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Question un : comment concevez vous la mission du critique?

Michèle Baj Strobel

La notion de critique (limitons-la à la critique d’art) est souvent ambiguë. S’agit-il d’un journaliste spécialisé, ou d’un écrivain ou encore d’un enseignant qui par ailleurs se livre à des critiques d’art selon son goût ou sa disponibilité ?

Plusieurs magazines spécialisés accueillent souvent dans leurs colonnes des écrivains, des profs de lettres, d’histoire ou des philosophes qui s’expriment en tant que critiques à propos d’un artiste ou d’une expo qu’ils soutiennent ou « critiquent ». A mon sens, le critique établit un lien, un dialogue entre une œuvre, un artiste et un public. Son point de vue est généralement avisé, puisqu’il établit des corrélations, des ouvertures entre des œuvres, des périodes et des créateurs. La mission du critique me paraît reposer sur trois orientations :

La subjectivité affichée : un critique a des préférences, des goûts, des avis personnels à défendre parce qu’il est impensable d’imaginer que la connaissance d’une œuvre puisse être exhaustive. C’est dans la multiplicité des avis (des regards) que l’on peut estimer la valeur d’un travail artistique. Le sens d’une démarche n’est pas énonçable une fois pour toutes, pas même par l’artiste lui-même.

l’importance du contexte de création : une œuvre ouvre sur un temps et un espace de réalisation. Il est important de les évoquer car le contexte est le garant de la compréhension d’une œuvre, il lui donne son assise.

l’œuvre garde son mystère : elle ouvre sur le non dicible, les strates intimes de la personne qui expose sa réalisation et ainsi révèle un hors temps, un hors lieu que l’on peut approcher, imaginer, et dont on peut rendre compte. C’est la part la plus  intime de la critique, c’est ce qui permet d’approcher la manière dont l’œuvre résonne aujourd’hui.

Pour ma part, je suis une critique occasionnelle, (même en étant membre de AICASC)  à propos d’œuvres et d’artistes qui m’intéressent et ne suis pas liéeà un organe de presse car cela reste avant tout une activité de plaisir et d’intérêt personnel liée à mon passé d’enseignante aux Beaux-Arts au Sénégal et en Martinique. Dans ce sens je ne pense pas devoir être rétribuée mais je comprends bien qu’un critique, même occasionnel, et dont ce n’est pas forcément le métier, demande rétribution dans la mesure où, par son travail et sa réflexion, il favorise le marché et notamment la « célébrité » d’un artiste. Il s’agit aussi d’un engagement personnel et d’un choix et cela mérite rétribution, cela ne me choque pas. Par contre une critique destinée à un média particulier devrait – surtout en cas de rétribution- rester exclusivement la propriété du média et du critique et ne pas circuler dans divers supports.

 Bruno Pédurand

Je suis avant tout un artiste donc mon  point de vue n’est pas tout à fait celui d’un critique d’art mais plutôt le point de vue de quelqu’un qui s’interroge sur la fonction critique de l’art. Mais je peux tout de même tenter d’appréhender les enjeux de la mission du critique. Il ne peut y avoir de fonction critique univoque et les missions du critique peuvent être très diverses. Le critique avant d’être un éclaireur- éclairé se doit à mes yeux de se positionner  tout comme l’artiste est positionné, il devrait encourager et activer le débat sur l’art de façon prospective. La critique  dépasser l’analyse descriptive pour participer conjointement avec l’artiste à l’avènement d’un langage voire d’un logos. Je suis peut être nostalgique d’une époque où les critiques n’étaient pas que des historiens de l’art, des enseignants  ou des journalistes ayant quelques velléités critiques. Mais plutôt des  intellectuels  capables de dépassement  et engagés dans une pratique de la pensée proche de la maïeutique chère à Socrate. En effet  pour moi le critique n’est pas qu’un spécialiste dont l’expertise repose sur la somme des connaissances accumulées, mais un  véritable Passeur autorisant une traversée de l’œuvre. Il peut être une interface entre les œuvres et les publics, proposer des outils analytiques susceptibles d’aider à la compréhension des véritables enjeux de la démarche artistique étudiée.  En ce qui concerne la part du jugement esthétique, les artistes semblent pouvoir proposer eux même les éclairages théoriques nécessaires à la compréhension de leurs productions

