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S’approprier un patrimoine colonial

« L’architecture est un jeu savant, correct et magnifique des volumes sous la lumière.
Nos yeux sont faits pour voir les formes sous la lumière. »

Le Corbusier, Vers une architecture, éd. Crès et Cie, Paris, 1923, p.16.

 

 

Maquette Ali TurAli Tur est peu connu en Guadeloupe.
Il est aussi trop souvent l’objet d’un malentendu et, en raison, de cela injustement dénigré.
S’il a réalisé, entre 1929 et 1935, les plans de nombreux bâtiments destinés à incarner sur le territoire de la Guadeloupe la présence du pouvoir colonial, doit-on pour autant considérer que ces bâtiments sont l’illustration d’une architecture « coloniale » ?
Ne peut-on reconnaître –et il serait certainement grand temps de le faire- qu’il a su, tout en s’inscrivant dans un art de vivre aux Antilles, redessiner le paysage urbain de la Guadeloupe en le faisant entrer de plain pied, sans brutalité et sans excès, dans la modernité ?
Sophie Paviol, architecte d’origine guadeloupéenne et historienne d’art à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble vient de publier un petit ouvrage destiné à sensibiliser la population et les politiques sur la valeur architecturale d’un patrimoine qu’elle estime devoir être à protéger d’urgence, à restaurer lorsque cela est encore possible et à valoriser. Un patrimoine dont il convient que s’enorgueillisse la Guadeloupe. Il s’agit bien pour Sophie Paviol d’un ouvrage certes pédagogique, mais aussi engagé. Une « Défense et illustration » de monuments en péril, d’une part. Un défi à relever d’autre part. Celui qui consiste à amener le Guadeloupéen à s’approprier une architecture qui, bien qu’imposée de l’extérieur pour se substituer à un modèle « traditionnel », constitue une création originale parfaitement adapté aux conditions climatiques de cette région et aux modes de vie de ses habitants.
D’où le titre choisi par Sophie Paviol : Ali Tur, un architecte moderne en Guadeloupe. Publié aux éditions Infolio, collection Archigraphy, cet ouvrage de 170 pages décline en trois parties la démarche d’Ali Tur : « Inventer une modernité tropicale » ; « Composer avec les éléments naturels » ; « Le travail de l’architecte ». A cette analyse ont été ajoutées 32 planches de photographies signées du Guadeloupéen Charles Chulem-Rousseau et deux documents d’archives. Le premier reproduit de larges extraits du discours prononcé par le Gouverneur Tellier le 11 octobre 1928 à l’ouverture de la session extraordinaire du Conseil Général de Guadeloupe, un mois jour pour jour après le terrible cyclone qui venait de frapper la Guadeloupe. Quant au second, il s’agit du long plaidoyer qu’Ali Tur va présenter lors du procès qu’il intentera au nouveau Gouverneur de la Guadeloupe en 1937.
Le contexte colonial de 1928.
Le cyclone qui s’abattit sur la Guadeloupe le 11 septembre et qui prolongea son action durant la journée et la nuit du 12, classé 4 sur 5 sur l’échelle de l’Atlantique nord avec des vents atteignant 210 à 240 km/h, anéantit la plupart des édifices de Guadeloupe et fit, estime-t-on aujourd’hui, entre 1200 et 1500 morts.
Qu’il s’agissent de cases précaires, de bâtiments de pierre ou de constructions urbaines recouvertes de tôles superposant sur un soubassement en pierre un étage en bois, tout n’est plus que champ de ruines évoquant les paysages laissés au lendemain de la première guerre mondiale.
Or, deux opérations de prestige se profilent alors dans lesquels la puissance coloniale qu’est la France se doit de faire bonne figure. L’Exposition Coloniale Internationale de Paris qui, prévue pour 1931, doit être l’occasion de donner la meilleure image possible de la mission civilisatrice que la France prétend mettre en place dans ses colonies. Le vaste projet de reconstruction de la Guadeloupe s’intégrera dans cette opération. Par ailleurs, l’année 1935 doit donner lieu à des fêtes marquant le tricentenaire de l’appartenance des Antilles à la France. Sophie Paviol loin d’occulter ces éléments de contextualisation, rappelle que non contente de réparer les dégâts causés par le cyclone, cette reconstruction fournit l’opportunité de faire entrer la Guadeloupe dans la modernité et le bien être. « Si la question de l’architecture est essentielle, le programme de reconstruction de la Guadeloupe se saurait s’en tenir à cette dimension. Elle participe de tout un programme de grands travaux portant sur l’aménagement du port de Pointe-à-Pitre, la réfection de la route coloniale de Pointe-à-Pitre à Basse-Terre, l’installation de l’électricité et la distribution en eau potable ». Il est tout aussi significatif de noter que les tout premiers bâtiments d’Ali Tur à voir le jour seront, en 1930, le Palais de Justice de Pointe-à-Pitre et trois gendarmeries, celles de Sainte-Rose, de Petit-Bourg et de Saint-François. Ali Tur, en s’entourant d’architectes qu’il formera, va superviser en sept ans la construction de quelques cent vingt bâtiments, répartis sur tout l’archipel guadeloupéen, qu’ils soient commandités par l’Etat (le Palais du Conseil Général et celui du Gouverneur, mais aussi l’hôpital de Pointe-à-Pitre) ou par les communes (mairies, perceptions, dispensaires, écoles, poste, marchés, presbytères, églises). Seuls ses émules, tels Gérard Corbin, se verront confiée la réalisation de demeures privées réalisées « dans le style Ali Tur ».
