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L’art au-delà de la toile

L’art au-delà de la toile

Matilde dos Santos

Le graffiti et le street art sont les deux versants majeurs d’un art urbain en pleine expansion. Cela recouvre toute sorte de création en espace urbain depuis la calligraphie au marqueur ou à la bombe aérosol, au détournement publicitaire, en passant par l’affiche, le pochoir et la peinture murale.

Nés dans la rue, graffiti et street art portent dans leur ADN les notions d’éphémère, de visibilité et de défi de l’ordre établi. Pourtant, l’un comme l’autre au fur et à mesure qu’ils acquièrent respectabilité de mouvements artistiques, perdent contact avec le risque et en ce sens s’éloignent des grapheurs purs et durs comme les pixadores brésiliens qui pratiquent un art totalement subversif et revendiquent le statut de vandales qui leur est du reste attribué.

La ville de Sao Paulo, mégalopole grise, est devenue au fil des ans une sorte de musée à ciel ouvert grâce aux œuvres de street artistes brésiliens, dont le talent est reconnu internationalement, leurs œuvres partageant cependant l’espace public avec les interventions des pixadores, dont le talent est autrement plus questionné.

Street artistes

 Os Gemeos et JR, Sao Paulo, 2015

Os Gemeos et JR, Sao Paulo, 2015

 

OS GEMEOS
Nés à São Paulo en 1974, les jumeaux Gustavo et Otavio PANDOLFO y vivent et y travaillent. Ils commencent à graffiter en 1987. Dès 1993 ils travaillent sur toile et très vite exposent dans des galeries prestigieuses au Brésil et dans le monde. Depuis le début des années 2000 ils intègrent le circuit international en intervenant avec ou sans autorisation dans les rues d’Angleterre, France, Allemagne, Portugal, Espagne, Italie, Grèce, Hollande, Cuba, Japon, China, Australie et Etats Unis où ils sont représentés par la Deitch Projects, qui représente également de Keith Haring et Basquiat. Présents dans diverses collections de musées brésiliens et internationaux, OsGemeos sont, juste après Banksy, les streetartistes les plus connus et les mieux vendus au monde.

OsGemeos, biennale d’art contemporain de Vancouver, 2014

OsGemeos, biennale d’art contemporain de Vancouver, 2014

Photo sur site officiel des artistes : www.osgemeos.com.br/

OsGemeos, Exposition Fortes Villaça, São Paulo 2014

OsGemeos, Exposition Fortes Villaça, São Paulo 2014

En 2014 leur exposition individuelle à la galerie Fortes Villaça de São Paulo, Opera da Lua incluait des sculptures, des objets gonflables monumentaux et autres de petite taille, le tout formant une seule installation, une sorte de monde magique. Les artistes continuent à réaliser des interventions spontanées dans les rues des villes « parce qu’on aime ça » et il arrive encore que des services municipaux effacent leurs œuvres, comme fut le cas en 2013 à Rio de Janeiro pour l’œuvre ci-dessous

OSGEMEOS, 2013, Rio de Janeiro, photo Matilde dos os Santos

OSGEMEOS, 2013, Rio de Janeiro, photo Matilde dos os Santos

 

ALEXANDRE ORION,
Né à São Paulo, 1978. Vit et travaille à São Paulo . Artiste multimedia, avec œuvres dans plusieurs grands musées et collections brésiliennes et internationales. L’artiste travaille par séries, dont les plus remarquables sont Metabiotica, Ossario, Art less pollution :

METABIOTICA : pour cette série l’artiste travaillait au pochoir en divers recoins de la ville et fixait par la suite avec son appareil photo le moment d’une interaction spontanée entre les passants et son dessin. Un travail dont la beauté est autant dans le dessin de départ que dans l’inattendu et l’incontrôlé. Le public est ici à la fois le sujet et le co-auteur des œuvres. Ce projet a été exposé à São Paulo, Paris, Rotterdam, New York, Miami et San Francisco.