 Suzanne Lampla

Définir la fonction de critique est très complexe : On pourrait dire que le critique d’art a plusieurs casquettes. Autant pour le magazine Arthème, il s’agissait de rencontres d’artistes, d’échanges et de rédaction d’articles, pour une autre revue axée plus spécifiquement sur la recherche l’approche sera différente. Sur d’autres projets, comme  Atlantide Caraïbe, c’était l’occasion de côtoyer un public anglophone et hispanophone et de rendre compte du regard porté sur les œuvres d’artistes de Martinique et de Guyane à l’extérieur. Autre aspect des choses, cela implique une meilleure connaissance des spécificités de l’archipel caribéen et de la périphérie, donc une approche plus appropriée. Rien de comparable avec la critique d’art des grands centres Européens. Cela n’a rien d’un travail stéréotypé, au contraire, on s’oblige à une plus grande adaptabilité, d’autant que le critique d’art qui est aussi spectateur côtoie une plus grande diversité.

 ANO

La critique Yolanda Wood dans un article paru en 1999 dans, Art et Critique, pensait qu’il fallait « décodifier » les messages cachés dans l’œuvre. D’autre part, elle soulignait l’importance des mythes, du magico-religieux, de l’Histoire et sous-entendait la question politique.

Si le critique en Caraïbe peut être vu comme le bourdon pollinisateur de l’œuvre, au sens ou sa mission principale est de féconder le monde avec un code esthétique caribéen, alors le critique a une politique et s’entretient sur La politique.

Mais que comprendre par « La politique » en art ?

Le philosophe J. Rancière qui s’est intéressé à la relation entre art et politique nous dit : « la politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur la propriété des espaces et les possibles du temps. »

Mais « la compétence pour voir et la qualité pour dire » ne sont que les parties visibles de l’iceberg.  Pour m’expliquer sur la relation politique/critique inspirée en partie par J. Rancière je m’en vais, bien à contrecœur, verser (brièvement, je l’espère) dans l’exercice obligé, mais nécessaire d’un blablabla des plus ennuyeux. Donc bâtons d’allumettes sous les paupières passons ce dos d’âne :

Si usuellement La politique est ce qui œuvre pour le bien commun ainsi que le bon exercice du pouvoir, La politique dans laquelle j’inscris le critique à deux acceptions qui ont très peu à voir avec le politique (bon exercice du pouvoir d’un parti ou d’un homme).

La politique en art peut être aisément comprise de tous comme le projet d’un corps professionnel qui tente de redéfinir en interne ses fonctions, ses missions et ses objectifs. Tout cela dans le but de rendre plus efficaces son action et son pouvoir sur la cité.  Ces questions de l’A.I.C.A sont l’illustration parfaite de cette acception.

Par ailleurs, j’appréhende essentiellement La politique comme l’expression de la relation citoyen/pouvoir, de sorte que La politique est partout. Tout comme M. Foucault je pense que le pouvoir que sous-entend La politique se manifeste dans toutes nos images, nos discours et nos représentations. 

Ainsi à chaque fois qu’artistes et critiques produisent, ils questionnent invariablement ces images, ces discours et ces représentations. De façon condensée c’est une sorte de sensible commun encadré par des règles tacites ou factuelles que J. Rancière nomme le « partage du sensible ».

Après ce passage quelque peu soporifique de ma vision, je peux dire (pour être cohérent avec moi-même) que lorsqu’artistes et critiques créent en Caraïbe Française ils remettent en question la linéarité attendue de l’Histoire, des discours et des représentations puisque notre histoire de l’art est en cours de création, de sédimentation ou simplement absente. Le psychologue et philosophe Jérôme Bruner pense que la “péripétia”, soit l’inattendu du récit,  est essentielle à la sédimentation des nouvelles façons de se dire, car elle entretient l’intérêt et permet de faire nouveauté.

Donc à la mission politique que je souhaite au critique, j’y ajouterais une mission secondaire, mais essentielle, celle de se trouver en situation de faire ”péripétia”. L’inattendu que je souhaite au critique suppose le courage de défendre de nouvelles opinions, de défendre des positions d’allure intenable et de rechercher la créativité et l’inventivité. Comme le pense H. Bhabha l’une des conditions paradigmatiques des interstices ou des périphéries est l’inconfort.

En somme la mission du critique que je décris n’est pas une sinécure, pire c’est une promesse d’inconfort. À l’instar du concept très enraciné de “ Bigidi ” (d’équilibre précaire) de la danseuse Léna Blou, je souhaite au critique de rechercher des façons d’être et de dire qui font échos à une réalité culturelle en équilibre précaire sur une réalité sociale difficile.

