Haïti Cultural Center à Miami, en décembre 2011,  dans le cadre de l’Art Basel, où elle a gagné une scénographie de Duval-Carrié. Puis 2012 l’exposition a été montée en  Martinique au Centre culturel de  Fonds Saint -Jacques, avant d’être montrée en Haïti, en 2013»

 

Vue générale Haïti Royaume de ce monde au Biennale de Venise, Photo web

 

  • « la troisième c’était l’arrivée du projet Périphériques #3 en Haïti le 14 décembre 2013. Cette rencontre d’art urbain itinérante s’est déployée sur trois  sites à la périphérie des périphéries du monde (Afrique & Caraïbe). Lancée au Bénin, sa première édition a lieu sur le campus de l’Université d’Abomey Calavi, et non pas à Cotonou, évitant ainsi le centre du pouvoir. Mon propos était de faciliter l’accès aux œuvres aux publics les plus éloignés de l’art contemporain. Une deuxième édition a eu lieu au Sénégal, dans le parc de Ndougouman dans le village de Toubab Dialaw, périphérie de Dakar. Puis en Haïti cela s’est déroulé à Jacmel, plutôt qu’à Port au Prince et donc en dehors du centre économique. J’y montrais des œuvres de 12 créateurs réparties sur plusieurs containers. On voulait dépasser le stéréotype d’un espace public dangereux ou insalubre,  et revenir à un espace-patrimoine partagé».

Périféériques3# Jacmel Commissariat Giscard Bouchotte Photos Josué Azor

 Haïti Royaume de ce monde était une coproduction du Fonds de Dotation Agnès B et de l’Institut français, avec le soutien de l’Ambassade de France et de l’Institut français en Haïti, de l’association FOKAL, de la Ville de Paris  et de l’Ambassade d’Haïti en France. La liste des artistes  allait de Jean-Michel Basquiat à Hervé Télémaque en passant par Sergine André, Elodie Barthelemy, Mario Benjamin, Jean-Herard Celeur, Maksaens Denis, Edouard Duval-Carrié, André Eugène, Frankètienne, Guyodo, Sebastien Jean, Killy, Tessa Mars, Pascale Monnin, Paskö, Barbara Prezeau, Michelanque Quay et Roberto Stephenson. La plupart des œuvres étaient récentes ou inédites, voire répondaient à la commande du commissaire, ce qui témoigne d’une grande vitalité créatrice mais aussi (déjà !) de la difficulté de la circulation de ces œuvres dans la Caraïbe et ailleurs.

A Venise, sous l’égide du Ministère de la Culture et de la Communication d’Haïti,  les partenaires déjà présents à Paris, plus l’OIF et The Island ont mis en place deux évènements artistiques parallèles se déroulant sur deux sites distincts et formant ensemble le pavillon haïtien. D’un coté à la Fondazione Querini Stampalia,:  Haïti Royaume de ce Monde  , et de l’autre, à Riva dei Sette Martiri, une exposition extérieure intitulée  Death and Fertility  (Mort et Fertilité) conçue par Daniele Geminiani et Leah Gordon. Le pavillon d’Haïti rendait hommage à Édouard Glissant, récemment disparu. L’exposition proposée par Germinani et Gordon (The Island) montrait des sculptures de trois  artistes de la Grande Rue : Jean Hérard Celeur, André Eugène et Claude Saintilus, du groupe Atis Rezistans. Elle se déroulait dans des conteneurs, disposés pour former une croix en «T». La structure éphémère rappelait autant le commerce international que la précarité des artistes de la Grande Rue. Un catalogue commun aux deux expositions extérieure et intérieure a été édité.

Le projet Périphériques réunissait des créateurs venant d’horizons et de pratiques très différents (Haïti, France, Sénégal, Gabon, Madagascar, Guadeloupe, Martinique) autour de la problématique du territoire. On y trouvait des photographies, de la vidéo, des performances et des installations urbaines, dont des photos de Jean-François Boclé (Martinique-France), une vidéo de Joëlle Ferly, (Guadeloupe) et des photos et vidéos de David Gumbs, (Martinique, Saint-Martin).  L’édition haïtienne a bénéficié du soutien de la Fondation Prince Claus des  Pays-Bas, pour l’édition du catalogue  et de l’association FOKAL en Haïti.

  1. Et si tu devais choisir trois œuvres emblématiques d’(In)visibilité ostentatoire?

C’est difficile, mais si je ne dois en citer que trois :

  • Adler Guerrier – Untitled, installation photo, peinture. Adler ouvre l’exposition en nous projetant directement dans les questions de mémoire, présence et absence. Haïti, qu’on devine présent dans les photos n’est pas nommé et est encadré et s’oppose aux rayures aux couleurs caractéristiques de la marque de peinture Benjamin Moore très courante aux Etats Unis. Cette double référence positionne d’emblée l’idée du mix et de la diaspora. L’œuvre tout en fragments parle d’un lieu qui pourrait être n’importe où (entre ville et campagne, une sorte de banlieue)… mais sur les photos c’est bien Haïti que l’on voit.  Sur certaines photos des images contemporaines de lieux urbains combinées avec des sortes de taches semblent à la fois actuelles et anciennes. D’autres ont été oblitérées par la couleur. Ce sont des petits bouts de mémoire mélangés, des liens qui se reconstituent dans le souvenir.

