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HAMID : une poïétique de l’intime

« Ce sont tes yeux hélas, qui sont toujours fermés

Entre dans le désir et alors tu verras

Que la porte jamais n’est fermée devant toi ! »

Le Cantique des Oiseaux, Distique 3355,
Farid od-dîn ‘Attãr

 

Dans les expositions « Rencontre avec un peintre », à Fort-de-France, en 1990, et « Optimism » à New York, en 1992, Hamid présentait des assemblages de planches de bois et des toiles d’assez grandes dimensions sur lesquelles il avait peint des têtes enserrées dans des cases, stéréotypées, cernées de noir dans le style des portraits du Fayoum. Des êtres verrouillés dans un isolement étroit, des faces partielles, où le hors-champ des bouches impose le silence. Ces visages au regard retiré, aveugles à la réalité extérieure, témoignent d’un envers vibrant et, telles des icônes, nous interpellent en miroir sur notre identité et notre mystère. Devant ces œuvres aptes à nous toucher, nous pouvons parler d’immanence visuelle. « Auratique […] serait l’objet dont l’apparition déploie, au-delà de sa propre visibilité ce que nous devons appeler ses images […] pour en faire une œuvre d’inconscient »1, écrit Georges Didi-Huberman. Ce que nous ne comprenons pas glisse dans le champ de la contemplation, d’une intelligence intuitive qui résonne en notre propre kénose.

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De sa peinture jusqu’à cette série de dessins de 1997, nous ressentons la même dimension métaphysique.

Au départ, des feuilles arrachées d’un carnet de croquis à spirale sur lesquelles sont imprimés des fonds monotypes à partir d’une plaque de métal encrée, plus ou moins essuyée. La pression dans le papier crée un gaufrage qui borde et encadre la vision d’un infini vaporeux. Instant fugace dans l’éternité ? Miroirs au tain usé propices à l’imaginaire, ces empreintes d’un hasard créent un préalable qui réduit le néant, pour l’appréhender, à sa métaphore artistique. Elles intègrent, dans cette matière subtile et intemporelle, des effets de transparence et d’opacité, de légèreté ou de pesanteur d’une grande force poétique. Ces feuillets de petit format instaurent un espace symbolique où viennent s’inscrire les dessins du poème imagé de l’aujourd’hui, d’une quête spirituelle, d’un journal intime.

Dépouillé des artifices de la peinture, le tracé de ces dessins est incisif, léger, sans tremblement, suspendu à la surface devant la profondeur d’un fond sans fond. Le style enfantin rappelle l’œuvre de Paul Klee qu’Hamid admirait, dans sa recherche d’authenticité et de simplicité.

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En 1995, Hamid raconte, dans une suite de dessins, la rencontre de l’homme et de l’oiseau. L’homme à la tête de chien, peut-être réminiscence du dieu égyptien Anubis, est remplacé en 1997, par le chien. Ainsi naît la figure du chien en lieu de l’homme que l’on découvre dans une exposition posthume, à Fort-de-France, en 1998, intitulée « Présences ». Plus d’une soixantaine de petits formats, majoritairement rectangulaires et verticaux, sont déployés et introduisent, sous le croissant de lune, le chien, l’oiseau et des signes graphiques. Ces figures, répétées dans des combinatoires variées dont le scénario échappe au sens, deviennent symboles d’une narration silencieuse et énigmatique. Au fil des œuvres, elles entretiennent des rapports différents et questionnent les liens existentiels entre le corps et l’âme, le social et l’intime, l’instant présent et l’infini du temps.