 

 Metabiotica n° 24 , 2013 (la série a démarré en 2002)

Metabiotica n° 24 , 2013 (la série a démarré en 2002)

Voir le site  www.alexandreorion.com

 

 

OSSARIO : ce qu’on appelle du reverse graffiti, consistant ici à nettoyer les murs d’un tunnel sur plus de 300 mètres en faisant apparaitre par contraste entre les parties sales/propres le dessin de plus de 3500 crânes humains. Le tunnel en question à son inauguration était jaune puis de plus en plus gris et finalement entièrement noir de suie. Dans un premier temps, l’artiste a opéré par soustraction en enlevant la pollution des murs pour y faire apparaître des têtes de mort. Il attirait ainsi l’attention sur la dangerosité de quelque chose de très quotidien mais qui n’a rien d’anodin, ni d’inoffensif, et dont le résultat est le dépôt sur la ville d’une substance toxique. Référence également aux sites archéologiques : en nettoyant la pollution Orion faisait fait apparaitre une sorte de catacombe moderne, les crânes représentant également les habitants de la ville.

Ossario, 2006, Tunel Max Feffer, Sao Paulo. Idem

Ossario, 2006, Tunel Max Feffer, Sao Paulo. Idem

 

 

ART LESS POLLUTION : Puis, avec les chiffons usagés, l’artiste récupérait la suie, en lavant et en faisant sécher les chiffons. Cette suie lui sert à faire la série Art Less Pollution, généralement peintures monumentale sur murs de sites industriels.

CRASH TEST . 2011-2012 . 15 X 9 m . Pollution & encre acrylique incolore, Pont-a-Mousson France

CRASH TEST . 2011-2012 . 15 X 9 m . Pollution & encre acrylique incolore,
Pont-a-Mousson France

 

 

NUNCA
Né à São Paulo 1982. Vit et travaille à São Paul . Il commence à graffiter en 1994. Il a d’abord été pixador et est souvent considéré par les pixadores comme un transfuge. Notamment quand pour la coupe du monde il a dessiné pour Nike des vêtements utilisant la graphie des pixos.

Nunca, design pour Nike

Nunca, design pour Nike

http://hypesrus.com/blog/2010/02/16/nike-x-nunca-brasilien-team-kit/
Nunca commence à graffiter avec Osgemeos. En 2008 le maire de São Paulo dans une opération « ville propre » a fait effacer le mural de 680 mètres de long créé par OsGemeos, Nunca et Nina (et qui avait été largement taggué par les pixadores) en les couvrant de gris. Les frères Osgemeos en ont sorti un film : la ville grise qui montre le mural et le travail d’occultation. Nunca a participé à l’exposition au Tate Modern de Londres en 2008 avec un mural de 18 mètres de long et en Grèce avec le Musée Afro Brasil. Ses œuvres tournent souvent autour des amérindiens et son plus récent travail s’appelle les nouveaux cannibales.

Mural OSGEMEOS et Nunca, Sao Paulo, 2012, tagué par le gang Krypta. Sur blog : https://grafitebrasil.wordpress.com/2010/03/30/4/1269357903254_f-2/

Mural OSGEMEOS et Nunca, Sao Paulo, 2012, tagué par le gang Krypta. Sur blog : https://grafitebrasil.wordpress.com/2010/03/30/4/1269357903254_f-2/

 Les nouveaux cannibales, Nunca, São Paulo, 2014

Les nouveaux cannibales, Nunca, São Paulo, 2014

   Nunca, Mural du Tate Modern en 2008


Nunca, Mural du Tate Modern en 2008

En décrochant de la rue pour s’accrocher ailleurs, le street art s’institutionnalise.
Le marché d’art contemporain est un peu comme la conquête de l’ouest : toujours à la recherche de nouvelles frontières. Il y a une dizaine d’années le street art était la nouvelle frontière de l’art, entendu, le dernier point de la carte de la création qui serait encore en transgression. Avec l’institutionnalisation du street art, la recherche de transgression se porte sur les créations en marge, dont les pixadores brésiliens.

L’art comme crime :  KRYPTA DJAN (Djan Yvson), Adriano Choque (photographe) et PIXO BOMB (Raphael Augustaitiz)

Photo 12 - Scène du film Pixadores, documentaire du cinéaste iranian Amir EScandari dans les rues de Sao Paulo, 2014. http://pixadoresfilm.com/media/pixadores_presskit.pdf

Scène du film Pixadores, documentaire du cinéaste iranian Amir EScandari dans les rues de Sao Paulo, 2014. http://pixadoresfilm.com/media/pixadores_presskit.pdf

 