Adler Guerrier
Sans Titre
2017
Photo Gérard Germain

  • Jean-Ulrick Désert – The passion, installation photographique. L’artiste réunit des photos de supporteurs de foot allemands en tenue traditionnelle, en même temps qu’il efface la couleur des uniformes. Une fois, les habits et accessoires blanchis, les différences sont gommées. On ne peut plus s’identifier. Les sujets portent d’ailleurs des masques qui rappellent l’habitude de certains supporteurs (Hooligans) de fréquenter les stades masqués. Désert convoque et dénonce en même temps le fanatisme sportif, national, le fanatisme tout court. Il résout en quelque sorte la violence par l’effacement.  Au niveau de la scénographie le fond orange permet de récupérer visuellement la violence dénoncée de façon très conceptuelle.

Ulrich Desert The Passion, 2006; Photo Gérard Germain

  • Maksaens Denis – l’installation vidéo Tragédie tropicale. Très osée dans le contexte haïtien où l’exposition d’un nu frontal masculin est particulièrement tabou. En superposant différents niveaux d’images, l’artiste apporte une réflexion sur la réalité et la spiritualité, les croyances, les tabous, la politique et le quotidien. Ici comme toujours chez Maksaens, l’artiste parle d’un sujet  qui le touche et le préoccupe. Pour cela il utilise le son et l’image intimement imbriqués. Dans cette Tragédie tropicale, tandis que la bande son chante  “Révolution will be not televised!” l’image du corps de l’artiste est recouverte d’inscriptions et d’autres images, dont certaines très dérangeantes, comme du sang, des stigmates, des attaches coupants… à cela s’ajoute  la présence des fils barbelés sur le sol. Et le tout construit une œuvre de grande épaisseur.

Maksaens Denis, Tragédie tropicale, 2015.photo Gérard Germain

  1. Trois projets d’avenir pour Giscard Bouchotte ?
  • Amener (In)visibilité ostentatoire de par le monde, par exemple , en Guyane, à Santo Domingo, en Haïti, etc. La difficulté en Guyane comme en Haïti sera de disposer d’un espace suffisamment grand, afin de laisser entre les œuvres assez d’espace pour qu’elles respirent. Certaines œuvres ont une telle force qu’elles doivent être un peu isolées pour s’installer en tout leur puissance.

Nuit Blanche de Port -au -Prince 2016

  • Réaliser La nuit blanche édition 2017. Je suis rentré au pays en 2013, après 10 ans en Europe et depuis je travaille dans le domaine culturel comme curateur mais aussi en tant que formateur et conseil en ingénierie culturelle. J’ai aussi essayé (en 2013 et en 2015) de relancer un pavillon national pour Venise, mais me suis heurté à des problèmes économiques 2013 et politiques en 2015…. Depuis 2014 je propose les Nuits blanches de Port au Prince labéllisées, donc en répondant à un cahier des charges précis. Nous avons ainsi rejoint le club des villes ayant  ce label, comme Montréal, Otawa, Miami, Belo Horizonte au Brésil, Buenos aires, Médellin en Colombie, La Paz en Bolivie. C’est l’évènement artistique de la ville, sous la forme d’un parcours illuminé qui se déroule dans plusieurs lieux de la capitale, reliés par un service gratuit de navettes. C’est  un festival d’arts urbains, avec une cinquantaine d’artistes la majorité haïtiens mais pas seulement. Des installations sonores, lumineuses, des performances et chorégraphies urbaines, des plasticiens, des performeurs, des vidéastes….Notre 4ème édition comme toujours va maintenir la ville éveillée toute la nuit, le défi étant la réappropriation de la ville par ses usagers.

Edouard Duval Carrié, Chandeliers Caraïbes 1 et 2 , installation, 2017, photo Gérard Germain

  • J’ai aussi le projet d’effectuer une résidence de commissariat (Sons mêlés) en digital art et art sonore, pendant 1 mois à Montréal. Pour la sortie de résidence je dois mettre en place un projet, que je vais pouvoir expérimenter sur place. L’idée me fascine, je veux pouvoir travailler avec les bruits urbains. Port au Prince est une ville extrêmement bruyante. Beaucoup de pollution sonore et visuelle d’ailleurs, générant un rapport ambivalent avec les artistes, qui ont du mal  à s’approprier l’espace.

 

Propos recueillis par et texte de Matilde dos Santos

 

 

 

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