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Visite d’Atelier: Échos du silence de Pascal Smarth

La carrière professionnelle de Pascal Smarth débute en 1991, alors qu’il est un finissant à l’École Nationale des Arts (ENARTS), à Port-au-Prince. Depuis il n’a cessé d’explorer les possibilités expressives des éléments qui constituent l’œuvre d’art : lignes, formes, masses, espaces, lumière et l’ombre.  Et c’est dans le langage abstrait, qu’il adopte très tôt dans sa carrière, qu’il a véritablement mis à profit tous ces éléments, pour nous offrir des atmosphères, des lieux de méditations, des expériences poétiques.

Dans ce pays d’Haïti où il est né, le bruit est omniprésent et, comme l’a écrit Arol Pinder, écrivain d’origine haïtienne : « le bavardage folklorique méprise, obstrue, annihile toutes notions d’idées claires et distinctes. »  C’est en grande partie pourquoi Pascal Smarth est parti dans une longue quête du silence créant des œuvres qui ne donnaient plus à lire mais à ressentir. 

Il y a un prix à payer pour oser aller à l’encontre du goût dominant.  Perçu comme étant extérieur à cette communauté pour laquelle la figuration est fondamentale, un jury a jugé que Pascal Smarth n’était pas assez authentique pour faire partie de la représentation d’Haïti à la IIème Biennale de la Caraïbe et de l’Amérique Latine qui se tenait à Santo Domingo, en République Dominicaine en 1996.  Ce refus est un coup dur pour ce jeune peintre, mais il s’en est vite remis.   Plus que jamais, on trouvait dans ses peintures un espace suggéré dans lequel évoluaient des formes dynamiques.   « Jamais cet artiste n’a été aussi loin dans le refus de représenter » écrivait le critique Gary Augustin (Cultura, Vol.3, No. 3-4, mars-avril 1997).

Les années ont passé. En 2001, Pascal Smarth s’est installé au Canada. C’est alors, dans l’intimité de son atelier à Montréal, qu’il va véritablement faire l’expérience du silence. Mais le silence est déconcertant. Souvent assimilé à l’absence, il peut troubler. C’est peut-être pourquoi Pascal Smarth laisse la musique, le Jazz surtout, envahir son espace, et maquer son temps.  Mais, au fond, le silence ne l’a jamais quitté, l’invitant au contraire à d’infinies méditations.  Si depuis il donne des titres aux séries qu’il crée, Pascal Smarth insiste sur le fait que ces titres ne doivent pas être associés au réel mais plutôt à la relation active avec une réalité vécue, relation autour de laquelle il construit la série.  Ainsi, le mot silence qui apparait ici n’est pas le sujet de la série.

 « On va t’amener où c’est silence » a dit le chansonnier/conteur québécois Fred Pellerin. Dans la série sur laquelle il travaille actuellement, Pascal Smarth nous fait la même proposition.  Des années de pratique lui avaient donné les moyens de le faire.  En effet, agissant sur les supports toile ou papier, il fait chaque fois des gestes muets qui laissent des traces.  Depuis qu’il s’est irréversiblement lancé dans l’abstraction, les traces laissées nous font sortir du domaine familier du discours pour alors nous conduire dans le monde du non verbal, le monde de l’esprit, un monde où c’est silence.

Marie-Madeleine Davy (1903-1998), historienne, philosophe, poète et romancière française, avançait que « le silence unifie, rassemble, centre et relie. Il ouvre à la profondeur, à la paix intérieure et à la contemplation. »  Le spectateur doit donc s’ouvrir à l’œuvre qui, du fait de son côté méditatif, le conduira à ce silence et à des questionnements.

Il fut un temps où l‘image avait une fonction. Par exemple, en Haïti, l’image a été au service de l’Indigénisme. On fallait que les tableaux soient parlants, qu’ils apprennent à connaître le pays et à l’aimer.   Il fallait qu’ils rendent fier.  C’est parce que survit encore dans une large mesure cette idée que nombreux sont ceux qui n’apprécie pas le mutisme de la peinture abstraite, l’associant à un refus de communiquer.  Penser de la sorte c’est refuser l’évidence qu’un tableau, par définition, est silencieux.  Il l’est en effet et surtout depuis le virage pris vers l’art moderne qui priorisait l’écoute de la voix intérieure, de la sensibilité.  Et, pour cela, il fallait réduire les discours au silence.  Il ne faut pas croire pour autant que l’artiste qui emploie le langage abstrait n’a rien à dire ou encore qu’il est pris par ce sentiment qui, face à une situation quelconque, le laisse sans voix. « Le silence d’une œuvre abstraite n’est jamais vide, il n’est jamais absence de couleur, il est rythme ».  Cette constatation est d’autant plus importante qu’elle a été faite par un musicien, Yehudi Menuhin (1916 – 1999) chef d’orchestre et violoniste.  Aussi, est-il possible, dans le silence des œuvres de Pascal Smarth, de percevoir tantôt des énergies, de l’élan, tantôt du raffinement, de la sérénité; et aussi quelques fois du tragique.

L’écho est généralement associé au son.  Il s’agit d’un son réfléchi sur une surface et qui revient vers sa source avec un certain retard.  La perception objective d’une œuvre d’art permet de dire que dans un tableau il n’y a pas de sons.  Mais l’œuvre d’art étant un objet matériel qui s’adresse à notre sensibilité, le plus souvent nous la regardons subjectivement.  Et là, il est possible de donner raison au père de l’art abstrait Vassily Kandinsky (1866-1944) qui, dans son célèbre essai Du spirituel dans l’art (1912), suggérait qu’on pouvait entendre les couleurs et que celles-ci correspondaient à des sonorités d’instrument ou de voix, en deux mots à de la musique.

Miles Davis (1926-1991), le célèbre musicien de jazz devait, bien plus tard, constater que : « La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer ce silence ».  Les couleurs vives ou délicates, celles qui animent la surface des peintures de Pascal Smarth, celles qui se laissent toucher parfois par des lignes peintes ou incisées, des points en relief; ces couleurs ne seraient-elles pas l’équivalent de notes qui encadrent le silence dont nous pouvons, en tant que spectateur, recevoir les échos ?

Gerald Alexis

Pascal Smarth est né en 1966, à Cavaillon, dans le sud d’Haïti

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