Le pixo est un art transgressif. Les pixadores sont le plus souvent jeunes, généralement pauvres et férus d’adrénaline. En grimpant mains nues sur des buildings de plusieurs étages de haut, leur but s’est d’inscrire leur « blaze » sur la ville, au plus haut point possible avec la plus grande couverture possible. Du writing en somme mais acrobatique et avec une écriture caractéristique. Il s’agit d’intervenir esthétiquement sur la propriété privée dans une ville qui fabrique l’exclusion à tour de bras.
Depuis 2008, Krypta Djan, Raphael Pixo bomb et Choque du crew Krypta sont de toutes les incursions du pixo dans le monde officiel de l’art.
Tout a commencé quand Pixo-bomb qui étudiait à l’école des beaux-arts à São Paulo a proposé une intervention de vrais pixadores à l’école comme travail pour obtention de son diplôme en 2008. Mais quand les pixadores sont arrivés en taguant tout sur leur passage (en épargnant uniquement les œuvres des autres étudiants), Rapahel s’est fait radier de l’école et le groupe a été évacué des lieux manu militari. Peu de temps après ils récidivaient dans la galerie Choque cultural, cette fois–ci en taguant non seulement les murs mais aussi les œuvres exposées, puis dans la biennale de 2008, dite biennale du vide.

 

Photo 13 – Krypta gang, pixação à la galerie Choque Cultural, Sao Paulo, 2008. Photo sur site web : https://comjuntovazio.wordpress.com/tag/pixacao/. sur ce site on peut trouver également une photo de l’intervention du Krypta gang à la faculté des beaux-arts

Photo 13 – Krypta gang, pixação à la galerie Choque Cultural, Sao Paulo, 2008. Photo sur site web : https://comjuntovazio.wordpress.com/tag/pixacao/. sur ce site on peut trouver également une photo de l’intervention du Krypta gang à la faculté des beaux-arts

 

 Photo sur site web : https://comjuntovazio.wordpress.com/tag/pixacao/. Sur ce site on peut trouver également une photo de l’intervention du Krypta gang à la faculté des beaux-arts

 

 Krypta gang, intervention dans la biennale du vide, Sao Paulo, 2008. Blog esfera publica : http://esferapublica.org/nfblog/garffiteros-atacan-la-bienal-vacia/

Krypta gang, intervention dans la biennale du vide, Sao Paulo, 2008. Blog esfera publica : http://esferapublica.org/nfblog/garffiteros-atacan-la-bienal-vacia/

http://esferapublica.org/nfblog/garffiteros-atacan-la-bienal-vacia/

La fondation biennale a connu en 2008 sa plus sombre année (à l’exception peut-être de la biennale de 1969 boycottée par les artistes brésiliens et internationaux, pour dénoncer la dictature). En 2008, manquant d’argent pour occuper les trois étages du pavillon de la biennale, le curateur Ivo Mesquita avait laissé le deuxième étage entièrement vide et avait annoncé que cet espace servirait à accueillir les interventions spontanées. Se sentant invités les pixadores du Kripta gang ont donc envahi l’espace et ont été plutôt mal reçus : intervention policière, plusieurs participants appréhendés, une participante condamnée à 4 ans de prisons en régime semi-ouvert. En 2009 la fondation Cartier invita cependant Krypta Djan à participer à Né dans la rue et en 2010 la 29ème biennale de São Paulo invita ces mêmes pixadores, membres du crew Krypta à exposer intramuros.
En 2012 invités à la Biennale de Berlin les pixadores ont tagué de façon impromptue le bâtiment historique dans lequel ils étaient censés donner un workshop. Il y avait eu apparemment mauvaise compréhension entre le curateur et les artistes : le pixo par définition ne peut se faire sur des espaces autorisés. Arrivés donc à la chapelle du XVII siècle (et dument classée monument historique) qui servait de lieu du workshop les pixadores ont boudé les panneaux prévus pour leur installation et ont taggué toute l’enceinte de l’église. Réprimandé par le curateur Artur Zmijewski, Krypta Djan a répondu à coup de bombe aérosol, et il s’est ensuivi une bagarre généralisée puis l’arrestation des pixadores par la police allemande, un quasi incident diplomatique (les passeports des pixadores ayant été retenus par la police) et une situation plutôt tendue, la biennale de Berlin devant assumer l’intervention couteuse et nécessaire pour nettoyer la bâtisse par la suite.