 « De quelle manière [une œuvre critique] peut-[elle] bien « résumer », « refléter » une époque [une culture] ? Comment [le critique] peut-[il] à la fois « exprimer » [l’artiste, sa culture] et son époque ? Qu’est-ce qu’être [critique en Caraïbe française] ? etc. ».

 Ces questions de D. Maingueneau que j’ai volées et trafiquées supposent La politique telle que je le pense, c’est-à-dire une fine compréhension de la relation artistes/pouvoir de la part du critique ainsi que les règles sociopolitiques tacites ou factuelles qui entourent cette relation.

En termes encore moins élégants, comment le critique lit et interprète l’œuvre ? Quel est son regard sur la relation artiste/pouvoir et comment cette relation influe-t-elle, voir alimente sa critique ? Ses concepts sont-ils en adéquation avec son milieu ? En somme comment se propose-t-il de changer le monde : « selon des voies apprises et purement universitaires (sans péripétia), des voies inédites (recherche de péripétia), des discours situés ou non situés, etc.» ?

Ici il est bon de rappeler que le critique fait preuve de créativité en faisant une œuvre textuelle sur une œuvre qui se donne à voir. Cette conception s’oppose à la perception persistante du critique comme un journaliste de l’esthétique ou pire encore un “docteur” en esthétique que l’on consulte pour savoir si l’œuvre est en bonne santé ou performante.

De façon synthétique il est possible de questionner la mission du  critique sur :

–       Son engagement et sa volonté d’enraciner sa réflexion, ses concepts, ses notions dans un contexte géopolitique.

–       Sa prise de distance avec la normativité universitaire (comme nous le rappelle l’horrible philosophie positiviste de A. Comte : l’université descend en droit file de l’église et de la théologie. H. Zinn quant à lui, nous rappelle que l’université est une institution qui exerce une forme de contrôle, de coercition et d’uniformisation sur nos manières de penser)

–       Sa prise de risque et la survenue de “ péripétia”. Le risque et l’audace symbolisent de ma position d’artiste et de chercheur l’élan créateur irrépressible ainsi que la volonté d’innovation. Cette même prise de risque qui est demandée aux artistes vaut aussi et surtout pour le critique. Tout confort réflexif devrait être immédiatement suspect.

–       La pertinence de son projet réflexif. En cela  qu’il  sous-entend aussi rigueur et constance dans l’objet de recherche de chacun. Si se prononcer sur tout et sur rien est une forme de désordre qui n’est point pardonné aux artistes, comment  pourrait-on le pardonner au critique. 

Envoyer paître dans un autre pré cet aspect du discours pour le critique est possible. D’ailleurs, beaucoup ne m’ont pas sagement attendu pour le faire. Mais de ma position d’artiste, il existe un grand magma confusionnel.

Souvent le critique intervient sur des sujets des plus variés et répond aux sollicitations sans forcement se poser la question de ses champs de compétences ou de ses domaines d’expertises.  Comment donc situer le critique si je n’ai rien d’autre que des écrits éclatés sans lien ou cohérence de recherche, qui, au pire de sa forme s’enfle d’un style pseudo objectif (comme si le chercheur ou le critique flottait dans une stratosphère de concepts bien au-dessus de l’immanence de sa réalité sociale) ?

Afin de situer et contextualiser mon propos et anticiper la question suivante ; dans ma pratique de recherche, les critiques caribéens qui me sont les plus utiles sont ceux dont les champs de questionnements esthétiques sont récurrents et/ou clairement identifiables. Les autres me posent un problème principal, celui de devoir fouiller dans des écrits sans lien apparent, des écrits qui ne s’inscrivent dans aucun projet réflexif à moyen ou long terme.

Sophie Ravion D’ingianni 

 Ma mission de critique d’art se veut totalement indépendante. Depuis une vingtaine d’années, je m’implique dans un travail critique sur l’art caribéen. Mais bien souvent, notre travail est plus informatif que critique.

Pourtant, ma profession d’historienne de l’Art à l’Ecole d’Art de Martinique (Ex IRAVM, devenu le CCA: Campus Caribéen des Arts,  en 2011) me donne beaucoup d’occasions de revisiter et d’approfondir des connaissances. L’apport des échanges avec les étudiants dans l’élaboration de leur projet est très riche d’enseignement. Ainsi, ma mission de critique, je la conçois comme une perpétuelle transformation qui serait « charpentée » avec de solides bases en histoire de l’art international

 

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