Les habitations coloniales :
Ceux-là même qui expriment des réticences à l’égard de l’architecture d’Ali Tur au nom d’un habitat traditionnel en bois, ou plus rarement en maçonnerie avec pierres de taille, auquel cette architecture tournerait le dos ont-il conscience que ce même habitat traditionnel correspond à ce que l’on appelle la « maison de maître » ? Les maisons de maître, ou « habitations » qui fleurirent sur les plantations des colons durant les XVIIème, XVIIIème et XIXème siècles renvoient elles aussi à la colonisation de l’île, mais sont très clairement liées à un mode de vie reposant sur l’esclavage. La nostalgie qu’exprime l’attachement à un tel habitat « traditionnel », peut sembler à certains égards suspecte. En l’absence d’architectes civils, ces demeures furent réalisées à l’origine par des artisans ou des entrepreneurs originaires de France qui se firent aider par des « nègres à talent ». Se présentant le plus souvent sous la forme d’un espace rectangulaire composé de trois pièces carrelées en enfilade, ces « habitations » étaient ceintes d’une galerie tournante sur tout ou partie des façades. De petites pièces, appelées cabinets, pouvant être aménagées à chaque extrémité pour servir de chambres d’appoint ou d’office. Cette galerie hors œuvre, soutenue par une série de poteaux en bois (ou plus rarement en maçonnerie) et largement ouverte sur l’extérieur, protégeait des pluies et procurait une ombre agréable tout en limitant la hausse de température qui résultait de l’échauffement des murs sous l’effet du soleil. La ventilation était assurée par les ouvertures des portes et des fenêtres sans vitrage, auxquelles s’ajoutaient parfois des caillebotis en bois imitant les moucharabiehs et, à partir de la fin du XVIIIème siècle, des persiennes improprement appelées parfois jalousies. On peut considérer que l’habitation La Ramée, à Sainte-Rose, qui fut détruite par le cyclone Hugo en 1989 avant d’être reconstruite à l’identique, constituait en quelque sorte l’archétype d’un style, celui de la « maison antillaise » qui est de fait une maison de colon disposant d’un galetas sous un toit de tôle et d’une cuisine extérieure. Création originale parfaitement adaptée au climat et aux ressources du pays, une telle maison a aussi montré ses limites lors du passage de cyclones dévastateurs.
La modernité introduite par Ali Tur :
En ce début de XXème siècle, la modernité s’affiche d’abord par le choix de matériaux nouveaux liés à l’invention du béton armé que vont utiliser des architectes comme Tony Garnier, Auguste Perret, Le Corbusier ou encore Jeannenet. Le « mouvement moderne » que ces architectes défendent est un style géométrique fonctionnel, sans ornementation, adoptant la structure poteau-poutre-dalle. L’architecte ne se conçoit pas seulement comme un bâtisseur. Il se veut à la fois urbaniste, paysagiste et même décorateur n’hésitant pas à concevoir le mobilier intérieur des édifices qu’ils imaginent.
Ali Tur va chercher à construire des bâtiments à la fois suffisamment résistants aux cyclones, qui s’intègrent dans le paysage sur lequel ils sont largement ouverts et qui cherchent à canaliser les vents, les pluies et la luminosité du soleil. Ses constructions reposent sur les emplacements des anciens bâtiments dont elles respectent les dimensions. Loin de rompre avec l’habitat traditionnel qu’il a observé, il en reprend un grand nombre d’éléments : les galeries périphériques, les claustras, les persiennes, les carrelages, les fers forgés et surtout les ouvertures en vis-à-vis laissant circuler l’air. L’originalité de son style est reconnaissable à un certain nombre de caractères spécifiques : les toits terrasses formés d’une dalle plate en avancée, des poteaux ronds associés à des volumes courbes, des dispositifs de ventilation en hauteur, au niveau des poutres, ou encore des percées verticales munies de persiennes sur les façades latérales qui par série de trois laissent pénétrer la lumière tout en la tamisant comme on peut le voir dans l’église de Baie-Mahault. Simplement revêtus d’une couche de peinture claire, ces constructions s’intègrent dans le paysage, sans démesure, s’adaptant parfois au relief accidenté du sol par des volées de larges marches qui gravitent avec douceur la pente.
Les photos de Charles Chulem-Rousseau :