 Krypta gang, intervention dans la biennale du vide, São Paulo, 2008

Krypta gang, intervention dans la biennale du vide, São Paulo, 2008

 http://subsoloart.com/blog/page/102/

 Biennale de Berlin, 2012

Biennale de Berlin, 2012

L’invitation à la biennale de Sao Paulo en 2010 revient pour les pixadores, généralement vus comme des vandales à accéder au statut d’artiste. La proposition était d’investir non pas un espace à tagguer, ce qui n’aurait pas été cohérent avec la démarche du pixo, forcément transgressif, mais un espace de diffusion avec la monstration de films, photographies, et un mur avec une installation de plusieurs feuillets des « pixos », signatures de pixadores divers.

 

Biennale de Sao Paulo photo d’action par Adriano Choque photo Matilde dos Santos

Biennale de Sao Paulo photo d’action par Adriano Choque photo Matilde dos Santos

 

Biennale de Sao Paulo feuillets de pixo par différents artistes pixadores – photo Matilde dos Santos

Biennale de Sao Paulo feuillets de pixo par différents artistes pixadores – photo Matilde dos Santos

 

Devant ces films et ces photos (dont certaines d’une très grande beauté plastique, signées par Adriano Choque) Il est difficile de ne pas être impressionné par le besoin d’expression et par les risques pris par les pixadores uniquement pour s’exprimer. La pratique du pixo, très libertaire, en ce qu’elle n’accepte aucun enfermement est paradoxalement très contrainte : le pixo est du writing avec un alphabet particulier, un style créé par les pixadores de São Paulo. La création se faisant en situation de risque, (difficulté d’accès la nuit à des étages supérieurs de buildings souvent habités, le fait que le pixo est un délit réprimé par la loi brésilienne, par des amendes et des peines de prison)les pixadores disposent de peu de temps pour créer et pour cela leur création est limitée à un code simple : le nom du gang auquel le tagueur appartient, éventuellement le nom de la griffe (clan étendu), suivie du nom du taggueur et de la date.
« Des artistes brillants, traités comme des marginaux » dans l’opinion du curateur Moacyr dos Anjos, ont fait le buzz à Sao Paulo, en taguant l’œuvre d’un autre artiste de la biennale. Cela a alimenté l’opposition entre ceux qui pensent que le pixo n’est pas de l’art et qui voyaient donc cette invitation à l’institution artistique comme de la démagogie, ou encore de la légitimation d’une action destructrice. Et ceux qu’y voyaient un art marginal, qui questionne justement les frontières entre art et politique, question thème de la biennale 2010, mais qui voyaient aussi l’entrée du pixo dans la biennale comme une sorte de récupération d’une avant-garde transgressive.

Tag de Kripta Djan, « liberez les vautours » sur l’œuvre bandeira branca de Nuno Ramos dans laquelle des vautours occupaient une sorte de cage. En protestation contre l’appréhension par la police de pixadores du gang Vautours à Minas Gerais.

Tag de Kripta Djan, « liberez les vautours » sur l’œuvre bandeira branca de Nuno Ramos dans laquelle des vautours occupaient une sorte de cage. En protestation contre l’appréhension par la police de pixadores du gang Vautours à Minas Gerais. Photo Matilde dos Santos

 

Cette opposition montre que le pixo n’est pas encore transparent ou compris comme le graffiti et cette opacité du pixo est justement la force transgressive qui fait son originalité. L’opiniâtré avec laquelle les pixadores font de l’espace privé un espace public, leur refus de se cantonner aux espaces autorisés, est la lutte des exclus pour une visibilité sociale, via une expression graphique. En cela les pixadores récupèrent l’idée de l’artiste comme subversif. Et s’il est vrai qu’il est consternant pour moi de voir un bâtiment historique tagué, il est vrai aussi que le pixador qui inscrit son nom sur un monument a trouvé là le seul moyen de s’inscrire dans une mémoire commune de laquelle il est généralement exclu. Et aussi qu’il a choisi de marquer sinon son appartenance, du moins sa présence dans l’espace socialisé, par un acte artistique.

Matilde dos Santos

Texte d’intervention dans le cadre de la conférence du CEREAP du 17/03/2015,
L’art dans la ville

 Photo de Adriano Choque, Biennale de Sao Paulo, 2010 – photo Matilde dos santos

Photo de Adriano Choque, Biennale de Sao Paulo, 2010 – photo Matilde dos santos

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