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La loi coranique interdit de reproduire l’image de l’homme. C’est pourquoi Hamid, semble-t-il, choisit le chien, compagnon et guide fidèle, pour le représenter. Ainsi met-il en avant une animalité contenue, une absence de transcendance, l’hermétisme buté de ses yeux fermés, murés dans l’incompréhension. La cause n’est pourtant pas perdue. Hamid, fidèle croyant, entend lui faire rencontrer l’oiseau dont le bec indique toujours la lune, le croissant de la nouvelle lune, promesse d’une conscience accrue. Dans Le Cantique des Oiseaux2 du poète soufi Attãr, l’oiseau représente l’âme, la pensée de l’espace et du voyage spirituel. Il symbolise l’envol de l’âme captive du monde. 

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En transparence dans le ciel, ou sur le chien, dessous, en haut, en bas, des chiffres en partie barrés d’un compte à rebours font texte et se relient à la tradition calligraphique et mathématique orientale. Tout en réalisant la métaphore de l’écriture, ce corpus abstrait du temps qui s’écoule inéluctablement, ne se présente-il pas parfois comme des « ãyãt » à décrypter, pour une résolution mathématique du divin ?

Toujours à proximité de l’oiseau, une petite croix oblique rouge, une signature anonyme de celui qui est là, conscience engagée sur la voie mystique de « l’être dans le non-être ». Présence discrète, mais nécessaire, c’est de ce point-là qu’existe et qu’est perçu l’absolu. « Se perdre dans le perdre : telle est ma religion, Être dans le non-être : voilà mon credo » écrit ‘Attãr3.

Les signes et les symboles, même non déchiffrés agissent à notre insu. Édouard Glissant invite à ne pas tout comprendre : « Il n’est plus nécessaire de “comprendre” l’autre, c’est-à-dire de le réduire au modèle de ma propre transparence, pour vivre avec cet autre ou construire avec lui. »4 Le droit à l’opacité revendiqué éveille en nous des questions, soulève des mystères qui ouvrent un chemin vers la connaissance, vers ce qui fonde la diversité de notre humanité, vers notre singularité et en même temps notre universalité. « L’art ne reflète pas ce que nous voyons : ça nous fait voir », dit Klee.

Loin de son Maroc natal et de sa culture, Hamid semble faire l’expérience d’un double exil, extérieur et intérieur. Par une radicalité essentielle, et une solitude féconde, il devient poète singulier du croire et du croître. Prophète d’un message universel, il exprime ainsi sa mission : « De l’art je veux faire une écriture, un langage de témoignage et de la sauvegarde des valeurs. » Le langage de l’âme-oiseau est sans mot. L’expression poétique est une épiphanie de l’invisible. Comme Paul Klee le formule : « l’art ne décrit pas le visible, il rend visible. » Le mode confidentiel et silencieux des petits formats incite au rêve et à la contemplation de notre propre intériorité : croire, croître, croiser dans le dénuement de la rencontre, l’intime de soi.

Le croissant lunaire, les écritures, les scènes nocturnes dessinées sur ce fond immémorial s’apparentent à des pages d’un livre déployé au jour le jour, où Hamid révèle les fluctuations secrètes de la nuit de son âme et de son rapport au céleste. Être devant, être dedans, dans l’inconnu de ce que nous sommes. Au bord de l’indicible, il révèle une poïétique de l’intime.

Marie Gauthier

Plasticienne

 Agrégée d’arts plastiques

Octobre 2020

 

Hamid 1961-1998. Marocain, étudie à l’école coranique et se forme en ingénierie informatique. Épouse une Martiniquaise et s’installe en Martinique. Artiste autodidacte, admiratif de Paul Klee, Hamid a une très haute idée de sa mission d’artiste et de poète. Les dessins dont il est question sont parmi ses dernières œuvres et prennent un caractère testamentaire.

 

  • Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Éditions de Minuit, Paris, 1992

  • Farid od-dîn ‘Attãr, Le Cantique des Oiseaux, Diane de Selliers Éditeur, 2013. Cité par Diane de Selliers, p. 7

  • Attãr, Ghazal n° 93 de Dîvân

  • Édouard Glissant, Introduction à la poétique du divers, Gallimard, 1996

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