Commandées par la DAC Guadeloupe les photos de Charles Chulem-Rousseau ont, elles aussi, une portée à la fois pédagogique et esthétique. Elles semblent avoir pour vocation de susciter l’émotion que revendiquait Le Corbusier à propos de l’architecture lorsqu’il disait « la construction c’est fait pour tenir, l’architecture c’est pour émouvoir ». Une émotion que l’on pourrait qualifier de « citoyenne » parce qu’elle interpelle l’individu, l’incitant à se penser au sein d’une collectivité. Le photographe nous incite à regarder ce que nous ne voyons plus, parce que trop familier, et à le regarder à travers son regard. Un regard qui questionne lorsqu’il cadre l’inscription « Palais de Justice », celui de Pointe-à-Pitre, avec les grilles de la façade principale. Ou lorsqu’il photographie l’église de Petit-Canal, depuis le port, laissant entrevoir la montée des marches dites « des esclaves ».
Curieusement, et à quelques exceptions près toute présence humaine semble avoir été délibérément éliminée de ces espaces publics, pourtant destinés à rassembler la population, et alors qu’Ali Tur dans ses croquis avait soin de les représenter « habités ». De la sorte, ils apparaissent comme désertés, en attente d’une occupation, d’une appropriation. Hors du temps. Le choix des angles de prises de vues entraîne l’observateur dans une sorte de déambulation qui le guide depuis la rue, puis la montée de marches et d’escaliers, ou la traversée de couloirs vers une position qui peut être celle de l’officiant d’une église, surplombant ses fidèles depuis sa chaire, ou celle du juge du tribunal faisant face à l’assemblée et aux témoins. A moins que l’objectif du photographe ne se situe au ras du sol, de façon à saisir dans un même angle de prise de vue les motifs géométrique du carrelage au sol de l’église de Baie-Mahault, les persiennes en triptyques de la paroi de la nef et quelques bancs caractéristiques du mobilier de l’église.
Charles Chulem-Rousseau est sensible aux motifs géométriques, celui des pavements ou des garde-corps ; aux alignements de colonnes qu’il peut photographier en diagonale ; et aux courbes qui viennent adoucir la rigidité qui pourrait menacer une telle architecture. Il est aussi sensible aux jeux de lumière, aux contrastes d’ombre et de lumière visibles dans les intérieurs et qu’il capte symboliquement, à l’extérieur, sur l’horloge de la tour de la Capitainerie de Pointe-à-Pitre. Mais surtout il porte une attention particulière aux détails dont il rend compte à l’aide de gros plans étonnants. Tel celui de cette colonnade de la salle des pas perdus du Palais de Justice de Basse-Terre qui traduit à la fois la solennité et la solidité d’une institution dont le socle ne semble pas prêt de s’écrouler, et le prestige des « ors de la République » qu’un rayon de soleil au sol semble vouloir lui conférer.
Réconcilier passé et présent.
Les photos de Charles Chulem-Rousseau, qui font par ailleurs l’objet d’une exposition éclatée dans trois lieux différents (les galeries T§T de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre d’une part et la capitainerie de Pointe-à-Pitre d’autre part) depuis les journées du Patrimoine et durant tout le mois d’octobre, s’intègrent parfaitement dans l’ouvrage de Sophie Paviol, Ali Tur, un architecte moderne en Guadeloupe. L’une d’entre elle, en figurant sur la première de couverture, en explicite la « modernité ». Sur un fond très élégant de gris rappelant le béton, titre et nom d’auteur se détachent d’un bandeau noir, tandis que figure, au-dessus, l’entrée de la mairie des Abymes cadrée très serrée, en gros plan. Des lignes horizontales, celle d’une dizaine de marches de béton gris mais aussi celles de deux rangées de claustras orangé également en béton, contrastent avec des verticales, celle d’un côté de porte en fer forgé vert bouteille et celles de pans de murs revêtus d’une peinture orangée plus ou moins soutenue. Ce choix d’un revêtement de peinture de couleur vive, lié aux goûts du jour, associé à la montée des marches et au motif géométrique des claustras n’est pas sans évoquer une esthétique qui, par delà la « modernité » des années 30, pourrait renvoyer à une esthétique beaucoup plus ancienne, antérieure à la colonisation, celle qui présida à l’élaboration de constructions architecturales dans l’Amérique pré-colombienne.
On comprend aisément pourquoi des pays comme Cuba ou encore la République dominicaine n’éprouvent aucune difficulté à valoriser leur patrimoine colonial alors qu’une telle appropriation reste problématique pour la Guadeloupe. Espérons que l’ouvrage de Sophie Paviol, qui s’inscrit dans la continuité de l’intérêt porté à Ali Tur par Christian Galpin et Michèle Robin-Clerc, ainsi que les photographies de Charles Chulem-Rousseau feront évoluer les mentalités et inciteront les pouvoirs publics à mieux protéger et entretenir alors qu’il en est encore temps un patrimoine qui peut constituer un argument non négligeable dans le développement touristique et économique auquel est la région appelée, à la veille de l’inauguration du Mémorial ACTe.
Scarlett JESUS, 1er octobre 2014.

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